Dokïa

Paul-André Rousseaux devint docteur ès lettres en 1909, après de brillantes études de linguistique comparée, l’ayant emmené de la Sorbonne à Berlin, de Florence à Prague, puis de Genève à Uppsala. Sa thèse lui avait permis d’avancer trois prémices iconoclastes, diversement appréciées dans le monde fermé de l’étude diachronique des langues, dominée à l’époque par les tenants de l’école allemande. Cependant, la qualité méthodologique de ses recherches n’étant point en cause, il eut droit aux éloges du jury, qui lui accorda la mention suprême Cum laudes. Fondé sur des milliers de comparaisons minutieuses et sur des reconstructions dignes d’un archéologue, son premier postulat posait l’existence d’une langue-mère unique, laquelle allait donner naissance à toutes les grandes familles connues : l’indo-européenne, mais aussi la dravidienne, la finno-ougrienne, l’ouralo-altaïque, celle des langues africaines et des amérindiennes. En deuxième lieu, ayant opéré une fine analyse contrastive entre des toponymes classiques et d’autres termes pour la plupart jamais attestés, le jeune Rousseaux en vint à affirmer que l’on pouvait situer avec précision le paradis biblique au Groenland, au cœur autrefois vert de cette immense île hyperboréenne mesurant 2 175 000 de kilomètres carrés, même si de nos jours c’était un territoire presque entièrement recouvert de glace. Enfin, il termina en suggérant que nos ancêtres pourraient bien être les Atlantes. Grâce à leurs talents de marins, ceux-ci auraient évité une fin cataclysmique, avant de se disperser entre l’Amérique, l’Afrique et l’Europe, d’où certains seraient partis vers l’Oural, d’autres vers l’Inde et les derniers vers les Balkans. Heureusement pour Paul-André, les jurés suédois prirent cette dernière théorie pour une boutade de fin d’études. De retour en France, celui-ci décida, alors qu’il n’avait que 26 ans, de poursuivre en même temps qu’une carrière universitaire désormais toute tracée ce qui allait devenir son chef-d’œuvre, eût-il dû y consacrer le restant de sa vie. Cette œuvre extraordinaire, qui marquerait à jamais le développement des Sciences Humaines, serait le Grand Dictionnaire Etymologique Raisonné des Langues Romaines, que tous un jour appelleraient « le Rousseaux », il en était convaincu. 

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Cette tâche, proprement encyclopédique, permettrait au jeune linguiste en quête d’idéal de retrouver des racines latines disparues pour leur apparier des mots français, portugais, italiens, roumains et a-roumains, sardes, espagnols et dalmates.

Peu avant la guerre, en 1913, un seul obstacle s’opposait encore à son projet : nulle collection privée, nulle bibliothèque publique ne recelait ni ne faisait état d’une quelconque grammaire dalmate, d’un quelconque dictionnaire dalmate, cette langue n’ayant qu’une expression orale. Âgé d’à peine 30 ans, Paul-André aurait pu diriger ses recherches vers d’autres sujets, d’autant que, le Dalmate mis à part, son Grand Rousseaux était prêt. Plus pragmatique que lorsqu’il avait présenté sa thèse, il choisit d’ailleurs de le publier en l’état. Mais il n’abandonna pas. Grâce à l’avance que lui versa son éditeur, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour trouver ne fut-ce qu’un locuteur parlant cette langue qui désormais l’obsédait. Il écrivit à ses collègues allemands, à ses amis italiens, il posa la question aux Suédois comme aux Tchèques. Alors qu’il avait perdu tout espoir, il reçut enfin une missive de Florence. La tante d’un vague ami l’informait que sa jeune bonne, venue paraît-il des bords les plus lointains de la mer Adriatique, entonnait parfois des chansons dans une langue que personne ne pouvait déchiffrer. Cette même bonne, poursuivait la lettre, qui comprenait assez bien l’Italien mais ne le parlait pas, lorsqu’on lui demandait d’où elle était prétendait venir de « Dalmatie », avant d’éclater en sanglots. A l’évidence, si l’on ne l’aidait pas, cette jeune étrangère, pourtant si douce et si docile, allait périr. 

