Fictionnaire

– Ephémérides, scènes et tableaux –

Cette application du cardio-training à l’écriture propose aux amateurs un vaste choix d’exercices de joie et de réflexion, à différents niveaux. Chacun pourra ainsi construire son propre programme, en fonction de ses goûts, ses centres d’intérêt, le temps dont il dispose, d’autant que les articles du Fictionnaire peuvent être abordés dans n’importe quel ordre. Malgré tout, plusieurs parcours narratifs laisseront au lecteur une impression proche de celle que peuvent produire certains romans modernes ou contemporains.

Pour faciliter la lecture du Fictionnaire, des indications concernant le niveau de difficulté et le temps moyen nécessaire sont données (entre parenthèses) pour chaque texte.

– A –

Accouchement (Niveau « tous », 4 mn)

Malgré l’imminence de l’accouchement, aussitôt que la terre se mit à trembler, une indescriptible panique s’empara de l’équipe soignante présente dans la salle de travail. Des mouvements de salsa non maîtrisée commencèrent par agiter la sage-femme, rapidement suivie par le Médecin de Garde, puis par le Camarade Anesthésiste, pourtant flegmatique, par métier comme par complexion. Leurs marionnettes grotesques s’affairaient, cavalaient dans tous les sens à travers la pièce, alors qu’Ofelia était bien trop occupée à pousser, pour être à même de reconnaître les secousses telluriques des violents coups de pied qui déchiraient, depuis deux heures déjà, son abdomen, comme un jet souterrain cherchant à faire surface. Entre deux râles dus à l’effort, celle-ci put ainsi entrevoir les membres du corps médical, alors qu’ils s’évanouissaient par une porte de service située à l’extrémité ouest de la salle. Cette scène se déroulait au moment précis où, Ofelia se retrouvant seule avec sa douleur, les appareils de monitoring commencèrent à s’éteindre les uns après les autres. Par chance, quand Albano parvint aux côtés de sa femme, la pleine lune, éclairait l’endroit assez pour qu’il pût discerner une paire de ciseaux chirurgicaux, dont il s’empara aussitôt. Comme si elle avait ajusté ses mouvements à la pression exercée sur sa frêle anatomie par les contractions de plus en plus rapides et puissantes de la mère, Lorèna s’affranchit du giron de celle-ci tête en premier. Bien droit contre le lit, Albano était prêt, même s’il tremblait un peu : il sectionna vivement le cordon, sans rien montrer de son inquiétude, puis il débarrassa délicatement l’enfant des fragments de placenta qui la coiffaient ; enfin, grâce au matériel que l’accoucheuse avait disposé autour de l’ex-gravide avec une science accomplie, nettoya abondamment le corps de la petite et aspergea d’eau tiède sa frimousse chiffonnée, pour la purifier. Très fier du travail accompli, le père présenta sa descendance à la parturiente. Ayant esquissé un sourire discret, celle-ci laissa retomber sa tête sur l’oreiller…

  • J’étais soulagée d’avoir mené à bien ma grossesse. Heureuse d’être mère, même si plusieurs mois auparavant, craignant déjà pour l’avenir de cette minuscule créature dont j’allais être à jamais l’impuissante responsable, j’avais tenté d’échapper aux équipes médico-judiciaires du Contrôle Mensuel des Grossesses Publiques, le CMGP…
  • … Dans les fabriques, comme partout dans le pays, le recensement des grossesses était devenu obligatoire depuis qu’avec le suicide et l’espionnage, l’avortement avait été classé parmi les crimes contre l’Etat. Comme d’habitude, cette politique nataliste avait été décrétée par le Commandante, fidèle au principe de l’unanimité unilatérale : bien que tu te fusses fracturé les deux tibias en te jetant du toit de l’établissement scolaire où tu enseignais les rudiments de l’anatomie sportive, cela ne nous avait point ouvert l’accès à l’avortement thérapeutique tant escompté. En effet, selon la loi du « ni-ni », une fois ton état catalogué, il était hors de question de faire appel, tant aux instances sanitaires officielles qu’aux « faiseuses d’anges », fut-ce en catimini : ton sort de possible génitrice se trouvait ainsi scellé à jamais par l’organe suprême du Parti…
  • … Sitôt Lorèna née, toi, Albano, tu entrepris de tapoter consciencieusement son dos : nous ne fûmes rassurés que lorsque celle-ci poussa un cri perçant…
  • … Immédiatement, La Havane tout entière sembla le reprendre à son compte, l’amplifiant mille, dix mille, un million de fois : alors qu’un long frisson d’effroi parcourait mon échine, les sirènes de la ville se mirent à hurler, signifiant à un pays qui le savait déjà qu’une catastrophe terrible venait de s’abattre sur tous et sur chacun…
  • … Blottis l’un contre l’autre au-dessus des décombres, suspendus au dernier étage de l’hôpital, nous hésitions entre l’émoi que la naissance d’un enfant produit naturellement et le pressentiment atroce qu’il nous faudrait l’élever parmi les ruines.

Accouchement en pleine mer (Niveau « tous », 3 mn)

Lorsque la mer se fut calmée, Ofelia, dont les efforts au cours des heures précédentes avaient été exorbitants, commença à se tordre de douleur. Elle se mordait les lèvres jusqu’au sang pour ne pas rugir comme un animal blessé. Et voulait, à tout prix, éviter d’alarmer son mari, qui lui tournait le dos en scrutant l’horizon dans l’espoir d’apercevoir la terre promise de la Floride. Un spasme irrépressible fit échapper un cri de cormoran à Ofelia. Stupéfait, Albano se retourna aussitôt : là, maintenant, sa femme allait accoucher sans tarder. Un examen rapide, visuel, puis tactile, confirma son intuition : elle venait de perdre les eaux et ses contractions s’étaient fortement rapprochées…Une heure plus tard, le radeau était à nouveau pacifié : couchée sur le dos, Ofelia demeurait affreusement pâle, mais ses paupières avaient retrouvé le repos ; faiblement, sur ses lèvres flottait un sourire éthéré. Albano se tenait à l’autre extrémité de la balsa. Dans ses bras, enveloppée dans l’unique couverture qu’ils avaient emportée, gigotait une petite créature, un être minuscule mais en pleine forme.

  • C’est une petite fille, cria Albano pour couvrir le vent dès qu’il vit Ofelia reprendre ses esprits.
  • Comment veux-tu que nous l’appelions, demanda Ofelia à son mari.
  • Je crois que nous tenons là une petite fille très sage, commenta Albano doctement. Et si nous l’appelions Sofia, pour sagesse…
  • J’aimerais aussi un brin de folie, s’exclama Ofelia exaltée. Et aussi de l’espoir, continua-t-elle avec émotion. Et j’aimerais bien qu’elle porte un nom unique, nouveau comme va l’être notre vie à partir de maintenant. Que dirais-tu de Lorèna, le prénom que notre enfant avait dans mon rêve de l’année dernière ?
  • Muy bien, j’ai donc l’honneur de vous présenter, fit alors Albano avec une solennité censée cacher son émotion, mademoiselle Lorèna Sofia Davilla, L, S, D, comme dans Lucy in the Sky with Diamonds, la chanson des Beatles.

Parfait, conclut Ofelia satisfaite, sombrant de nouveau dans le sommeil.

Adolescence (Niveau « tous », 1 mn)

Debout ou assis sur les bancs publics, les treize ans révolus, bécotent goulûment des filles de leur âge. Indépendamment des résultats scolaires, de la taille du prénom, de la couleur de sa peau, chacun veut émouvoir sa promise passagère. Laquelle, en règle générale, ne se prive pas pour bloquer, sans jamais la rejeter tout à fait, la main chercheuse malaxant ses seins avec fougue ou pis, envahissant son bas-ventre pour ficher un pouce ou un majeur en fibrillation, au plus intime de son corps. Les premières audaces permises, quelque rusé peut même aller jusqu’à renverser sa jeune amie dans l’herbe. Allongé aux côtés de la pucelle, le jeune homme persévère alors à l’enlacer, sans jamais oublier d’activer son bas-ventre en ébullition contre le tissu recouvrant la ceinture pelvienne de celle-ci, espérant qu’entre son propre sexe tendu et la chair de sa proie pantelante il ne reste plus qu’un pantalon en cotonnade légère et une exquise petite culotte de pionnière, trempée. Privés de ces délicieuses fortunes, les grands timides, récalcitrants de tous bords, refont la Galaxie, le Monde et Cuba. D’aucuns ressuscitent les héros fondateurs, José Marti ou le Che – Ah, s’Il voyait ce que nous sommes devenus, Il repartirait aussitôt pour l’Angola ! – tandis que d’autres racontent des blagues politiques des heures durant ; jamais leurs mères ne viennent les houspiller pour leur rappeler les ablutions rituelles.

Amour (Niveau « tous », 1 mn)

Revenant à elle, Parvati aperçut soudain, à quelques pas de là, le dos imposant d’un brahmane plongé dans ses méditations. Par ennui, elle s’approcha de l’homme agenouillé, sans se découvrir et sur la pointe des pieds. D’un geste suave, ses mains emprisonnèrent les yeux de l’ermite. Troublé dans ses prières, celui-ci secoua vivement la tête, se délivrant des bras de Parvati. Furieux, il allait la foudroyer sur place, lorsque, terrifié, il vit la jeune créature se transformer en une magnifique liane. En un soupir interminable, Parvati ceignit le tronc noueux auquel elle était adossée. Frappé de stupeur, soûl de mélancolie, le brahmane pleura Parvati et son étreinte inachevée pendant un temps infini. Une éternité plus tard, le corps physique de l’ascète se releva, enfin. S’avançant comme un funambule jusqu’au vieil arbre, il s’y pendit avec la corde végétale qui, pour avoir provoqué la jalousie et le courroux des dieux, ne serait plus jamais la juvénile et vaporeuse, la gracieuse Parvati.

   

 


Amour toujours (Niveau « tous », 1 mn)

L’amour qu’ils se portaient demeurant malgré tout le plus fort, chacun essayait de consoler l’autre tendrement. Ainsi, lorsque Ofelia arrivait à maîtriser son propre chagrin, elle prenait entre ses paumes émues le visage aimé d’Albano, caressant subtilement ses cheveux, embrassant ses joues, son nez, son front, ses yeux, lui murmurant des paroles affectueuses dans le creux de l’oreille ou dans la bouche. Il arrivait alors qu’Albano, oubliant son propre chagrin, renversât les rôles. Comme ce soir… Prenant Ofelia dans ses bras, il la porta vers le lit. L’y déposa avec des précautions dignes de celles que l’on réserve à une offrande. Soupirant d’aise, la jeune femme ferma instantanément les yeux, faisant semblant de dormir. Aériens comme un souffle, les doigts d’Albano libérèrent Ofelia de sa robe ample et fleurie, frôlant délicieusement ses jambes parfaites, l’intérieur de ses cuisses, son ventre, et ses seins, que le désir avait durcis. Dans son sommeil factice, Ofelia se déplaça imperceptiblement, pour lui faciliter la tâche. Approchant ses lèvres torrides du cou de sa femme, Albano y posa des baisers délectables, avant de plonger son visage au creux de ses aisselles, pour absorber le parfum excitant de ce corps légèrement transpiré, comme une abeille insolente et goulue qui aspire le nectar d’un pistil pubescent.

Analyse littéraire (Niveau « confirmé », 1 mn)

D’un point de vue stylistique, ce Fictionnaire est accessible. Le vocabulaire est courant, mais comporte quelques raretés. La complexité sémantique est plutôt élevée. Les phrases ont une longueur habituelle. La forte proportion d’adjectifs du texte indique une volonté descriptive. Une étude lexicologique et sémantique de l’ensemble des phrases de ce texte dénote la prédominance des thèmes suivants : politique, forces, causalité, mouvement, existence, identité, famille. 51,6 % des mots employés sont ambigus grammaticalement. Pour ce critère statistique, ce texte est voisin des ouvrages suivants : « Alcools », suivi de « Le Bestiaire », de Guillaume Apollinaire et « Une leçon de morale », de Paul Eluard. Dans ce texte, la moyenne de mots par phrase est de 16,5 et la proportion d’interrogatives, de 4,2 %. 1605 verbes différents y sont employés, pour 128 conjonctions, 1986 adjectifs, 953 adverbes et 212 prépositions. La proportion de substantifs est de 45,7 % : pour ce critère, ce texte est voisin des ouvrages suivants : « Poisson soluble » de André Breton et « Des singularités de la Nature » de Voltaire.

Anecdote (Niveau « tous », 1 mn)

Lorsque Dieu créa Cuba – en 1959 – il accorda trois formidables dons aux Cubains : intelligence, honnêteté et communisme. Regrettant quelque peu sa prodigalité, Il décida que les habitants de l’île n’auraient le droit de choisir que deux parmi les trois qualités concédées. C’est la raison pour laquelle certains Cubains sont intelligents et honnêtes, mais, ceux-là ne sont pas communistes ; d’autres sont intelligents et communistes, mais ne sont pas honnêtes ; les derniers, sont honnêtes et communistes, mais, du coup, pas vraiment intelligents…

Anonymes (Niveau « tous », 1 mn)

Captifs entre l’écorce de la mémoire et l’arbre de l’éternité,

Les anonymes qui font le monde suspendent leurs actes et leurs idées…

Qu’un seul de ces esclaves du temps soit affranchi

Et tous les rêves ici contés formeront son récit.

