L’Amour de l’Art

Je me souviens du temps où le désir était ivresesse…
Où tu étais mon vin et ma paresse
Du temps où je couvrais ton corps de sable chaud
Mille océans ont effacé depuis les marques de ta peau
Il me souvient du temps où j’enveloppais ton âme avec des mots
Tous ceux que je prononce aujourd’hui me semblent vains et sots
Je me rappelle encore le jour lointain où dans mes bras
Ton souffle délicieux sentait l’amour et les acacias.
Vers d’autres rives, des pluies d’hiver et de cruels orages
Ont emporté au loin ton émouvant visage
Il me souvient du temps où j’enveloppais ton âme avec des mots
Tous ceux que je prononce aujourd’hui me semblent vains et sots
Les larmes amères qui désormais noient mon regard
Me disent comme à présent il se fait tard
Je sais, je vois, je sens, je t’ai perdue
Voilà, c’est dit, je me tairais, je me suis tu!
Il me souvient du temps où j’enveloppais ton âme avec des mots
Tous ceux que je prononce aujourd’hui me semblent vains et sots

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En ce 4 avril 1344, la Cité des Papes avait cédé au renouveau sans répliquer. Depuis le Rhône et jusqu’au rocher des Doms, en passant par les douves ou les nombreuses places animées, les habitants y avaient librement succombé, comme dans la rue des Teinturiers. La légèreté de l’air avait rendu la voix des femmes lumineuse, leur démarche féline et plus assurée.

Cet instant ineffable où l’âme déborde d’une secrète douceur était en parfaite harmonie avec l’état d’esprit de Simone et d’Ambrogio, les deux peintres qui la nuit précédente avaient, après quatre années de travaux acharnés, mis le dernier coup de pinceau à leur chef-d’œuvre, la grande fresque de Notre Dame des Doms.
Bien entendu, Simone et Ambrogio allaient célébrer l’événement avec moultcompagnons et quelques proches amis.

La fête serait à la mesure de la générosité du Cardinal de Saint-Georges : pour son Incarnation – œuvre auguste dont la tendresse incréée et profonde, vivante et première devait ouvrir l’âme des fidèles au mystère et à la méditation – celui-ci avait tenu à confier la cathédrale au génial Simone Martini, le chef de file incontesté des peintres siennois, sans regarder à la dépense !
La fête serait, aussi, à la hauteur de l’ébahissement des invités devant l’incroyable invention que cette fresque unique représentait. Surtout, elle serait à la hauteur de l’amour que tous deux portaient à Petrarca, leur meilleur ami. Petrarca, en compagnie duquel ils avaient passé tant d’heures et tant de nuits à illustrer le Codex de Virgile que Francesco avait choisi de commenter.
Francesco, qui depuis le décès brutal de Laura, survenu jour pour jour deux ans auparavant, ne mangeait plus, ne dormait plus, ne riait plus, ne vivait plus, n’écrivait plus.

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Nous étions fort émerveillés
Quand nos regards si mesurés
Voyaient nos âmes s’entrelacer
Sous des baisers au goût de thé
Nous étions beaux et inquiets
De nous mirer dans cette pureté
Qui d’une chaleur exquise tremblait
Entre nos souffles parfumés

Nous nous fîmes tendres et discrets
Lorsque sereins mais effrayés
Notre printemps, puis notre été
Tout doucement s’est estompé…
Comme notre peau si assoiffée
Comme nos saisons tant évoqués
Penchée sur notre éternité
La nostalgie reste ce qu’elle était…

Francesco, pour lequel ils avaient tout tenté. Et pour la vie duquel désormais ils craignaient. Aussi avaient-ils décidé de repenser leur art pour essayer de le ressusciter !