IMG_1318Deux autres lettres furent nécessaires pour tout mettre au point. Trois mois plus tard, Dokïa avait retrouvé sa joie juvénile. Et vivait désormais à Paris. Quant à Paul-André, après l’énorme succès de son Dictionnaire, l’Université lui avait accordé un long congé, qu’il comptait bien mettre à profit. Pour plus de commodité, il avait installé Dokïa chez lui, dans la chambre d’amis de son vaste appartement haussmannien. De cette façon, ils pourraient travailler ensemble sans jamais se soucier de l’heure. Petit à petit, une sorte de rituel immuable se mit en place, fait de repas pris en commun, et surtout de longues séances de travail. Paul-André se tenait devant sa machine à écrire, tel un peintre devant son chevalet. Quant à Dokïa, son modèle, celle-ci se pliait de bonne grâce aux rigueurs du protocole scientifique. La rédaction du premier dictionnaire franco-dalmate prit 240 jours, pas un de moins. Chaque jour, Paul-André, commençait par choisir un mot des plus courants, parmi une liste prédéfinie de cinquante termes. Ils avaient commencé par les mots concrets, ceux qui désignent des objets quotidiens, tel que « pain » ou « couteau ». Comme s’il se fut adressé à ses étudiants en phonétique, Paul-André prononçait plusieurs fois de suite le mot choisi, très distinctement, en en séparant nettement les syllabes : Pa – in ; cou – teau. En pédagogue accompli, il commençait toujours par le terme français et il montrait l’objet ainsi désigné à Dokïa. Même lorsqu’elle pouvait lui proposer l’équivalent dalmate sur-le-champ, la jeune fille faisait mine de réfléchir sérieusement avant de répondre à son tour : Pîi – ne ; cu – tsit. 

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Une telle réponse ne contentait jamais Paul-André. Afin de s’assurer de la qualité des correspondances entre les mots français et ceux d’origine dalmate, celui-ci égrenait la série néo-romane jusqu’au bout : nez, nasus, nes, naris, naso, nas ; croire, créer, crer, creire, credere, crede. Cette méthode porta rapidement ses fruits. Un matin, sans même sans rendre compte, Paul-André et Dokïa eurent une longue conversation en Dalmate. Ils étaient prêts pour rédiger le précis de grammaire. Outre leur forte complicité, née du travail effectué ensemble, un sentiment différent s’empara peu à peu des deux jeunes gens au fil des jours. Un sentiment dont ils surent, alors qu’ils s’embrassaient pour la première fois, qu’il s’appelait amour, amor, amore, dragosté.

En mars 1916, le Dictionnaire franco-dalmate et le Précis de Grammaire dalmate étaient enfin prêts. L’éditeur du Rousseaux remit à Paul-André les épreuves pour que celui-ci puisse apporter les dernières corrections avant le tirage inaugural, prévu le 5 mai. Paul-André fut appelé sous les drapeaux deux semaines plus tard. Lorsque, la veille de son propre départ, il accompagna Dokïa sur le quai de la gare de l’Est, celle-ci était enceinte. Paul-André l’ignorait. Dans sa valise, elle emportait quelques souvenirs de Paris, ainsi que les épreuves de la Grammaire et du Dictionnaire, offertes par Paul-André. A Sarajevo, Dokïa ne put cacher longtemps son état à son entourage. On la maria à l’automne et sa fille naquit en décembre. Dokïa mourut deux mois plus tard d’une fièvre puerpérale. La valise contenant ses seuls biens irait à sa fille. Lorsque celle-ci grandit, on lui raconta que sa maman était morte à cause de deux livres, dans lesquels elle avait mis toute son énergie vitale.

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