Art (Niveau « tous », 1 mn)

Pour l’Art, comme pour la Morale, les bonnes fréquentations produisent, à terme, d’excellents résultats, même si c’est pour des raisons exécrables.

Ascension (Niveau « tous », 4 mn)

Quelques instants plus tard, je pousse délicatement un immense battant en fer forgé savamment ouvragé, que je referme avec soin derrière moi. Empruntant une allée tapissée de cailloux blancs, je dirige maintenant mes pas silencieux vers l’entrée principale de l’ancien palais métamorphosé en hôpital municipal ; j’ouvre, avec des gestes de rôdeur professionnel, une seconde porte, entièrement vitrée, et me retrouve ainsi dans le hall monumental pavé de marbre glauque et faiblement éclairé. Je sais où se trouve l’antique – et sans doute mortellement dangereux – escalier de service, dont je décide pourtant de grimper à l’aveuglette les marches irrégulières et brinquebalantes. Le bois grince. Dans ma course périlleuse vers le dernier étage, je ne puis me fier ni à ma vue, ni à mes mains, toujours crispées, l’une sur la cartouche de Kent, l’autre sur la Carte Sanguine d’Identité. Il n’y a que mon ouïe ou mon odorat qui pourraient me guider dans cette noirceur, sauf que ces deux sens éveillent en moi des souvenirs qui ne me sont d’aucun secours en ce moment…

Rapide et léger, Albano dépasse comme en flottant le deuxième niveau du bâtiment. Toujours en effleurant à peine les marches en bois, il aborde désormais la seconde moitié de son ascension vers le dernier étage du bâtiment classé par l’Unesco au titre du patrimoine mondial de l’humanité, malgré l’opposition farouche des autorités cubaines, pour qui il y a là « un inadmissible délit d’ingérence dans les affaires de politique intérieure d’un État indépendant ». Bien que réprimées depuis une bonne trentaine d’années, les clameurs de ses parents tragiquement disparus se joignaient à présent dans son âme agitée aux voix des Camarades qui, sous d’incompréhensibles et fallacieux prétextes, avaient repoussé par quatre fois ses instances d’adhésion.

  • La première fois que ta requête fut ajournée, une allusion à peine voilée nous avait fait savoir que le Parti n’ouvrait pas facilement ses portes aux citoyens de sang tsigane, malgré les belles formules du Lider Maximo sur l’union de tous les Cubains, que leurs racines fussent : hispano-cubaines, hispano-cubaines, hispano-cubaines, soviétiques, slaves, est européennes, sud-américaines, nord-américaines, afro-cubaines, allemandes, arméniennes, grecques, hébraïques, a-roumaines, ou autres.
  • La fois d’après, l’on attira mon attention sur la quantité quotidienne de bouteilles de rhum Havana Club que j’engrangeais. « Très au-dessus des normes locales !», telle fut la conclusion des enquêteurs diplômés d’anthropologie politique qui avaient mené, pendant plus d’un an, une étude contrastive fouillée. Ils visaient à comparer nos moindres faits et gestes aux modèles stochastiques les plus sophistiqués, en prenant comme point d’appui le contenu exhaustif de nos poubelles.
  • Ce vil reproche s’était évaporé lors du refus suivant, au profit d’une question pernicieuse, relative à tes possibles contacts avec l’Etranger, lesquels eussent pu expliquer ton refus pour rejoindre les rangs des délateurs régulièrement inscrits dans les registres du Ministère de l’Intérieur, tendrement appelé « le MININT ».
  • « J’en étais là de mes souvenirs lorsque, 192 secondes après 21 heures et 20 minutes, le temps – aussi bien local qu’universel – s’arrêta. Dans ma course ascendante, alors que par moments mon corps perdait tout contact avec l’escalier étroit, je perçus un grondement menaçant. Lorsque mon pied droit (devais-je y voir le signe d’un destin rétrograde ?) chercha à se poser, je vacillai. Les marches se dérobèrent brutalement sous mes jambes, comme si les serres d’un hippogriffe m’arrachaient les deux rotules en même temps. Les murs se mirent à chalouper ; l’escalier tout entier ressemblait au rachis d’un monstre préhistorique, se secouant, se redressant brutalement, pour chasser un insecte importun. L’ampoule qui éclairait le hall principal détona avec un bruit sec : je me demandai si je n’avais pas perdu la vue.

L’instant d’après, le tonnerre qui paraissait grogner au loin devint tonitruant. Sur ma gauche, le mur tout entier commença à s’exfolier au ralenti, s’affaissant du sixième étage jusqu’au premier. Un nuage suffocant, fait de poussières et de cendres se souleva aussitôt. Ebranlé, je maintenais avec difficulté mon équilibre sur l’escalier sans rampe, raccordé comme j’étais désormais au firmament : un ange désespéré s’agrippant aux gouttières du ciel par crainte d’échouer dans les limbes. Les scories que j’inhalais suintaient la désolation ; au-dessus de ma tête, j’aperçus une épaisse toison rousse : c’était le pubis de l’ogresse aux ovaires de quartz, ce sexe fabuleux que les hommes, pudibonds, s’obstinent à désigner en employant le terme « lune ». Nonobstant le tremblement terrible qui venait tourmenter mon existence, je savais parfaitement ce que je devais accomplir : les mots s’imposaient d’eux-mêmes à mon esprit. Sans hésiter, les régions les plus archaïques de mon cerveau commandaient à mes membres défaillants de prolonger, de poursuivre, de perpétuer sans relâche leur mouvement. »

Bien que fortement handicapé par sa cheville foulée, Albano dut donc continuer son escalade. Pour rejoindre, coûte que coûte, le service Maternité : Ofelia-Libertad, sa femme, y avait peut-être d’ores et déjà enfanté. 

– B –

Bibliothèque imaginaire (Niveau « tous », 2 mn)

Tapis au fond de mon être, de vastes rayonnages – mêmes vides, nos cloisons intérieures empêchent l’âme de s’effondrer ! – se sont accumulés au fil du temps, que mes écrits – virtuels, strictement imaginaires – ne rempliront jamais. Ah, j’aurais tant aimé que l’on pût y découvrir un premier roman – touchant à force de laisser transparaître les efforts de l’auteur incapable de métamorphoser en fiction ses commotions les plus privées – et de nombreuses autres histoires. Un journal intime, des poèmes, des ouvrages scientifiques… Des sagas, contes merveilleux, pastiches, pièces de théâtre, recueils de nouvelles, essais philosophiques, politiques, artistiques et critiques, aphorismes sublimes, pensées publiques, bandes dessinées, livres de cuisine, mémoires d’outre-tombe et manuels scolaires. Pour éclairer mes exégètes futurs, je crois que je me dois d’apporter, au minimum, les précisions suivantes :

  1. il est certains livres que je n’ai pas écrits faute de temps ;
  2. d’autres, les plus nombreux sans doute, par manque de talent (je pense aux bandes dessinées et aux manuels scolaires, notamment) ;
  3. il y a des ouvrages ou, plus modestement, des articles et des billets d’humeur que je n’ai pas rédigés parce que mes connaissances étaient insuffisantes – cela va des mathématiques supérieures à l’astrologie et des recueils de mots croisés aux épopées ;
  4. et puis, il y a ceux que je n’ai point couchés sur le papier alors même que j’en avais une idée lumineuse.

J’ignore ce qui a pu m’empêcher d’y parvenir, mais désormais cet obstacle n’est plus. Néanmoins, ces instants dilapidés à ne pouvoir décrire qui et comment j’étais, sont perdus. Bel et bien oubliés ; avec eux se sont aussi envolés ces volumes, ces nombreux tomes qui, collationnant libelles, compilant essais, rassemblant pièces de théâtre, amalgamant ouvrages d’art…, auraient pu combler ma bibliothèque dérobée. De la sorte, tous ces ouvrages hypothétiques sont malheureusement inexistants ; sauf un, fait pour parler en lieu et place de tous les autres, celui-ci!

Blues (Niveau « tous », 5 mn)

Le lendemain matin, Alex en payait pieusement le prix : d’humeur atroce, il se sentait encore plus seul ; sa destinée lui apparaissait comme manifestement dérisoire. Parfois, surtout lorsqu’il séjournait à Paris, il dirigeait ses pas vers les quartiers réputés chauds, à la recherche d’une union désinvolte. Cependant, il ne menait jamais à terme ce type de projets, leur préférant en fin de compte l’atmosphère apaisante d’une salle obscure. Après plusieurs interrogatoires serrés, au cours desquels Alexandre essaya de s’introduire par la force dans son Moi secret, la réponse lui apparut, limpide, s’imposant à lui avec la force d’un axiome indémontrable, mais non moins vrai pour autant.

  • J’entends et je veux, en premier comme en second lieu, fit-il avec une emphase à laquelle l’alcool absorbé tout au long de la soirée n’était pas étranger, je veux et j’entends, une vraie relation. Stable et durable. J’ai tellement besoin d’amour, continua-t-il, sur un ton pathétique, délicieusement enrobé d’ironie, comme l’est de chocolat amer un bâtonnet de glace à la vanille. Je veux aimer et que l’on m’aime.

Un grand soulagement suivit cette découverte, que la plupart d’entre nous font dix, quinze, vingt ans plus tôt qu’Alexandre. Sa béatitude ne dura pas : formé aux meilleures méthodes de questionnement spéculatif, il poursuivit son monologue impitoyable.

  • Où se trouve-t-elle enfermée, celle dont j’ai tant besoin ? Dans quelle tour d’ivoire est-elle retenue prisonnière ? Par quel pharamineux dragon ? Où est-elle, celle qui m’aimera ? Comment pourrais-je la rencontrer ? Comment faire pour lui rendre la liberté, la délivrer, la racheter… la subjuguer ? Comment, comment, comment, comment…

Deux verres de cognac plus tard, une nouvelle bouffée d’espoir vint atténuer quelque peu l’humeur mélancolique d’Alexandre.

  • J’ai la solution. Dès demain matin, j’irai m’inscrire dans une Agence matrimoniale.

Feuilletant avec fébrilité les journaux gratuits à sa portée, il nota aussitôt les coordonnées d’un établissement dont l’adresse ne semblait pas dissimuler un réseau de call girls, ni d’autres activités de même nature.

  • Il n’empêche, réfléchit-il, ce peut être un piège, une escroquerie. Et puis, comment savoir si mon bonheur se trouve à Paris ? Multiplions, au moins, nos chances théoriques.

Fidèle à sa décision, le lendemain, il prit donc – par téléphone – pas moins de trois préinscriptions, dans autant d’Agences (« Matrimoniales ! ») différentes : la première à Paris, la suivante à Nice, la dernière en Avignon. Il promit à chaque fois de se présenter personnellement dès que possible, pour faire constituer son dossier et acquitter ce que de droit. Ce qu’il allait entreprendre sans fléchir, comme à son habitude. À Paris comme en Province, Alexandre fit forte impression sur les gérantes, lesquelles voulurent s’occuper de son cas personnellement, car il leur semblait tenir l’homme, peut-être même le client, idéal. Chacune endossa méticuleusement le chèque qu’Alexandre eut à leur remettre et toutes notèrent sa demande dans les moindres détails. Même si celle-ci leur parut un peu décousue, elles surent ne point se trahir.

  • Je suis à la recherche de l’âme sœur ; je la voudrais longiligne, étincelante comme une libellule qui chatouille l’arc-en-ciel de ses élytres transparents. Je voyage moi-même beaucoup : me lier d’amour avec une Etrangère ne me pose donc aucun problème. Au contraire, je crois même que je préférerais qu’elle ne fût pas d’ici. Suite à une sorte de pari un peu absurde dont je ne puis vous dévoiler la teneur, mais qui, rassurez-vous, ne recèle rien d’illégal, je dois absolument faire cette rencontre avant mon trente-quatrième anniversaire. C’est dans moins de six mois. Je sens que ma vie en dépend. Vraiment. Aidez-moi. Je vais m’absenter pour plusieurs voyages qui ne me laisseront aucun loisir. Je compte passer le week-end du 15 août dans ma maison de Gordes. Je vais vous en donner l’adresse. Juste au cas où. Vous pouvez me laisser un message sur mon répondeur de Nice. Si j’y passe, je le consulterai. Dans tous les cas, je compte sur vous, car je ne serai pas joignable à mon numéro parisien.
  • Oui, Monsieur, bien Monsieur, parfait Monsieur, je m’en occupe en personne.
  • Je vous souhaite bonne chance pour ma recherche.
  • N’ayez crainte. Bon voyage, Monsieur.

Au décor près, cela avait été la même chose à Paris, à Nice et Avignon. C’était en avril dernier et Alexandre n’avait eu aucune nouvelle depuis. Mieux : enchaînant mission sur mission avec une rare frénésie, il avait complètement oublié ces démarches qui, après coup, lui avaient semblé honteusement puériles.

