Clandestin

Au bout d’un temps infini, je mimai, en la surjouant sans vergogne, la scène du réveil graduel. J’ouvris les yeux on ne peut plus lentement, les frottant  très ostensiblement et m’étirant longuement. Faisant semblant d’ignorer leurs plans, je demandai d’une voix qui se voulait ingénue si nous étions arrivées.

– Non, nous avons eu quelques problèmes de moteur et l’on a dû passer la nuit à réparer la voiture, fit celui qui se tenait à mes côtés sur la banquète arrière. Mais nous avons préféré te laisser dormir.

– Merci, je crois que j’en avais bien besoin.

– Oui, d’ailleurs, il est presque midi. On va donc faire une pause. Tu devrais en profiter pour marcher un peu. Mais ne t’éloigne pas de la voiture, car la zone dans laquelle nous nous trouvons est dangereuse et tu risquerais de nous faire découvrir par l’armée ou par la mafia.

– Par la mafia, fis-je en écarquillant les yeux ?

– Oui, ce territoire en est infesté.

– Heureusement que je vous ai rencontrés.

– Oui, heureusement, n’est-ce pas ?!
mercedesJe savais que sous des airs anodins, l’invitation qui venait d’être formulée recelait un piège mortel : à la moindre tentative d’évasion, persuadés que leur secret était découvert, les trois hommes n’auraient pas hésité à m’abattre, eussent-ils dû renoncer au manque à gagner que je représentais. Je marchai donc visiblement détendue, sans jamais tenter de m’éloigner de la Mercedes, en espérant pouvoir ainsi endormir leur méfiance. Il me faudrait sans doute patienter encore avant d’essayer de m’enfuir pour de bon. Les trois hommes avaient profité de ma ballade pour préparer un nouveau feu de camp et, lorsque le repas fut prêt ils me proposèrent de m’asseoir à leurs côtés, presque amicalement.

– Mon nom est Costa, fit le chef.

– Moi, je m’appelle Boutoï, enchaîna le copilote.

– On m’appelle Draghici, termina notre chauffeur.

– Et, toi, parle-nous de toi, quel est ton nom ?

– Mon nom est Xéla, fis-je oubliant que je voulais passer pour un homme.

– Xéla, questionna aussitôt le chef, sortant soudain ses griffes ?

– Je veux dire « Axel », fis-je tremblante. « Xéla », c’est un jeu de mots, que seuls connaissent mes amis. Alors, comme vous êtes des amis…

– Bravo ! Vous entendez, les gars. Eh, bien, merci, Axel, Xéla-Axel merci pour ta confiance.

– Regarde, fit le chef, pour te montrer à quel point nous t’apprécions, nous aussi, je vais t’offrir une gorgée de mon tonique spécial, que je ne partage qu’avec mes vrais amis.

Il tira de la poche de son veston une petite flasque en métal, l’ouvrit et me la tendit, m’encourageant à boire.

– Allez, cul sec, vas-y Axel, mon ami !

Je ne pouvais refuser. Je vidai donc la flasque d’un seul coup, puis la lui rendis, me disant que s’il avait voulu me tuer il s’y serait pris autrement et qu’au pire ce que je venais d’avaler était soit un somnifère, soit un hallucinogène. Étant donné ma valeur marchande, je pariais sur l’hypnotique.

– Allez, en route !

IMG_1387Nous grimpâmes dans la Mercedes poussiéreuse, et Draghici mit aussitôt le moteur en marche. Durant les heures qui suivirent, nous n’allions plus nous arrêter, moi somnolant languide malgré mon appréhension, mes trois ravisseurs parlant et riant sans cesse. Bien entendu, ils étaient loin de se douter que j’aurais pu à tout instant appeler la reine des fourmis à mon secours ou demander à la fée bleue de les transformer en statues de sel. Nulle borne kilométrique, nul fourgon goniométrique, ni aucun douanier armé n’étaient visibles pour nous signaler, comme je l’avais naïvement imaginé, la frontière italienne. Nous n’eûmes donc aucune difficulté pour la franchir. Sienne avec ses églises et ses nombreux palais qui lui donnaient un air médiéval, Padoue avec ses arbres endormis, Murano, je trouvai l’Italie, que nous traversâmes comme dans un rêve éveillé, magnifique. Nous ne devions plus être loin de la ligne théorique de démarcation censée séparer les territoires italien et respectivement français lorsque nous nous arrêtâmes pour la dernière fois. Comme habités par une compulsion de répétition, ensemble nous reproduisîmes les gestes de la veille : petite ballade pour moi, préparation du feu de camp et du dîner pour Costa, pour Boutoï et pour Draghici, repas pris en commun autour du feu. De nouveau dans la limousine décatie, Boutoï, le copilote s’installa à mes côtés, laissant la place du mort à Costa qui en avait assez d’être heurté sans cesse par mon corps endormi. Me croyant inoffensive, Boutoï, qui s’ennuyait, déplia la carte sur les genoux pour se lancer dans une interminable leçon de géographie clandestine qui m’était destinée. J’avais beaucoup de chance, voilà ce qu’il m’apprit. La plupart des captifs ou, fit-il avec un sourire entendu, des captives étaient destinées aux réseaux de prostitution occidentaux. Quatre grandes villes étaient alimentées par mes pourvoyeurs en France : Paris, Strasbourg, Marseille et Lyon. Mais mon sort serait différent. Ils allaient me déposer dans une superbe villa, située aux alentours d’Avignon, à Gordes, fit-il, me montrant un point invisible sur la carte. Ce qui m’y attendait, c’était, seulement ! un mariage avec le client d’une Agence matrimoniale dont la gérante avait contacté leur correspondant lyonnais. Mais attention, sans papiers et sans argent, continua Boutoï, je ferais mieux de me tenir à carreau ! Sans compter que j’allais être surveillée nuit et jour, jusqu’à ce que le client final eût pris possession de la marchandise ! Sans que je puisse m’y opposer, ma vie future m’était ainsi dévoilée par cet oiseau de mauvais augure quand, brusquement, un choc terrible nous secoua. Durant un bref instant, alors que la voiture se figeait contre une rambarde, je pensai que nous avions heurté un tronc d’arbre, peut-être placé au beau milieu de la route asphaltée par la reine des fourmis qui, ayant entendu mes appels silencieux, avait décidé de venir à mon secours. Levant les yeux, j’aperçus une boule de feu bleue qui, traversant les airs, vint calciner Costa et Draghici. Me retournant vers Boutoï, je vis qu’il s’était affaissé sur la banquette, à côté de moi. Ses yeux béants, sa bouche ouverte imprimaient à son visage le sceau fatal d’une perte de connaissance soudaine, consécutive à une hémorragie interne que je qualifiai sans hésiter d’opportune. Sans réfléchir, ma main s’empara de la carte dépliée sur ses genoux, puis je bondis hors de la voiture. Je me jetai avec force en contre-bas de la chaussée et j’avais sans doute mis cent mètres entre moi et la vieille Mercedes, lorsque celle-ci explosa. La nuit d’été était douce et je marchai jusqu’au matin, suivant le chemin tracé sur la carte. Puisque je n’avais plus rien à perdre, j’irai à Gordes, là où mon destin voulait que je me rende !

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