Lorsque la lune majestueuse
Eclaire soudain ta bouche rieuse
Lorsque l’étoile va perler bleu
A la naissance de tes cheveux
Et quand la mer embrume l’antique
Douceur de ton visage mystique
J’aimerais que tu sois près de moi
Comme dans un conte où il était une fois…
Ce conte où la forêt la nuit
S’éclaire, prend feu et nous unit
De minuit a minuit…

Le somptueux banquet, offert dès le coucher du Soleil par les deux peintres à leurs invités, avait produit l’effet escompté…

Il y avait eu des entrées à foison, servies sur des plats en argent : des olives blanches et, aussi, des olives noires ; des passerelles soudées l’une à l’autre qui supportaient des loirs saupoudrés de miel et de pavot ; des saucisses brûlantes posées sur un gril d’argent et, sous le gril, des prunes de Damas avec des pépins de grenade.
Des œufs de paon faits en pâtisserie furent distribués au son d’une musique aiguë, juste avant l’arrivée d’un plat dont l’étrangeté attira tous les regards. C’était un surtout en forme de globe, portant, rangés en cercle, les douze signes du zodiaque ; et au-dessus de chacun d’eux, l’architecte avait placé un mets correspondant : le bélier était surmonté de pois chiches cornus ; le taureau, d’une pièce de bœuf ; les gémeaux, de testicules et de rognons ; l’écrevisse, d’une couronne ; le lion, d’une figue d’Afrique ; la vierge, de la vulve d’une jeune truie ; la balance, d’un peson dont l’un des plateaux contenait une tourte et l’autre un gâteau ; le scorpion, d’un petit poisson de mer ; le capricorne, d’une langouste ; le verseau, d’une oie ; les poissons, de deux surmulets. Au centre, une motte de terre détachée avec son gazon soutenait un rayon de miel.
Les boissons les plus exquises avaient été proposées avec une grande générosité, comme ce vin, aromatisé presque comme un parfum, et dont le bouquet était dûà des essences telles la myrrhe, le cinnamone et le safran.

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Toute mon âme s’engage
Et te rend hommage
Quand d’un long voyage
Vers un doux rivage
Tu es le présage!
Quand tendre et sauvage
Ta vibrante image
Me transforme en Mage
De tous les nuages
Je reprends courage!
De l’ultime partage
Je serai le Page…
Près de ton visage
Beau comme un mirage,
Me voilà plus sage!

Des équilibristes étaient arrivés en dansant, pour aussitôt grimper à l’échelle, passer maintes fois à travers des cercles enflammés, avant de disparaître en chantant.
Affalés, plus qu’allongés sur les sofas, les amis des deux peintres et leurscompagnes d’un soir étaient prêts désormais pour la grande surprise. Ils en devinèrent l’imminence voyant que Simone et Ambrogio se levaient pour se diriger vers les rideaux de fortune derrière lesquels se trouvait la fresque qu’ils venaient de terminer.
Obéissant à leurs amphitryons, les convives se remirent debout tant bien que mal, pour aller se placer à un endroit précis, juste derrière une ligne blanche, longue de plusieurs mètres et soigneusement tracée sur le sol à la craie. Même Francesco semblait maintenant intéressé, lui qui tout au long de la soirée était resté plongé dans ses pensées. Ni les plats extraordinaires, ni les liqueurs exquises ne l’avaient grisé. Son visage ne s’était même pas empourpré… Aucun de ses vêtements n’était déboutonné. Nul parfum féminin, ni aucune voix enjôleuse n’avaient allumé son regard, toujours vide et fermé depuis ce 4 avril 1342 où Laura, souffrant d’une fièvre puerpérale, avait été emportée à jamais.

IMG_0282Mon corps est désormais une échelle triste
Qui ne donne plus envie d’y grimper
Pour défier les Dieux ou l’Antéchrist : je vais devoir l’abandonner !
Mon cœur n’est plus ce bout de craie
Jouant à tracer ton sourire
Et semble maintenant s’effriter ; j’arrive à peine à l’écrire !
Mes yeux ne reflètent plus le ciel
Comme ces flaques dans lesquelles tu sautais
Il est opaque et dur leur miel
Je ferais mieux de nous quitter…
Sans amertume et sans colère
Cette nuit encore j’irai flâner
En espérant que dans l’éther
Je vais enfin nous retrouver !