Bousculade (Niveau « tous », 1 mn)

Le vol pour Paris décollait de l’Aeropuerto Internacional de El Dorado, avec à son bord, une svelte jeune femme habillée de façon distinguée et dûment munie d’un passeport panaméen de type D (pour personnel diplomatique & assimilé). Sous la photographie de cette ancienne Reine de Beauté sud-américaine aux traits parfaits, l’on pouvait lire son nom et son âge. Il s’agissait de la Señora Lorèna Perez y Davilla, 23 ans[1], voyageant en Europe pour rejoindre son mari, attaché culturel à Skopje, en Macédoine, république indépendante située au sud de l’ancienne fédération yougoslave. Douze heures plus tard, à Roissy, le passage en douane se passa sans la moindre anicroche. Au contraire, tous ceux qui apercevaient cette remarquable jeune personne, appartenant sans doute à l’une des meilleures familles de son pays, lui souriaient, cherchant à se rendre utiles. Lorsque la bousculade eut lieu, Lorèna se dirigeait lentement vers la sortie. Quatre hommes l’avaient subitement entourée ; quelques instants plus tard, elle avait compris que l’une de ses valises s’était volatilisée comme par magie. Elle n’avait pas besoin de le vérifier pour savoir qu’il s’agissait de celle où avait été dissimulée la drogue. Ouvrant son sac à main, elle s’aperçut que, outre son passeport, celui-ci contenait maintenant une liasse – ni trop fine, ni trop épaisse – de billets américains de cinquante dollars. Le compte devrait y être, pensa-t-elle en entrevoyant une feuille de papier pliée en quatre qui auparavant, elle en était certaine, ne s’y trouvait pas. La déroulant, Lorèna vit que celle-ci comportait une adresse, ainsi que le plan détaillé d’une villa. Deux mots attirèrent tout particulièrement son attention : le premier était Gordes, le second, Suerte !

[1] En réalité, Larissa n’avait que vingt-et-un ans

– C –

Carrière (Niveau « tous », 1 mn)

Trois ans après que Nicolas eut achevé l’ENA, les dernières traces de ses errances gauchisantes s’étaient définitivement envolées – à moins qu’elles n’eussent subsisté dans les limbes de son préconscient, sous la forme d’un précipité inaccessible. Il se vit donc proposer sans difficulté un poste convoité, et fut nommé Secrétaire Général de la Française de Retraitement, géant européen dont le mandat était la transmutation de l’Atome civil en électricité. Son sérieux, comme ses talents, étant évident, il en devint rapidement, sans appui et presque sans effort, le plus jeune Directeur Général, puis le Premier-Président-à-ne-pas-être-un-X-Ponts : l’île natale de son père ne faisait pas partie des zones à risque pour les autorités françaises et les enquêtes de voisinage diligentées par les Renseignements Généraux s’étaient avérées pleinement satisfaisantes.

Carrière suite (Niveau « tous », 2 mn)

En l’espace de dix ans, après avoir débuté à la Fraret comme Chef de Produit junior en charge de la Région Ouest, Alexandre – l’unique héritier de la NVBBDLCDSA[1] et de Nicolas P – franchit sans encombre les multiples échelons qui le séparaient du sommet. Sa hiérarchie était unanime à son sujet : l’entreprise tenait là un élément prometteur, un cadre à haut potentiel, sinon un futur dirigeant ! Naturellement, les bilans annuels étaient excellents pour ce jeune commercial travaillant pour un conglomérat d’État en situation de monopole. Absolument, puisque les objectifs de vente qu’il se voyait – on ne peut plus sérieusement – imposer étaient systématiquement en dessous des obligations d’achat notifiées en Conseil des Ministres à son seul client, un autre Monopole d’État, en charge de la distribution électrique en France. Dès lors, la réussite devenait un trampoline sur lequel il ne pouvait que rebondir. Ignorant les projets visant à fermer le site de Marcoule sans aucun plan social digne de ce nom ; ne sachant pas que l’usine de La Hague avait opportunément été bâtie tout près d’une faille tectonique permettant que l’on détachât la presqu’île du continent grâce à une seule explosion en cas d’accident ; n’ayant pas eu l’idée de faire installer des webcams dans tous les bureaux des Chefs du Personnel de son entreprise ; ayant appris seulement par voie de presse ce qui avait été tenté contre le bateau amiral de Greenpeace, après plusieurs années de bons et loyaux services, notés en conséquence, en tant que Chef de Produit (1991), puis Responsable des Ventes en Île-de-France (1993), Directeur Commercial adjoint (1995) et, enfin, Directeur Commercial de la Fraret (1996), Alex fut propulsé à un poste spécialement créé pour l’occasion : « Vice-Président de notre Diversification et de notre Développement à l’International » – VPDDI, pour aller vite, s’il vous plaît. La veille de sa promotion, poussé par un zèle empreint de bonnes résolutions, il décida d’archiver à jamais son journal intime, où, suivant l’exemple de son père, l’économie politique libérale et le constructivisme le plus échevelé s’enchevêtraient avec hardiesse. Ce qu’il fit, non sans y avoir consigné un ultime projet de manifeste néo-gauchiste, assaisonné à sa façon.

Cauchemar (Niveau « tous », 1 mn)

Cela se passe dans la forêt. Il fait nuit et je suis accroupi au fond d’un puits. Je suis nu. Au-dessus de ma tête, j’entrevois la lumière bleutée et froide d’une seule étoile. L’eau du puits arrive à jusqu’à mes hanches. Des gouttes ruissellent sur mon visage ; je suis glacé. Je tremble dans l’eau noire. Longtemps, j’ai pensé que ce rêve représentait la scène de violence primitive : mon père en train de faire l’amour à ma mère, alors qu’elle était enceinte de moi.

Changement d’état (Niveau « tous », 8 mn)

Les vrais changements commencèrent à s’opérer de manière subtile et, surtout, sans que la principale concernée s’en fut aperçue. En début de soirée, Xénia, Lorèna, Xél-A-xel et Alexandre se retrouvèrent dans le salon, autour d’une table rectangulaire en orme massif, où le dîner frugal mais délicieux composé, l’on ne sait comment, par ce dernier, les attendait. Assis aux deux extrémités, Alexandre et Xéla occupaient les pôles Nord et, respectivement, Sud de l’immense plateau en bois poli ; à leurs côtés, Lorèna et Xél-A-xel symbolisaient la ligne de l’équateur ou, puisqu’elles étaient légèrement décalées l’une vis-à-vis de l’autre, les deux Tropiques. Bizarrement, personne ne semblait avoir faim ; l’on aurait dit que chacun attendait qu’ils eussent repris leurs postures conversationnelles de la veille pour un rituel d’eux seuls connu. Aussi, peu de paroles furent-elles prononcées durant le dîner. Malgré tout, les quatre convives ne firent pas mentir les statistiques : Alexandre et Lorèna échangèrent six fois plus de mots que ne s’adressèrent Alexandre et Xénia ; ceux-ci se parlèrent pourtant deux fois plus que ne le firent Lorèna et Xél-A-xel. Aussitôt le dîner terminé, chacun reprit avec hâte sa place de la veille. Revenant avec les quatre coupes et une nouvelle bouteille de cognac, légèrement plus poussiéreuse que la précédente, Xénia, qui en la matière ne manquait pas d’expérience, déclara – sur le ton de la plaisanterie – la séance ouverte.

– Ce soir, fit-elle ensuite en se tournant légèrement vers Lorèna, c’est ton tour. À toi donc de nous raconter ton histoire. Et, sans rien omettre, s’il te plaît.

L’on aurait dit que la jeune Cubaine n’était pas tout à fait prête pour partager son passé avec eux. Elle hésita, puis répondit à Xénia :

– Bien. Mais que diriez-vous de quelques jeux mathématiques collectifs, avant que je ne m’atèle au jeu plus solitaire de la confession.

– Excellente idée, s’exclama Alexandre, qui avait toujours été très fort en calcul mental et espérait éblouir ou au moins étonner Xénia de cette façon puérile mais innocente.

– 16 X 16, fit Xél-A-xel.

– 256, répondirent en cœur les trois autres.

– 25 X 25, tenta Lorèna à son tour.

– 625, crièrent Alexandre et Lorèna à l’unisson.

– Je passe, plaisanta Xél-A-xel.

– 832 X 95, interrogea Alexandre, qui était en train de calculer le résultat.

– 79 040, répondit sans réfléchir Xénia. Un « Oh ! » de surprise échappa aussitôt à Lorèna. Alexandre était lui aussi étonné, mais il pensa à un hasard.

– 986 745 X 147, fit-il sur un ton de défi.

– 145 051 515, surgit immédiatement la réponse de Xénia.

– Pourquoi nous avoir tu ce talent hier, questionna Lorèna.

– Parce que je n’en savais rien moi-même, rétorqua Xénia d’une voix qui, si elle n’était point inspirée par les dieux, restait difficile à comprendre.

Malgré le récit passionnant que leur fit Lorèna, Xénia n’allait plus articuler un mot durant le reste de la soirée, préoccupée par des pensées où la révélation toute récente de ses dons mathématiques se mêlait à ses rêves déjà anciens dans lesquels elle se voyait poursuivre ses études dans une grande Université et, peut-être, travailler dans un laboratoire de recherche. Lorèna leur narra ses innombrables vies : celle qu’elle n’avait pas vécue à La Havane, puis son enfance, passée parmi les narcotrafiquants ; elle leur parla de sa maison de poupées transparente et, aussi, de ses amis les soldats du général Trujillo ; avec des mots choisis, elle relata son amour pour un jeune guérillero et son départ pour la France. Malgré ses multiples détours, son récit était beau, pur et limpide. Une seule fois, Lorèna se troubla. Elle avait commencé à raconter comment, alors qu’habillée en homme, elle avait fui de nuit la zone des combats entre les Serbes et les Bosniaques, lorsque – percevant le regard stupéfait de Xél-A-xel – elle s’arrêta net au milieu d’une phrase, puis, rougissant sans trop savoir pourquoi, revint au lit initial de son récit andin. Quelques minutes plus tard, Xél-A-xel demanda la permission de quitter brièvement le salon.

– Vas-y, fit Alexandre, nous ferons une courte pause, n’est-ce pas, mesdemoiselles ?

– Oui, et je vais en profiter pour refaire du café, répondit Xénia, prête à se rendre utile en toute circonstance.

Une fois dans sa chambre, Xél-A-xel qui tremblait de tous ses membres, ferma la porte à double tour. Puis, se dirigeant vers le fond de la pièce, se débarrassa fébrilement de sa salopette, quitta sa chemise, ainsi que ses dessous, jusqu’à se retrouver entièrement nue devant un vaste miroir. Il est vrai que sa poitrine, quoique bien formée, avait toujours été modeste. Cependant, en examinant attentivement ses seins dans la glace, Xél-A-xel eut la nette impression qu’ils avaient rétréci… Il lui sembla même que son corps affichait désormais les prémices de pilosités jusque-là inconnues, qui s’étaient développées sur ses jambes, ses avant-bras et même, encore que plus légèrement, sur ses joues. Au lieu de prendre peur, Xél-A-xel chercha à comprendre la nature de ces changements, discrets mais peu concevables. Elle s’attacha aussi à découvrir l’origine du prurit persistant qui affectait son sexe. Celui-ci semblait tuméfié et l’on aurait dit que son clitoris avait grossi en même temps que se développaient des sentiments jamais éprouvés auparavant, à l’égard de Lorèna.

Pas de doute, je suis en train de devenir un homme, se dit Xél-A-xel, sans crainte et presque sans étonnement.

– Il faut garder secrète cette métamorphose miraculeuse, même si cela ne durera pas. Reprenant ses esprits, Xél-A-xel se rhabilla soigneusement, puis redescendit au salon, où elle reprit sa place comme si de rien n’était. Durant son absence, si Xénia avait seulement servi le café, Lorèna avait, elle, procédé à un examen analogue à celui de Xél-A-xel, même s’il ne concernait pas son corps mais son esprit. Sa conclusion était aussi surprenante que celle à laquelle était arrivée Xél-A-xel. En sondant les profondeurs de son âme, Lorèna réalisa qu’elle avait développé, depuis la veille, un don de divination dont la puissance ne cessait d’augmenter. Ce don n’était pas seulement tourné vers la connaissance de l’avenir, mais lui permettait aussi d’accéder au passé des autres. « Quelle autre explication peut-on trouver au fait que j’ai entrevu un fragment crucial de l’existence de Xél-A-xel aussi clairement que s’il se fût agi de ma propre histoire ? », s’interrogea-t-elle en silence. L’irruption soudaine de ce don dans sa vie n’inquiéta ni n’étonna outre mesure Lorèna, peut-être en raison de l’attirance marquée qui la poussait implacablement vers Xél-A-xel. Le seul frein, dont elle ignorait qu’il serait provisoire, tenait au fait qu’elle n’avait jamais cru qu’une relation amoureuse pût naître et se développer durablement entre deux femmes. Lorèna acheva son récit de vie vers quatre heures du matin. Comme la veille, Alexandre, qui, semblable en cela à Xénia, ignorait que leur formation initiale – composée d’un homme et de trois femmes – était en train d’évoluer vers une organisation plus complexe, que structuraient deux couples potentiels, proposa une ballade dehors, à travers champs. Pour varier, il tenta de diriger son petit monde dans une autre direction que la veille. Mais Xénia s’y refusa. Tout comme Lorèna, et, bien sûr, Xél-A-xel. Xénia avait fait le lien entre ses soudaines capacités mathématiques hors pair et l’eau scintillante absorbée vingt-quatre heures auparavant. Suivant un chemin plus intuitif, Lorèna était arrivée à la même conclusion et espérait pouvoir développer encore ses dons divinatoires. Quant à Xél-A-xel, tout ce qui lui permettait de rester proche de Lorèna était bon à prendre… Face à cette écrasante majorité, Alexandre dut céder. De nouveau il se servit du vieux seau pour offrir de l’eau fraîche à tout le monde. Ni Xénia, ni Lorèna, ni Xél-A-xel ne s’en privèrent. Immédiatement, les effets espérés se firent sentir. Alors que le soleil était haut dans le ciel, subitement, tout se passa comme si la décision de repartir vers la maison avait été prise, volontairement et, même collectivement. À peine cette conclusion aux hypothèses silencieuses s’imposa-t-elle aux quatre séquestrés volontaires, que ceux-ci se dispersèrent gaiement dans la nature. Une ou deux minutes plus tard, Xénia, qui s’était éloignée de la maison alors qu’elle testait ses étonnantes possibilités en calcul mental, les rappela à l’ordre. Son regard, penché vers le sol à force de concentration, venait de se poser sur une énorme porte métallique toute rouillée, qui paraissait dater d’une autre époque et que les herbes avaient totalement engloutie. Arrivé sur les lieux, Alexandre leur confirma que lui-même ignorait de quoi il pouvait s’agir, car, auparavant, jamais ses pas ne l’avaient entraîné dans cette direction. Réunissant leurs forces, ils firent voler en éclats le vieux cadenas qui leur barrait l’entrée. Puis, après un nouvel effort conjoint, ils purent faire riper le portail. Pour apercevoir devant eux un long couloir souterrain qui menait peut-être en enfer. La découverte était trop importante pour qu’ils se pressent. Obéissant à un signal invisible, Xéla et ses trois amis refermèrent la voie vers le tunnel, avant de regagner la maison. Où chacun accourut vers sa chambre pour être seul et réfléchir aux conséquences de l’incroyable découverte. Allongée sur son lit, Xénia se surprit à rêver de jurés ébahis, de bourses exceptionnelles et d’examens d’admission passés avec brio, même si elle savait pertinemment qu’en quittant son pays elle n’avait même pas emporté son diplôme de fin d’études. Deux chambres plus loin, les yeux fermés, Lorèna se laissait envahir par le passé tumultueux de son ami(e) Xél-A-xel, tout autant que par leur avenir, qui lui apparaissait commun, sans l’ombre d’un doute. Ayant quitté ses vêtements, Xél-A-xel se tenait une fois de plus devant le miroir, à la recherche du moindre changement capable de confirmer ses espérances. Sa transmutation s’était opérée à une vitesse hallucinante et sa poitrine était maintenant celle d’un éphèbe. En lieu et place de sa vulve prenait place deux testicules gracieux, rehaussés d’un ravissant petit pénis, qui s’érigeait fièrement à la moindre caresse. Ce que subjugué(e) Xél-A-xel fit interminablement, sans aucun autre résultat qu’un chatouillement délicieux qui surpassait, il est vrai, toutes ses sensations passées. De son côté, Alexandre avait laissé l’image de Xénia inonder son esprit. La jeune fille pulsait réellement dans ses veines ; son parfum chargé de copuline abreuvait son cerveau, pour s’auto distribuer dans les centres responsables du plaisir. Lesquels sont intimement liés à ceux qui administrent la souffrance…

Chapitre préféré (Niveau « expert », 2 mn)

…………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………

Choix (Niveau « tous », 4 mn)

-Aucun de mes gestes passés n’explique à lui seul mon choix. J’imagine qu’en cela je ne diffère guère de mes semblables. Mais, contrairement à mes contemporains, l’arrangement particulier de mes actes sur l’axe du temps ou dans l’espace ne permet pas, non plus, d’y voir plus clair. De même qu’aucune théorie connue n’est disponible pour en rendre compte. Ainsi, lorsque je décrétai, à un peu plus de dix-huit ans, qu’il me faudrait mettre de côté, par quelque méthode que ce soit et le plus vite possible, autant de milliers de dollars que nécessaire pour refaire ma vie en Occident, j’en fus moi-même la première étonnée.

Dans un pays où le salaire moyen ne dépassait guère les quinze dollars par mois, il s’agissait d’une vraie gageure. D’une décision très grave, en tout cas. D’abord, parce qu’un tel exploit était incompatible avec un travail régulier au bureau, à l’usine ou dans les champs. Ensuite, parce qu’à mon âge, le monde des affaires et du négoce à grande échelle m’étant fermé, il eut été illusoire, sinon idiot, d’espérer une telle rémunération. Enfin, parce que, de toute façon, j’étais au chômage et que, telles que je les choses se dessinaient, j’allais sans doute le demeurer pour un bon bout de temps encore. Les quelques piges que j’effectuais pour des revues musicales plus ou moins underground, ne se traduisaient aucunement par des retombées financières miraculeuses. D’autant qu’assez souvent mes pauvres articles allaient du purgatoire – le bureau du Rédacteur en Chef – en enfer, je veux parler de sa maudite corbeille. Et que, par manque de papier ou d’encre, les titres auxquels je collaborais connaissaient un cycle éditorial pour le moins erratique, peut-être aussi parce qu’ils n’osaient pas croire en moi ou qu’ils misaient trop sur les dépêches d’agence : [BOLIVIE, cinq personnes ont été tuées lors de heurts entre paysans et forces de l’ordre ; CHINE, plusieurs explosions d’origine criminelle ont fait au moins sept morts ; INDE, un tribunal indien a disculpé le vice-premier ministre et ministre de l’intérieur de toute accusation ; NEPAL, les trois jours de grève décrétés par la guérilla maoïste ont été massivement suivis.] Dans mon entourage, personne n’était disposé à me prêter une somme représentant l’équivalent de deux automobiles ! Les quelques banques qui avaient survécu au scandale des pyramides marchandaient désormais leurs services en contrepartie de garanties que j’étais incapable de leur fournir. J’avais perdu mes parents quatre années auparavant et je n’avais plus aucune trace de l’un de mes deux frères aînés, interné des années auparavant. Je voyais mon autre frère tous les soirs, mais ses combines lamentables lui permettaient seulement de s’acheter ses doses quotidiennes de Styrocol et d’Aurolac, les colles hallucinogènes qu’il inhalait à longueur de journée pour s’exploser le cerveau : il souffrait tellement depuis la disparition de notre mère. Mes amis étaient dans la même situation que moi. Je me souvenais à peine d’Adam, mon seul cousin, qui avait émigré en France alors que je n’étais qu’une gamine ; je n’avais point d’autres proches en vie. Karoll, mon oncle maternel – n’ayant pas eu de fille, il m’idolâtrait – avait été emporté par les eaux boueuses qui avaient submergé notre pays au début des années ’90. Pour lui rendre hommage à mon tour, j’avais entrepris de raconter son histoire par écrit, uniquement pour moi, pour ne pas l’oublier. Comme je ne l’avais presque pas connu, il s’agissait, bien sûr, d’une biographie haute en couleurs, fortement romancée. Pour laquelle, je m’étais tout de même appuyé sur des sources sérieuses, puisque les faits que j’y relatais étaient majoritairement ceux dont faisait état son dossier de la Securitate©, même si j’avais dû combler moi-même le trou noir qui parachevait son étrange destinée.

Choix encore (Niveau « tous », 6 mn)

En comptant vite, trois passes par jour à deux dollars chacune, voilà qui constituerait une solution raisonnable, pourvu que je la puisse pratiquer. Et qu’il me soit possible de la supporter !Que je ne tombe pas sous l’emprise des bandes de proxénètes qui, depuis la chute du régime communiste, ont mis notre Capitale en coupe réglée. Que l’on ne me dérobe pas mes économies. Que je n’attrape pas le SIDA, ni la syphilis, ni aucune autre maladie m’empêchant d’exercer… Rien que d’envisager ces atroces éventualités, j’en avais la chair de poule. Avant d’aller plus loin, je décidai donc de passer un bon mois à endurcir mon esprit, à anesthésier mon corps. Ce que je fis avec rage, systématiquement, par la lecture prolongée des petites annonces proposant des rencontres discrètes avec des Etrangers prêts à financer une soirée « tout compris ». Suffisamment écœurée par ce que ces propositions sous-entendaient, mais décidée à aller de l’avant, ce matin-là, je me sentais prête pour l’étape suivante. Je commençai donc par ingérer, de façon massive et programmée, des alcools de qualité « cent pour cent frelaté », en espérant, en invoquant même le brouillard pâteux qui me protégerait contre la douleur. Je m’étais procuré une douzaine de revues pornographiques, dont j’entrepris d’étudier avec un sérieux de laborantine débutante les mises en scène explicites. Pour m’apercevoir qu’au contact prolongé avec ces images équivoques mon corps se mettait à vibrer, de la même façon que la chaleur parentale modifie les systèmes neurobiologiques qui supportent chez l’enfant les réactions émotionnelles aux interactions sociales et que les expositions précoces au langage modifient la cartographie synaptique des centres associés. Se dérobant à ma volonté. À l’aide d’une interminable aiguille recourbée de tapissier, que j’avais pris la peine de stériliser dans mon verre de vodka à moitié plein, je transperçai lentement le haut de ma cuisse gauche, contenant ma peur, tant que l’opération était en cours. À force d’expérimenter ce type de pénétrations, j’avais appris à relâcher complètement les muscles concernés ; je ne ressentais aucune douleur mais, le désir qui m’avait gagné, refluait maintenant hors de moi. En passant un fin fil de cuivre dans les oreilles encore visibles de l’aiguille, je l’ôtai ensuite doucement, tandis que mon front se couvrait de sueur. Je me sentais comme une libellule qui enlève prudemment ses élytres avant de s’endormir. Je les pliai avec soin pour les ranger sur la commode, à côté des boucles d’oreille, entre les bagues et les bracelets. Le rendez-vous avait été fixé par l’Agence pour le soir-même. Je me rendrai place de l’Université, et me tiendrai devant l’entrée de l’hôtel Intercontinental. Je porterai une cravate rouge de pionnière autour du cou, en faisant mine de parcourir Universul, quotidien dont le titre en caractères gothiques se laissait deviner de loin. Ensuite, je n’aurai qu’à suivre les instructions. Alors que j’étais plongée pour de bon dans la lecture des faits divers, un couple m’aborda. L’homme connaissait mon nom et, s’approchant d’un pas vif, s’adressa à moi dans un Français que je jugeai impeccable.

– Bonsoir, mademoiselle. Vous êtes Xénia, j’imagine.

– Oui, c’est bien moi, répondis-je, en utilisant également la langue de Cioran.

– Mes compliments, vous êtes très belle, poursuivi l’homme, une sorte de caméscope High-tech en costume trois pièces.

– Donnez-vous la peine de nous suivre, enchaîna la femme distinguée qui l’accompagnait, lui décochant un regard autoritaire.

– Si vous êtes d’accord, nous allons prendre un verre au bar de l’hôtel.

– OK, fis-je sans trop savoir si j’avais eu raison de venir.

– Parlez-nous un peu de vous, continua celle qui se présenta comme étant Marlène Dupond, chef d’entreprise à Nice, en prenant affectueusement ma main alors que le garçon s’était éloigné avec notre commande : trois cognacs Napoléon, trois cafés et une bouteille d’eau minérale pétillante.

– Par quoi voudriez-vous que je commence ?

– Commencez par le début. Qui êtes-vous, ma chère fille ?

Ces dernières années, je n’avais eu personne à qui me confier. Le faire ici, ce soir, c’était, me semblait-il, aussi peu risqué que dans un train. La chaleur de l’endroit, l’atmosphère tamisée qui y régnait, le café fumant et le cognac aidant, je parlai durant plusieurs heures, de tout et de rien : de moi. Mes hôtes d’un soir m’écoutaient avec un intérêt non feint, sans jamais m’interrompre. Une bouteille de cognac plus tard, Marlène, qui me faisait maintenant l’effet d’une vieille amie, s’adressa à moi en disant :

– Je pense que nous pouvons t’aider, ma chère enfant.

– Personne, vous m’entendez, personne ne peut m’aider. Je vais devoir faire la pute pour le restant de mes jours, si je ne veux pas pourrir dans un sous-sol sordide à attendre que ma vie se passe.

– Non, non, ne parle pas comme cela. Ecoute, je crois que tu as de la chance ce soir. Ni moi, ni Fred ne sommes à la recherche d’une aventure sans lendemain. Nous sommes venus dans ton pays pour un casting. Pour affaires, si tu préfères. Tout à l’heure, je t’ai dit que je suis chef d’entreprise. Eh bien, c’est vrai. En France, je dirige une agence matrimoniale. Fred m’aide à constituer mon catalogue. N’est-ce pas, Fred ?

– Oui, bien sûr, c’est exact.

– Alors, tu vois, ma chérie. D’où son caméscope, qu’il est toujours prêt à dégainer.

– Et moi dans tout ça, l’interrompis-je ?

– J’ai une recherche en cours pour un très gros client. Il est jeune, il est beau, il a une excellente situation. Un vrai Prince Charmant, à l’armure étincelante. C’est un homme qui voyage beaucoup et qui n’a pas le temps de s’occuper lui-même de ses affaires de cœur. De plus, il serait attiré par une jeune fille d’origine étrangère. Alors, tu vois…

– Bon, et qu’est-ce que je dois faire ?