A un signal d’eux seuls connu, les deux peintres tirèrent avec conviction sur les solides cordons qui maintenaient les vastes rideaux fermés ; lesquels s’écartèrent d’un seul coup, découvrant la fresque, que la lune éclairait comme en plein jour.

Après un instant de stupeur, le saisissement le plus absolu s’empara de l’assemblée devant l’impression de vérité prodigieuse que l’ouvrage dégageait.Certains ne purent empêcher leurs cris d’émerveillement ; plusieurs invités ne cessaient de se signer, et deux jeunes femmes durent même être ranimées à l’aide de sels parfumés.
Mais, les deux peintres ne pensaient qu’à Francesco.
Les yeux tellement ouverts qu’ils en semblaient exorbités, celui-ci avait porté une main sur son cœur, comme pour l’empêcher de tout rompre. Son esprit paraissait physiquement chevillé au centre de la fresque. Là, au cœur du cœur de l’ouvrage, les artistes avaient magistralement représenté leur Incarnation, et dont le modèle n’était autre que Laura, dépeinte dans sa beauté glorieuse d’après le médaillon que Francesco avait commandé à Simone quelques mois seulement avant la mort de la jeune femme, et que le peintre n’avait jamais osé présenter à son ami endeuillé.

Tout homme est un totem
Toute femme est-elle taboue ?
Mes yeux te disent je t’aime
Quand bien même ils voient flou!
Mon cœur bat la chamade
Mes veines pulsent de l’or
Tu es la grande Nomade
Qui habite mon cœur
Personne à oublier et plus rien à vaincre
Seul mon amour, je crois, peut encore te convaincre!

Malgré le thème de la fresque, Laura ne rappelait en rien les peintures religieuses connues. Simone et Ambrogio avaient tenté et réussi un coup de maître, sinon un miracle !
Leur compassion pour Petrarca, unie à leur génie artistique, les avait amenés à organiser l’espace de la fresque d’une façon prodigieuse et poignante à la fois, que personne avant eux n’avait imaginée. Ainsi, les personnages ne cherchaient plus à s’élever vers Dieu : ils avaient été représentés en fonction de la propre position du spectateur. Celui-ci devait, bien sûr, y prendre auparavant sa place.
Simone et Ambrogio avaient réussi à bâtir une nouvelle image du Monde, ouvert à l’action de l’Homme et accessible à ses sentiments, comme à ses intérêts.
En inventant la perspective, et en choisissant Laura comme modèle, les deux peintres offraient à Francesco, l’unique spectateur de ce miracle, un face-à-face avec l’Incarnation plus vraie que nature, brillante et éternelle de sa Bienaimée.
Ainsi, le destin avait utilisé les lignes de fuite pour aider Petrarca à revenir à la vie.
Mieux, la peinture, grâce à cette géométrie fabuleuse et bouleversante, allait ressusciter la poésie.
Dès le lendemain en effet, Francesco Petrarca se remit à son immortel Canzoniere, dont il n’achèverait le dernier sonnet que sept années après !

Quand tombe la pluie
A gauche au fond du couloirMon âme pleine de suie
Palpite fragile et noire
Echouée dans mon lit
Parmi les nénuphars
Comme la jeune Ophélie
J’expose mon corps sans fard
Le premier des trois voiles
Que j’enlève est ma peau
Rêche et froissée comme une toile
Elle se défait en larges lambeaux
Le voile d’après beaucoup plus fin
Libère mes yeux, puis libère mes seins
Le dernier est un grimoire
Où j’ai du mal à déchiffrer
Le cycle vain de mon histoire
Je suis seule. Triste. Eveillée.

Il y mit tant d’amour, tant de vie et tant de vérité, que toute histoire de la littérature situe, depuis, la mort de Laura le 4 avril 1351…

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