– En ce qui te concerne, pas grande chose. Tu dois seulement accepter ces deux billets de cent dollars, que voici.

– Et ensuite ?

– Dès demain, occupe-toi de ton passeport. Puis, rends-toi à l’agence qui nous a mis en contact. Là-bas, ils vont t’obtenir le visa pour la France et ils t’achèteront ton billet d’avion. Un aller simple, bien entendu.

– Bien entendu.

– Après cela, ils t’accompagneront à l’aéroport et, si tu embarques, il est prévu qu’ils te donneront huit cents dollars de plus, ainsi que l’adresse de mon client. Tu verras, il possède une magnifique maison dans le Lubéron, en Provence.

– Et, vous me faites confiance !?

– Bien sûr que nous te faisons confiance. Avec tout ce que tu viens de nous raconter, il nous sera facile de te retrouver.

– Tu as compris, fit Fred sur un ton lourd de menaces.

– Oui, j’ai compris.

– Pour t’éviter de changer d’avis, tu vas rentrer directement chez toi. Fred va te payer un taxi. Et tu auras la gentillesse de prononcer ton adresse d’une voix distincte, n’est-ce pas ? Allez, il se fait tard, tu as besoin de repos.

À peine rentrée chez moi, je me jetai sur mon journal intime, espérant reprendre ainsi quelque peu mes esprits. Pendant un nombre d’heures incalculable, je couchai sur le papier, les transfigurant ou de façon fidèle, les moments que ma mémoire attribuait à mon passé. Mon enfance et mon adolescence avaient été si syncopées : sans l’écriture, il m’eût été impossible de maintenir la continuité de cette précaire configuration de gènes indestructibles que j’étais. Surtout maintenant qu’une nouvelle bifurcation allait distordre, sans doute pour toujours, mon destin, mon existence, mon sort. Voilà qui fait déjà trois vies, auxquelles je pourrais rajouter commodément celles qu’indiquent les mots « fortune », « fatalité », « étoile », «hasard » et « lot ». Bien entendu, certains de mes souvenirs n’étaient qu’indirects, puisque tout ce qui s’est passé durant ma petite enfance était parvenu à ma conscience au travers des histoires mille fois racontées par mes parents, Hanka et Tudor. Il en était ainsi, par exemple, de notre retour au village, quelques jours après ma naissance.

Clandestins (Niveau « tous », 3 mn)

Le surlendemain, Albano, Ofelia et Lorèna, accompagnés par Jaimé le cousin, allaient quitter nuitamment le port de Miami, à bord d’une vedette trois fois plus rapide que celles des Gardes Côtes, en direction des eaux internationales. Une fois à bord de l’Aguila, un Colombien puissamment armé leur souhaita la bienvenue. Puis, il leur demanda de le suivre, afin qu’il leur montrât la cabine que l’on avait pris soin d’apprêter à leur intention. Très spacieuse, celle-ci était d’un luxe inouï, encore qu’hétéroclite, un peu à la manière de ce que l’on pourrait découvrir chez Drouot, chez Sotheby’s ou dans une autre salle des ventes, à Londres, à New York, à Paris, sur un paquebot pirate ou sur le yacht d’un prince de la nouvelle économie s’étant passé des services que lui proposait son architecte décorateur. Ainsi, des objets très design cohabitaient avec des meubles d’époque, des tableaux de maître du dix-huitième siècle et d’innombrables gadgets électroniques dernier cri. Dans cet environnement nouveau pour eux, régnait une atmosphère paradoxale. Les équipements omniprésents, les systèmes d’alerte hypersensibles, les marins sur le qui-vive créaient une sorte de tension permanente quasi-palpable, alors que les œuvres d’art, la fine vaisselle, les précieux vases chinois (plus sûrement de l’époque des empereurs Ming que de celle du camarade Ping !) incitaient au calme, à la détente, à un voluptueux farniente. Pour le jeune couple cubain qui venait à peine de quitter l’univers de pénurie quotidienne en vogue à La Havane sans avoir pu découvrir et encore moins fréquenter la haute société de Miami, ce voyage impromptu vers la Colombie fut à la fois étrange et fort agréable. Après s’être éloigné sans bruit de Miami, le navire colombien arborant le pavillon complaisant des îles Kerguelen laissa derrière lui, successivement : l’extrémité ouest de Cuba, puis des contrées dont l’équipage scandait les noms avec l’allégresse du globe-trotter qui reconnaît son chemin de retour vers la maison : Belize, Honduras, Nicaragua… Costa Rica. Panama. Alors qu’ils longeaient la côte pacifique de la Colombie, les commentaires se firent plus précis et davantage émus : Medellin, Manizales. Buenaventura, hombre ! Comme à Miami, à l’approche de la rade de destination, l’Aguila jeta l’ancre dans les eaux internationales, restant à l’abri de la police portuaire de Buenaventura. El Capitan s’enferma dans sa cabine, attendant l’arrivée des instructions pour son prochain chargement de cocaïne. Quelques secondes plus tard, il en ressurgit tout pâle, pour se mettre à la recherche d’Albano comme mû par un ressort détraqué. Celui-ci se tenait tranquillement sur le pont supérieur. Apercevant el Capitan, Albano comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas.

Conscience modifiée (Niveau « tous », 3mn)

Etendue sur le dos, une longue chemise en toile blanche relevée jusqu’au-dessus de ses mamelons durcis, genoux à moitié fléchis, jambes largement écartées, Ofelia expose ouvertement son sexe bombé, entièrement rasé.

– Plus fooort ! proclame le Coryphée.

– Encooore, reprend, sonore, la 1ère

– Vas-y! Vas-y ! Allez, plus vite, plus fort, très bien, poursuit la Voix numéro 2.

– Très bieeen, s’exclame le Chœur à l’unisson.

– Continue comme çaaa, scande de nouveau le Coryphée.

Une forte lumière blafarde éclaire cette scène irréelle.

– Très bien !

– Vas-y ! Allez, allez !

– Continue comme ça.

Sous l’effet de l’éther, l’esprit de la jeune femme a perdu toute attache. Une main gluante paraît avoir immergé son cerveau dans un bocal médicinal capitonné de quelque écœurant et vénéneux coton.

– Plus fort !

– Encore.

– Très bien.

« Sur mon visage aux traits tirés, d’invraisemblables gouttes perlent sans discontinuer. Depuis la naissance des cheveux, la sueur glisse sur mon front, avant de rejoindre mes yeux déjà humides, que je sais cernés de noir. Noyé par ces humeurs mêlées, mon regard est brouillé ; aucune des images alentour ne distrait ma rétine chloroformée. »

– Très bien !

Aussi, Ofelia ne distingue-t-elle point la peinture qui s’écaille sur les murs couleur pastel, ni ne perçoit que le très haut plafond épouse la ligne des toits : en somme, elle ignore se trouver dans les combles réaménagés d’un ancien palais colonial, dans l’ex-résidence d’hiver d’un milliardaire en dollars ayant choisi de s’exiler en Europe.

– Allez, plus vite, continue comme ça.

Ofelia est si terrorisée qu’elle ne veut pas hurler ; c’est à peine si elle ressent son avant-bras droit, en train de se presser avec force contre son menton et ses lèvres brûlantes. Elle réprime ses cris muets, mais n’arrive pas à oublier la douleur qui lacère son bas-ventre.

– Encore.

– Continue comme ça.

D’irrépressibles convulsions secouent de plus en plus souvent son corps endolori, tandis qu’avec des gestes précis, une main invisible lui éponge tantôt le front, tantôt les joues.

– Plus fort !

– Très bien. Continue comme ça.

« Sexe meurtri, projeté vers l’avant, j’éprouve une peur intense, malgré l’effet apaisant de ces doigts inconnus, de ces paumes effleurant avec calme mon visage par moments. »

– Très bien.

– Allez, plus vite, plus vite, plus vite !

– Plus fort, encore, continue comme ça !

Coup de foudre (Niveau « tous », 3 mn)

Par construction, les trajectoires de Nicolas Petrokeffalou, qui avait dû acheter lui-même le moindre de ses livres, et de Bérengère de la Cordelière de Saint-Amans, dont la bibliothèque, transmise de génération en génération, regorgeait d’ouvrages rares qui auraient satisfait les bibliophiles les plus exigeants, n’étaient pas faites pour se croiser. Simplement, vers le milieu des années soixante, le très fringant Secrétaire Général de la Fraret préparait, à quelques kilomètres de l’Hôtel de Police de Grenoble, du côté de Saint-Martin-d’Hères, l’inauguration officielle d’un chantier visant à doter la France de la plus gigantesque, voire la plus sûre usine de retraitement nucléaire d’Europe, du côté ouest atlantique du Rideau de Fer, en tout cas. Classé confidentiel Défense, le site était fermé à toute personne non pourvue d’un laissez-passer signé du Préfet. Bravant l’interdit, au fil des jours, plusieurs dizaines de jeunes munis de pancartes aux slogans obscurément avant-écologistes avaient pris possession des lieux. L’été battait son plein et Nicolas, préoccupé par le succès de sa mission, n’arrivait pas à trouver le sommeil, dans la baraque en préfabriqué où l’on avait vaguement aménagé sa chambre. Puisque marcher l’avait toujours aidé à se rasséréner, il entreprit d’accomplir quelques pas dehors, pour retrouver ses esprits en respirant un peu d’air frais, « qualité haute montagne AOC ». Percevant des vibrations mélodieuses, il se mit à espérer qu’il s’agissait d’une mandoline ou d’un banjo, plutôt que d’une guitare classique : un luth eût été anachronique, il en était conscient. Des rires et des éclats de voix joyeux parvenaient jusqu’à lui, depuis l’autre côté de la clôture, là où se tenaient les antinucléaires. Quelques instants plus tard, il se découvrit avec surprise debout, à deux ou trois pas du groupe de manifestants ; il y en avait une trentaine, pacifiquement assis en cercle autour d’un feu de camp. Une bouteille de vodka passait de la main à la main, tandis que deux jouvencelles, des jumelles à l’évidence monozygotes, entonnaient avec un entrain d’opérette mais qui semblait sincère, un refrain révolutionnaire. Peut-être bien qu’il s’agissait du très italien « Oh ! Bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao… ». On se serra instinctivement pour faire une place à Nicolas, lequel s’était rapproché pendant que les dernières mesures du Chant des Partisans s’assoupissaient. Muet, il arriva à se glisser entre un barbu aux airs de maçon et la fille la plus « -ble », la plus « -ile », la plus « -que » et la plus « -euse » qui fût[2]. Au premier regard qu’ils purent croiser, une même passion les frappa. Sans qu’aucune nouvelle oeillade ne fût échangée, Nicolas, bouleversé, réalisa que, répondant à ses désirs, la jeune fille était prête à lui réserver un accès exclusif à ses faveurs : un sourire béat, de confirmation mutuelle, se peignit instantanément sur leurs visages, tandis que l’Univers décidait de s’estomper. Trois ou cinq ou bien sept jours plus tard, le Ministre des Sports annonça que le projet lancé par son collègue de l’Industrie venait d’être abandonné : le site de Saint-Martin-d’Hères avait été retenu pour accueillir le futur Village Olympique des Jeux d’Hiver de 1968. La mission confiée au jeune Nicolas Petrokeffalou par ses supérieurs prenait donc officiellement fin, sans que celui-ci ait à redessiner son profil de carrière, si flatteur. Avant de délaisser Grenoble à sa destinée sportive, Nicolas invita Bérengère dans un salon de thé situé à deux pas de la place Saint-André. Celle-ci finissait son deuxième nougat glacé lorsque, plus emprunté que jamais, Nicolas osa enfin lui demander si elle était prête à le suivre ; un mois plus tard, Bérengère le rejoignait dans une spacieuse maison sise rue Mouffetard, que le prévoyant Ulysse n’avait pas manqué d’acquérir des années auparavant, pour le jour où son fiston déciderait de fonder une vraie, une grande, une belle famille.

Collaborer (Niveau  « confirmé », 4 mn)

Jamais Albano et Ofelia ne s’étaient proposé comme volontaires pour passer la serpillière ou balayer les couloirs de l’Université entre deux cours d’Histoire du Parti ; en aucun cas ils n’avaient suivi les instructions des Commissaires Politiques qui les encourageaient à dénoncer leurs collègues de chambrée successifs. Pourtant, Albano s’était vu offrir des centaines de choppes de bière en terrasse des restaurants les plus huppés, en contrepartie desquelles son officier traitant du moment ne demandait qu’une chose : de brefs rapports réguliers sur, par exemple :

                  – « … tout contact avec un Etranger, même lorsque celui-ci s’est adressé à toi sous prétexte de connaître l’heure ou demander son chemin… » ;

                       – « … les agissements douteux de tes voisins, dont on sait que certains s’adonnent au marché noir, revendant à prix d’or les aliments auxquels leur libretta[1] leur donne droit… » ;

                       – « … les œillades suspectes, forcément suspectes que louches Occidentaux et autochtones naïfs pourraient échanger à proximité des magasins en dollars ! ».

Soucieux de suivre la ligne du Parti, Albano n’avait jamais refusé ouvertement de collaborer, vidant scrupuleusement canettes, pintes ou bocks de bière, selon ce qu’on lui présentait. Il avait même pris, sous la dictée, des notes précises sur le protocole à observer au cas où il quitterait le pays pour s’installer à l’Etranger :

  1. Tu n’auras aucun échange avec la communauté cubaine du pays d’accueil,
  2. Tu n’accorderas aucune interview aux médias américains,
  3. Tu ne prononceras jamais une parole susceptible de dénigrer Cuba.

Exceptions ? Sur demande expresse des services secrets de son pays, il devrait enfreindre sans hésiter ni poser de question, n’importe laquelle des règles susmentionnées. Voire, toutes !

Il fut également prévenu contre les tentatives qu’entreprendraient par vice les scribouillards dissidents : ceux-ci essayeraient de lui faire accepter leurs manuscrits pernicieux, afin qu’il les emportât clandestinement dans ses bagages, pour les confier à des maisons d’édition capitalistes. Comme par hasard, trois ou quatre jours après cette mise en garde, un correspondant mystérieux lui téléphona. Lui donnant du « mon vieux » à tout bout de champ, comme seuls savaient le faire les agents aguerris de la Seguridad, l’inconnu insista pour qu’ils prissent rendez-vous, lui suggérant – nouvelle coïncidence – l’une des terrasses où, justement, opéraient les officiers traitants qu’Albano connaissait maintenant bien. Il se rendit à l’entrevue, accepta le demi que l’autre ne manqua pas de lui proposer, mais prétendit avoir besoin d’un délai de réflexion avant d’accepter la serviette en peau de porc que l’on voulait lui confier. Ayant flairé le piège, aussitôt après l’entrevue, Albano composa un numéro qu’il avait dû mémoriser pour ne pas déplaire en haut lieu, demanda à parler à un lieutenant dont il connaissait le pseudonyme par cœur, avant de lui conter toute l’histoire. Conclut en affirmant qu’il arrêtait la bière. Ainsi, malgré les dangers encourus, à toutes ces activités, hautement idéologiques puisqu’elles faisaient l’objet d’une notation spéciale, le couple avait préféré de longs tête-à-tête coupables, que scellaient quasi-invariablement des étreintes passionnées, à même de les transporter dans un espace-temps dépourvu d’embrigadement, exempt de slogans et, surtout, dénué de ces débats dialectiques lors desquels il fallait établir la prééminence du groupe sur l’individu, autrement dit, du social sur le psychologique et du présent sur le passé. Pis : une ou deux fois, l’ardeur de leur fusion charnelle leur avait fait oublier qu’il était des dimanches où il fallait aller voter. Où l’on devait, en tout cas, se rendre au bureau de vote, au moins pour choisir l’urne… Ce même corps à corps amoureux quasi ininterrompu les fit rapidement figurer – sur certaines listes non électorales – parmi les éléments réactionnaires, voire contre-révolutionnaires, susceptibles de tirer profit de la sueur des camarades travailleurs : plusieurs notes, notices et notules internes, sexuellement explicites, faisaient ainsi état de leurs ébats, pour dresser – sur la base des témoignages concordants du voisinage – des conclusions défavorables quant au caractère de leurs rencontres clandestines, dont le but pouvait être politique et concerner – pourquoi pas ? – une monstrueuse conspiration impérialiste, visant à priver Cuba, son peuple et – incidemment – L. Maximo, son Président, du rôle majeur que leur avaient assigné l’Histoire et le KKK : Khrouchtchev, le Kremlin, le KGB. Leurs dossiers, méticuleusement tenus à jour par les fonctionnaires du MININT étaient à cet égard sans ambiguïté. L’insouciance d’alors, ils allaient devoir la payer d’un lourd tribut, puisque désormais la seule issue qui leur restait s’appelait « désertion », « exil », « défection ». Sur cet accablant constat, Ofelia et Albano versaient des larmes amères de rage et de dépit, tandis que la Havane baignait dans le sommeil.

Crainte / Espoir (Niveau « tous », 4 mn)

Les retrouvailles donnèrent lieu à une fête qui dura trois jours, lors de laquelle Albano, Ofelia-Libertad et la petite furent à l’honneur. On aurait dit que tous les Cubains de Miami les connaissaient personnellement. Chacun s’approchait d’eux pour demander des nouvelles du pays. Et, sans exception, tous s’extasiaient devant la détermination de ce couple édifiant qui avait préféré affronter la nature déchaînée, plutôt que de subir un régime déplorable. Aucune reine de beauté n’aurait pu rêver d’exclamations aussi triomphales que celles que l’on réserva à Lorèna. Malgré la joie ambiante, les Davilla étaient inquiets. Ils savaient qu’avec une fille extradable ils ne pourraient jamais refaire leur vie à Miami. Or, retourner à Cuba était exclu. Aussi profitèrent-ils de ce rassemblement pour s’en ouvrir à un jeune homme qui, après s’être présenté à eux comme un cousin éloigné, ne cessa de s’extasier devant la beauté, la gentillesse, la grâce de leur bébé. Très honoré par la confiance des Davilla et les espoirs que le couple semblait placer en lui, l’homme leur promit de s’occuper personnellement de leur cas. Il connaissait, mieux il côtoyait, leur confia-t-il à mots couverts, certain armateur d’un type bien particulier, qui affrétait régulièrement des bateaux entre la Colombie et Miami, pour des transports dont il ne pouvait en dire plus… Bien qu’ignorant tout de ce genre d’affaire, Albano eut vite fait de comprendre ce que le cousin lui proposait, de façon tout à fait désintéressée. Il s’agissait, s’il en était d’accord, d’embarquer avec toute sa famille sur l’un de ces paquebots indésirables qui, lorsqu’ils arrivent à Miami sont garnis de cocaïne et quand ils repartent pour leur port d’attache sont farcis d’armes et de dollars.

– Jaime, je te remercie. Je ne sais pas trop si je peux accepter. Je ne veux pas mettre les miens en danger, tu comprends.

– A toi de voir, cousin. Mais réfléchis bien. Ici, d’après ce que tu me dis, il n’y a aucun avenir pour vous. No future! Sache, en tout cas, que les bateaux dont je te parle sont les moyens de transport les plus sûrs du monde, puisque leur cargaison est inestimable. Oui, c’est à toi de voir, don Albano. Mais, si tu changes d’avis, tu sais où me trouver. Décide-toi vite, décide-toi très, très vite, un bateau en partance pour le port colombien de Buenaventura doit quitter les eaux internationales de la zone de Miami d’ici trois jours.

– Vraiment, Jaime, tu es muy gentil; cependant, je dois soumettre ta proposition à Ofelia et à ma fille Lorèna, puisqu’il s’agit de leur avenir à elles, aussi.

– Très bien, cousin. No problem! Tu sais, les Colombiens dont je te parle me doivent un fier service et ne me refuseront rien. Seulement, ne tarde pas trop. Bon, je te laisse, j’ai à faire. Appelle-moi, quoi que tu décides.

– Ciao, Jaime, et encore merci. Mille fois merci.

– A la orden, don Albano, à ton service !

Albano et Ofelia retournèrent la proposition de Jaime dans tous les sens. Finalement, leur situation sans issue les amena à l’accepter, malgré leur appréhension à l’égard de ce monde qu’ils pressentaient violent et sans pitié. Malsain. Pervers. Jeudi matin, Albano appela Jaime au téléphone. Craignant qu’ils ne fussent sur écoute, aussitôt après s’être reconnus, il prononça un oui, c’est d’accord, de la façon la plus laconique qui fût. Ces simples mots, suffirent pour plonger son correspondant dans un état non maîtrisé d’excitation joyeuse.

– J’arrive, cousin, j’arrive dans dix minutes. Attends-moi. Surtout, attends-moi.

– D’accord, cousin, je t’attendrai.

Malgré sa décision, Albano n’arrivait pas à être tout à fait serein. En effet, il y avait une chose qu’il ne parvenait pas à comprendre. Cela concernait l’obstination de Jaime, lequel semblait vouloir leur rendre service à tout prix. Dans un mouvement de spontanéité juvénile, Jaime fournit lui-même à Albano la raison de cet acharnement, quelques minutes plus tard.

– Je suis content que vous ayez accepté, cousin. Si tu savais comme cela me fait plaisir.

– Je me demandais, justement…, commença Albano.

– Je vais te dire, je vais tout t’expliquer. Quand j’étais môme, là-bas chez nous, j’espérais devenir champion. Je voulais être admis au Club Sportif des Jeunes Faucons de la Havane, pour m’adonner aux rudes joies de l’athlétisme : course à pied, saut en hauteur, saut en longueur, triple saut, peu m’importait la discipline, pourvu qu’elle fût olympique. Seulement, le Président du Club, sachant que mon père avait combattu contre Fidel, ne voulait pas accepter ma demande d’inscription. Comprenant qu’il se passait quelque chose de bizarre et ayant reconnu en moi un vague voisin toujours prêt à taper le ballon sous ses fenêtres, l’étoile incontestée du Club s’approcha pour déclarer au Président : « Je réponds personnellement de lui, c’est mon cousin, camarade Président. Acceptez, s’il vous plaît, qu’il soit membre de notre team[1].

– Ah…

– Cette vedette à qui personne ne pouvait rien refuser, devine un peu qui c’était.

– Je…

– Elle s’appelait Ofelia-Libertad Perez de Cimarron. Maintenant, tu as compris, n’est-ce pas, cousin?

Croissance (Niveau « confirmé », 5 mn)

Xénia fit ses premiers pas vers quatorze mois. Dès la semaine suivante, Hanka, après l’avoir habillée avec un soin tout particulier, l’emmena avec elle. Depuis toujours, d’abord en compagnie de sa propre tante maternelle puis toute seule, cette dernière se rendait à chaque pleine lune en un endroit secret, une clairière à l’écart du village, où elle rencontrait des femmes de tout âge, venues parfois de très loin pour y célébrer d’étranges cérémonies. De mémoire de sorcière, aucun mâle n’avait jamais été admis à ces rites ancestraux. Si toute femme était membre de droit de cette congrégation clandestine, celles qui – comme la petite Xénia – étaient nées coiffées, se voyaient octroyer une place de choix parmi leurs consœurs, puisque c’est parmi elles que serait désignée, un jour futur, la nouvelle grande prêtresse. Celle-ci pourrait aussi être choisie parmi les femmes marquées d’une dissymétrie corporelle régie par la règle dite « des cinq B » : bègue, borgne, bossue, boiteuse ou bec-de-lièvre. Lorsque Hanka présenta son bébé à l’honorable assemblée, certaines voix, qui avaient espéré un avenir glorieux pour elles-mêmes ou pour leurs proches, s’élevèrent pour faire remarquer que la petite n’était quand même pas albinos, que ses yeux n’étaient pas écarlates et qu’aucune tache de naissance ne faisait apparaître sur son corps les stigmates enviables du démon.

– Enfaîté, confirma Hanka, qra zjille na posta haepilèptika, nabi no psomnambùlika[1]

– Tu vois ! s’exclama celle qui s’était arrogé le rôle du coryphée.

– Plus tard, elle ne sera ni ventriloque, ni jongleuse, continua Hanka, désormais imperturbable.

– Tu vois, fit une voix pleine de rancœur.

– Et elle n’est pas non plus bâtarde, poursuivit Hanka défiant l’Assemblée.

– Tu vois ! renchérit le chœur.

– Ni née avant terme, ni enfant posthume, ni orpheline de père.

– Ha, ha, ha, ha, tu vois, tu vois !

– Elle est seulement née avec une coiffe ! Que voici, continua Hanka en exhibant la relique porteuse de cellules souches, grâce auxquelles la vie sous toutes ses formes, des plus monstrueuses aux plus diaphanes seraient à la merci de Xénia pour l’éternité. Et elle poursuivit. Son père n’est ni forgeron, ni barbier, ni berger, ni habilleur de morts. Et encore moins bourreau, chanvrier ou taupier. Mais, sachez-le toutes, c’est un Gitan, un vagabond, un nomade resté au village par amour pour moi.

– Tu sais bien que les hommes, nous n’en tenons pas compte, chuchota une jeune sorcière édentée.

– Tu devrais avoir honte de parler de la sorte, toi qui sais bien que ma tante Euphrosyne, lorsqu’elle était grande prêtresse, n’a point hésité à invoquer l’Incube lui-même pour arracher ton père à une mort certaine. Mais, je vois que cela n’est pas suffisant. Approchez-vous donc, venez, allez, venez examiner le corps de ma fille, voyez-vous-même si les marques s’y trouvent.

Très pâle malgré son assurance apparente, elle découvrit le bébé jusqu’à la taille, montrant les épaules et le dos de l’enfant aux sorcières qui formaient maintenant une ronde menaçante autour d’elle.

– Une étoile sur l’épaule gauche !

– Une autre étoile sur son épaule droite !

– La lune elle-même décore ses reins !

– C’est bon, qu’elle reste donc et nous verrons, firent en guise de pardon toutes comme une seule voix.

Dès qu’elle sut parler, Xénia dut apprendre par cœur les versets ésotériques que ces femmes pas comme les autres s’étaient transmis de génération en génération, et qu’elles n’avaient jamais voulu révéler aux profanes, même lorsqu’il leur avait fallu le payer de vie. Son excellente mémoire aidant, Xénia fit donc siennes les doubles conjurations les plus diverses, que celles-ci évoquassent notre Seigneur Jésus-Christ passant sur un pont, Marie, Dieu le Père ou bien Horus-Isis-Ishtar-Ré… Plus tard, la fille de Tudor fut invitée à participer aux danses rituelles qui accompagnaient les travaux nocturnes de ses aînées. Elle ne comprenait pas toujours la portée de ses gestes, mais nota, dès l’âge de trois ans, qu’en déposant une charge d’éléments animaux dûment préparés sous le seuil d’une écurie ou d’une étable il était possible d’empoisonner les animaux qui s’y trouvaient. Bien entendu, si l’on voulait empêcher une vache de manger, il fallait plus de courage, car l’on devait, dans ce cas, lui frotter la langue avec un oignon cru. En revanche, pour gonfler les bêtes et faire croire à leur grossesse, il suffisait de leur donner un mélange à base de graines d’euphorbe et de semence de fourmi. Dans le même ordre d’idées, une préparation à base d’anémones sylvestres ferait dormir les animaux, alors que la belladone les pousserait à danser ou les rendrait furieuses. Mais, le plus important restait encore à venir. Aussi, ce n’est que vers ses quatre ans que Xénia fut-elle associée à la cueillette des herbes miraculeuses, à la sélection rigoureuse des différents ingrédients nécessaires, à la surveillance, puis à la préparation méticuleuse des mixtures. Au fil des nuits passées en compagnie des sorcières, la fillette apprit à prendre un bain la veille de la récolte, à jeûner et à porter une longue robe blanche. À cueillir le gui et la verveine pieds nus, puisque ces deux plantes sont sacrées. Comme ses aînées, elle évitait de couper la tige avec un objet de métal vil tel que le fer, pour ne pas altérer ses propriétés. À ramasser la digitale et la belladone en marchant à reculons, pour déjouer leur influence néfaste. À utiliser un chien pour arracher les racines des mandragores, et à tracer un cercle autour de la plante pour éviter que ne s’échappe l’esprit végétal. Pour dangereuses qu’elles fussent, ces activités nocturnes auxquelles Xénia se livrait tous les mois, n’avaient pour elle rien de troublant, ni de mystérieux. Pas plus, en tout cas, que les jeux auxquels elle s’adonnait avec ses poupées, que sa mère s’obstinait à appeler figurines… Xénia allait participer à la vie rythmée de ce groupe exclusivement féminin jusqu’au jour où, alors que l’on venait de célébrer ses neuf ans, elle eut, au désespoir de sa mère, ses premières règles. Cet événement l’excluait à vie, en effet, de la course au ministère suprême de Grande Prêtresse, pour laquelle seules les élues frappées d’aménorrhée constitutionnelle pouvaient se qualifier. L’adolescente naissante d’alors n’éprouva aucun regret d’autant que, depuis quelque temps, elle était de moins en moins enthousiaste pour accompagner Hanka de nuit, loin de la maison, alors que des choses passionnantes commençaient à habiter sa vie, en plein soleil.

[1] Noble Vigneronne Bordelaise Bérengère De La Cordelière De Saint-Amand…

[2] Adorable, gracile, magique, radieuse…

[3] Carte de rationnement

[4] Ce mot est un anglicisme. Le Journal Officiel cubain propose équipe

[5] « En effet, ma fille n’est ni épileptique, ni somnambule ». Sous le coup de l’émotion, il arrivait souvent à Anka d’employer des termes dérivés du khazar classique.

– D –

Dette envers le Travail (Niveau « confirmé », 6 mn)

Pour le sociologue américain Albert O. Hirschman, qui reprend la thèse de l’Anglais Marshall, le progrès social en Occident comporte trois volets distincts :

  1. les droits civiques (il s’agit globalement des droits fondamentaux des hommes, lesquels naissent et demeurent libres et égaux) ;
  2. les droits politiques (c’est, principalement, le « suffrage universel ») ;
  3. les droits socio-économiques (qui recouvrent l’État Providence avec ses systèmes de retraite, d’assurance maladie et autres RMI).

Vers la fin des années ’40, il semblait clair, en Angleterre tout au moins, que l’Histoire avait octroyé et allait consacrer un siècle environ à chacune de ces conquêtes :

  • le XVIII°, aux droits civiques,
  • le XIX°, aux droits politiques,
  • le XX°, aux droits socio-économiques.

Or, quelque 50 ans plus tard, il paraît tout aussi clair qu’après une décennie de thatcherisme et autres Pol-taxes néo-libérales, en Angleterre toujours, les droits socio-économiques sont en recul. Cette première anticipation frustrée amène Hirschman à vérifier aussi les affirmations de son prédécesseur concernant les deux autres volets déjà évoqués. Or, ce regard en arrière permet de constater qu’aucune conquête n’est définitive et qu’à chaque avancée progressiste correspond une poussée réactionnaire. Toutefois, dans les démocraties occidentales en tout cas, aucune remise en cause, par le pouvoir en place, n’a plus désormais comme objet les droits de l’homme ou le suffrage universel. Ce qui, à l’évidence, n’est pas le cas pour les droits socio-économiques, que visent à restreindre, aux Etats-Unis comme en France, ceux-là mêmes qui nous gouvernent. Pourquoi cette différence de traitement, pourquoi ce schisme et cet acharnement ? Et, en même temps, pourquoi cette extraordinaire prééminence contemporaine de l’économique sur les autres aspects de la vie en société, alors que l’on sait, depuis Maslow, qu ‘il ne s’agit là que d’une couche « inférieure » de la pyramide de nos besoins ? Pour répondre à cette lancinante question, il faut sans doute revenir aux débuts des luttes pour le progrès social, opposant depuis le XVIII° siècle les dominants aux dominés. Ce qui, en premier lieu, a été arraché, nous dit-on, de haute lutte aux privilégiés, ce sont les droits civiques ; reste à savoir s’il s’agissait d’une conquête ou d’une concession, présentée, tant par les dominants que par les leaders des dominés – pour une fois alliés objectifs – comme une victoire. En effet, ces droits premiers, situés – au même titre que les besoins esthétiques, spirituels et sacrés – tout en haut par Maslow, n’ont qu’un coût symbolique, puisqu’ils concernent le transcendent, l’immatériel. Mieux : ils constituent un investissement d’un formidable rendement pour le capitalisme naissant, car sans la liberté et sans l’égalité des citoyens, point de capacité de production à la hauteur des premiers entrepreneurs. C’est pourquoi, si dans ce camp des voix se firent entendre contre ces acquis, où bien elles ne sont pas au pouvoir lorsqu’elles s’expriment, ou alors elles fonctionnent comme des leurres, visant à détourner l’attention des masses des vraies richesses. Quant aux dominés, il y a ceux qui croient et ceux qui savent. Qui savent, en effet, qu’il est bien plus facile de s’attaquer à l’objectif ultime en s’appuyant, comme sur un marchepied, sur quelque précédent… historique, si possible. Un siècle plus tard, la situation est à peu près la même pour ce qui est des droits politiques : pour un investissement minime – on est dans la zone médiane de notre pyramide – (besoins d’appartenance et de reconnaissance, donc tout sauf économiques !) – on augmente à l’envi les capacités de production et l’on crée un marché en rapport avec ces capacités, dans un monde capitaliste qui irrigue l’ensemble du corps social, sans discrimination aucune. Ainsi, l’on dispose désormais non seulement des voies navigables grâce auxquelles – pour un coût minime – les péniches peuvent approvisionner les fabriques naissantes en matières premières, mais aussi des voies ferrées et des routes qui facilitent le recrutement d’une main d’œuvre prête à migrer et rendent aisé l’approvisionnement des échoppes en tout genre. Lorsque les dominants remettent eux-mêmes en cause ces droits qui leur sont si bénéfiques, c’est juste pour arrêter l’inexorable marche des dominés vers l’essentiel. Quant à ces derniers, ils continuent à engranger des points, conscients ou non d’ailleurs, de l’importance relative de leurs victoires successives… Pour tout ce qui est abstrait, pour le spirituel comme pour l’idéologie, le bourgeois est donc plutôt « bon prince » (sic !), surtout lorsque cela l’arrange… Ceci est assez facile à comprendre, puisque – avant d’être un corpus idéologique, moral ou philosophique – le capitalisme est avant tout un système économique. Comme tel, il réagit avec force contre ce qui met en péril sa spécificité et sa raison première, lesquelles se situent à la base du modèle stratifié de Maslow : un différentiel toujours plus important entre la rémunération du Capital et, respectivement, du travail. Or, voir se réduire ce différentiel est, avec les droits socio-économiques, un risque réel, puisque, désormais, l’automatisation aidant, satisfaire les besoins homéostatiques des agents économiques coûte plus d’argent que cela n’en rapporte! Sans compter (re-sic !) que, pour une fois, ces droits peuvent, tout comme l’argent qui va au Capital, être chiffrés, ce qui rend les comparaisons édifiantes. Encore que… En effet, même si, à un instant t les dominants peuvent craindre l’équilibre, replacé sur l’axe chronologique, l’écart reste incommensurable, comme s’il fallait rembourser aux amérindiens tout l’or dont ils ont été dépossédés, principal et intérêts. Et, non seulement le différentiel cumulé entre la rémunération du Capital et respectivement du Travail, mais aussi et surtout celui que l’on mesurerait en comparant :

  • d’une part, la rémunération du Capital, le Retour sur l’Investissement « droits civiques » et le Retour sur l’Investissement « droits politiques » ;
  • d’autre part, la rémunération du travail et les droits « socio-économiques ».

Pour espérer pouvoir solder cette dette historique du Capital envers le Travail, une condition s’impose : cesser de voir le progrès social comme une série de victoires des dominés, pour le considérer enfin comme une suite d’investissements nécessaires et d’indispensables concessions, que les dominants ont cyniquement présenté comme autant de défaites à des dominés, naïfs lorsqu’ils n’étaient pas consentants.

Destin (Niveau « tous », 7 mn)

La Vé-Ri ! la Vé-Ri ! la Vé-Ri !… Lettre après lettre, X… couche sur le papier cette mélopée d’une main tremblante. Depuis la veille, sa décision est prise ; une demi-douzaine de Desperados s’étaient avérés nécessaires. Puis, trois ou quatre verres de rhum pur. Du Bacardi XO d’origine ! Et encore des Desperados. Jusque tard dans la nuit. Jusqu’à ce que deux pleines lunes commencent à valser au milieu du firmament. Telles d’improbables et tintinnabulantes jumelles argentées. C’est une décision définitive. Tout aussi bouleversante que la révélation qui l’avait motivée. X… se revoit juste avant de sombrer ; un long frisson parcourt son corps et ces paroles traversent son esprit : « À quatorze ans, à dix-neuf ans, à vingt-six ans et la semaine dernière, c’est toujours la même histoire ».

Ce onze septembre lumineux, X…, qui vient d’avoir quatorze ans, quitte la maison de ses parents d’un pas pressé, son cartable tout neuf sous le bras. Et franchit, quelques minutes plus tard, une porte derrière laquelle aucune surprise ne l’attend. En ce jour de rentrée, le lycée est tel qu’imaginé. Sans aucune crainte et sans espoir, X… va à la rencontre des inconnus qui à partir d’aujourd’hui seront ses camarades ou ses amis, peut-être. Les cours débutent par les présentations de rigueur. Ci et là, X… retient un prénom, le timbre d’une voix, la forme à peine esquissée d’une main. Rien ne vient troubler l’ordre des choses. Jusqu’à ce que, vers midi, la grâce infinie d’un visage soit éclairée soudain par un rayon de soleil égaré dans la salle de classe. Le coup de foudre frappe X… en plein cœur sans crier gare ; un éblouissement d’une indicible douceur le fait chavirer. Aussitôt que la cloche retentit, il s’approche de la jeune fille. Lui demande s’il pourra l’accompagner après les cours. Rien que pour porter son cartable… La demoiselle lui sourit. Elle est d’accord. Christina habite assez loin. Ils marchent en silence, l’un à côté de l’autre ; X… porte les deux cartables. Après une courte attente, ils prennent un vieux tramway déglingué qui grince longuement à chaque arrêt. X… et Christina bavardent innocemment jusqu’au terminus. Ils sont maintenant devant l’entrée du cimetière et la jeune fille lui pose une question. Subjugué, X… n’a rien entendu, mais acquiesce comme dans un songe. La fille pénètre dans le cimetière. Les deux sacs toujours à la main, X… la suit. Arrivés au bout d’une allée, ensemble, ils se dirigent vers un banc plus retiré. Ils sont assis, et leurs épaules se touchent délicatement. Une éternité plus tard, X… prend la main de Christina. Commence à lui parler. « Quelle merveilleuse journée pour s’enivrer. Le capiteux parfum des orchidées dépose sur tes douces lèvres 24 000 baisers légers. Les fleurs tournoient sur elles-mêmes, doigts caressants, cheveux agiles et éthérés. Sucrées, elles tracent dans l’air mille tourbillons vertigineux. L’âme frissonnante de la forêt aspire goulûment la jeune fille exaltée que tu es. » Assise sur le banc, tête renversée en arrière, non loin de l’endroit où elle aime se perdre dans les rêves au cours de ses promenades solitaires, Christina clôt maintenant les yeux à moitié. Immobile, l’adolescente fixe le soleil couchant comme fascinée. Dans la clarté vibrante du ciel, le feuillage a ouvert largement des fenêtres d’une limpide densité. Christina entrevoit, miracle qu’elle sait renouveler à sa guise, un arc-en-ciel dominé par le rouge lumineux, l’orange incandescent, le jaune acidulé. Imperceptiblement, X… rapproche ses lèvres des paupières frémissantes de la jeune fille. Un long baiser les unit durant un temps infini.

Revenant à lui, X… s’aperçoit qu’il est tard. Le soir est tombé et ses parents doivent s’inquiéter. Il reprend en vitesse son cartable, se lève et d’un geste de la main fait « au revoir » en direction de sa bien-aimée. X… est pressé et, si Christina lui paraît changée, il ne prend pas la peine de le vérifier. Après avoir couru durant quelques minutes, il se retrouve devant son immeuble. Quelque chose le trouble, mais il est incapable de savoir ce qui le met dans cet état. Sans hésiter, il prend l’ascenseur, pénètre dans le vaste appartement, salue ses parents et se dirige droit vers sa chambre. Tout est à sa place. Ses vieilles poupées sont là. Dans la bibliothèque, il y a ses livres. Pourtant, X… hésite. Les objets qui l’entourent lui sont familiers mais ses souvenirs sont flous. Tous ces romans d’aventures, ces recueils de nouvelles, ces essais philosophiques, il les a lus. Ou non ?… Un doute s’instille, insidieusement. Brusquement, X… prend peur. Avant de comprendre. Sans l’admettre. C’est lui qui a changé. Ne serait-il pas devenu Christina ? C’est impossible, mais c’est la seule explication. IL s’est incarné en ELLE. Pendant les cinq années qui suivirent, X… -tina vécut avec ce terrible secret. Des réminiscences de sa vie d’avant transperçaient par moments sa conscience, mais, progressivement, elles perdirent en acuité et la souffrance qu’elles engendraient les premiers temps finit par s’estomper. D’autant qu’être Christina lui plaisait…

Pour ses dix-neuf ans, ses parents décidèrent de lui offrir une journée entière sans eux. Ce fut une fête mémorable. L’alcool et la musique se déversaient à flots. Grisée par cet anniversaire si fastueux qu’il en était obscène, Christina avait bu plus que de coutume. Elle connaissait les invités qui s’étaient présentés en début de soirée, mais ceux qui commencèrent à arriver après minuit n’étaient apparemment que de vagues connaissances ou alors, des amis d’amis. Dès qu’il fut entré, Christina se dirigea comme malgré elle vers le jeune homme. Y… lui était inconnu, néanmoins son regard magnétique l’attirait irrésistiblement. Sans un mot, ils sortirent sur le balcon. Un peu par provocation, Christina murmura : « C’est mon anniversaire. J’espère que tu n’as pas oublié mon cadeau ! ». Pour toute réponse, Y… lui adressa un magnifique sourire. Leurs visages étaient proches au point que Christina pouvait boire le souffle du garçon. Elle s’avança un peu plus et le fit.

Le lendemain matin, Y… avait une gueule de bois abominable. La nuit précédente avait du mal à émerger du brouillard de sa mémoire. Cependant, il ne lui semblait pas avoir bu. Ou bien l’avait-il fait ? Et puis, cette chambre d’étudiant où régnait le désordre, était-ce la sienne ? Y… n’en était pas très sûr… Jusqu’au moment où un pressentiment, qui eut vite fait de se muer en certitude, s’empara de tout son être : Christina désormais était Y… Maintes fois, au cours des années suivantes, la même aventure se reproduisit. X…-Christina-Y… tombait amoureux et devenait aussitôt l’autre, l’objet de son amour.

Des destinées plus tard, il décida de mettre fin à cette vie multiforme où les faux souvenirs et les vraies expériences se mêlaient continûment. Pendant de nombreux mois, où qu’il se trouvât et quoi qu’il fît, une pensée ne cessa de le hanter : comment rompre la chaîne des contingences, que faire pour y parvenir. Il ne voyait aucun moyen. Ou, si ! mais, non ! peut-être, bien sûr ! Il y aurait bien UNE issue : ne plus jamais tomber amoureux, voilà le prix qu’il lui faudrait payer s’il voulait rester lui-même. Pour toujours. Toutefois, cette existence – hypothétique – avec ce qu’elle comptait de lisse, de prévisible et de régulier, était loin de le contenter car, dénuée d’émotion, la vie ne lui semblait pas valoir la peine d’être vécue. X… se refusa donc à cette solution, mais ne cessa d’explorer d’autres voies pour atteindre son but. Finalement, au terme de trois nuits sans sommeil, la vraie conclusion s’imposa à lui, lumineuse. L’échappatoire, mieux, la martingale était infaillible. Il suffirait que tu fusses amoureux d’un objet, se dit-il. Lequel, en bonne logique, X… ne manquerait pas de devenir. Et qui, étant inanimé, ne saurait éprouver un quelconque choc passionnel. Aussitôt, de nouvelles interrogations l’assaillirent. Quel pourrait être cet objet dont il s’éprendrait, qu’il aurait envie de demeurer, identique à lui-même pour l’éternité. Un télescope, une petite cuillère, un soutien-gorge, une coupe en cristal, un poignard… Aucun de ces possibles avatars ne satisfaisait X…

Un livre, oui, seul un livre conviendrait pour cette ultime transformation. Pour la première fois depuis longtemps, X… éprouva un soulagement intense. Que vint tempérer aussitôt une nouvelle bouffée de désespoir. Le projet insensé qu’il venait de former était irréprochable. Cependant, épuiser la bibliothèque illimitée que formait, du moins en théorie, la totalité des ouvrages jamais produits afin de rencontrer le sentiment parfait, était hors de portée pour un humain. X… voyait presque ses pensées, alors que celles-ci s’évertuaient à contourner l’obstacle. Non ! Cela est impossible. Sauf si, sauf si – se dit-il – j’écris moi-même ce livre, ce roman, cette nouvelle que je veux, que je pourrais devenir. Irrévocable, sa décision est prise.

X… comprit qu’il avait réussi aussitôt qu’il eut couché sur le papier le mot

– Fin[1] -.

Déguisement intime (Niveau « tous », 4 mn)

Revenant à elle, Xénia, encore tremblante, fait glisser doucement vers ses genoux sa culotte trempée. Ensuite, se mettant à quatre pattes, elle entreprend de travestir avec soin son intimité. S’extrayant du sac de couchage, elle enjambe avec adresse un petit miroir de poche posé par terre, au-dessus duquel elle s’accroupit pour mieux examiner l’effet du rouge à lèvres incarnat et du mascara. Sa bouche verticale est d’un cramoisi irrésistible : obscène, ouverte et capiteuse, sa matrice paraît surnaturelle. Satisfaite du résultat, l’ondine continue ses préparatifs. Elle masse longuement, l’une après l’autre, ses fines jambes, ses cuisses diaphanes, ses bras, ses seins naissants, son abdomen, à l’aide d’une huile parfumée. Puis, s’allongeant confortablement, les pieds bien en contact l’un avec l’autre, elle laisse se déposer son bassin, ses muscles fessiers, ses cuisses, installant ses épaules, la nuque souple, la tête bien placée dans l’axe de la colonne vertébrale. Elle porte son attention sur les sons qui l’entourent ; tous ces bruits, elle les intègre, afin qu’ils ne la dérangent plus ; ils vont faire partie de sa détente. Ensuite, elle laisse filer ses idées, ses images parasites ; guide son attention vers son cuir chevelu, qu’elle laisse se détendre ; la détente glisse sur son front, son front qu’elle déplisse, qu’elle lisse jusqu’aux tempes ; elle relâche ses sourcils, l’espace entre les sourcils et tous les petits muscles autour des yeux, les petits muscles derrière les yeux. Elle détend son nez, les ailes de son nez ; ses dents se desserrent, sa langue est souple dans sa bouche. Elle vit son visage apaisé et cette sérénité descend sur son cou. Elle dirige son attention vers ses épaules ; ses épaules se détendent, de même que ses coudes et ses avant-bras. Elle délie ses poignets, relâche ses mains, le dessus de ses mains, l’intérieur de ses mains et chacun de ses doigts. La détente des épaules lui permet de décompresser la nuque et, de la nuque jusqu’au coccyx, elle laisse se relâcher profondément tous les muscles de son dos ; en se relâchant, les muscles du dos s’étalent. En se détendant, le dos prend toute sa place. La détente du dos l’aide à relâcher sa poitrine, sa taille. Mentalement elle desserre sa ceinture pelvienne ; sa respiration se fait librement, calme, profonde. Respiration de plus en plus calme. Elle laisse s’alanguir l’importante masse musculaire de ses cuisses : muscles profonds, muscles superficiels, elle détend ses molets, ses chevilles, ses pieds et chacun de ses orteils. Elle vit son corps dans sa globalité : à chaque expiration, elle se sent un peu plus à l’écoute des manifestations de ce moment unique. Son corps brillant et parfumé est maintenant disponible comme celui d’une hétaïre, souple comme celui d’une lutteuse de catch. Xénia était presque prête : elle avala d’un trait un grand verre à eau rempli de vodka pure, enfila sa minijupe plissée et sa blouse blanche dont elle croisa les pans pour les nouer ensemble très au-dessus de ce magnifique solitaire scintillant, qu’au fil des siècles les humains ont pris l’habitude d’appeler axe, centre, foyer, voire ombilic ou encore nombril. En gymnaste accomplie, Xénia prit l’élan nécessaire pour atterrir, au terme d’un double salto avant, sans la moindre hésitation sur la table en bois qui occupait le centre de la tente commune. Aussitôt, des applaudissements frénétiques fusèrent de toutes parts. Rapidement, les apprentis grévistes quittèrent leurs couches ignobles pour prendre place sur les bancs. Immobile, Xénia se laissa contempler durant un interminable moment.

Discours sur l’état de l’Union (Niveau « tous », 5 mn)

– Je ne sais pas si tu crois qu’il est possible de changer l’homme… Moi, je crois que c’est possible. Pas les enfants qui vont à l’école, celle-ci est au service du système dominant, lequel cherche à se reproduire et est servi par des adultes ne pouvant plus être déconnectés de la société – violente, injuste, hypocrite – dans laquelle ils vivent, mais je crois que l’on peut changer la société si l’on change, en même temps que les enfants et l’enseignement qui leur est dispensé, les adultes, à travers un projet éducatif qui les associe tous autour d’un but commun porté par des gens exemplaires comme je l’ai fait pendant cinq ans dans l’hôpital où je travaille lorsque j’ai mis en place des cercles de qualité auxquels je faisais participer des médecins avec lesquels j’étais très intransigeante parce que je savais qu’ils devaient donner l’exemple. Pour la première fois de leur vie, les femmes de ménage, les lavandières, les comptables, se rencontraient pour discuter et tout le monde se sentait concerné et valorisé ; lorsque les aides-soignantes me croisaient ensuite dans les couloirs, elles me racontaient des choses incroyables comme le fait que leurs maris les battaient et tous comprenaient que la señora doctora respectait leur avis, je me suis mise dans des groupes de travail pour identifier les problèmes, on en a listé vingt-six et on en a retenu trois. Pour les Urgences, c’était les draps, sur une période de trois mois, on s’est aperçu que les deux tiers des draps disparaissaient sans laisser de trace : dans le groupe de travail, il y avait la lavandière, les infirmiers, ils nous on dit que, lorsqu’ils mettaient les malades dans l’ambulance, ils oubliaient de laisser les draps dans le service et tout le monde utilisait les draps pour tout, comme torchons pour étancher les plaies, comme bracelets pour identifier les malades, ils prenaient un drap et demandaient à la couturière de faire des bandelettes, parce qu’ils manquaient de tout et le problème des draps a été résolu avec le Service Administratif qui nous a accordé un budget supplémentaire pour acheter des bandelettes, moi je n’aurais pas fait comme le Maire. Six mois après avoir été élu, il a voulu régler le problème des accidents liés au non-respect des zèbres par les piétons ; il a fait embaucher des mimes qui se tenaient à chaque coin de rue pour montrer les bons gestes aux passants en ridiculisant les comportements inciviques, mais moi je pense que j’aurais correctement formé les Agents de la circulation et qu’ils auraient pu donner l’exemple et j’aurais formé les chauffeurs de bus pour qu’ils respectent la circulation, j’aurais associé leur environnement, c’est-à-dire que j’aurais fait venir aussi leurs familles pour qu’ensemble ils donnent l’exemple, mais les valoriser ne suffit pas il faut aussi penser aux augmentations ; pour changer la société il faut que les représentants de l’autorité soient admirables ; petit à petit j’ai cessé d’admirer mon mari, depuis dix ans en tout cas parce qu’il ne prenait jamais aucune initiative et ne m’invitait au cinéma que pour se réconcilier après une dispute, je ne sais pas encore si nous allons divorcer ou non mais je n’ai plus envie de vivre avec lui, il me culpabilisait pour tout, je faisais pareil car j’avais l’impression de le porter comme un boulet, dans mon travail j’ai toujours été très responsable, à l’hôpital, au cabinet et pour mes travaux de recherche et à la maison je devais penser à tout et lui ne faisait que suivre, il était d’accord avec tout mais il ne proposait jamais rien, adorable avec tout le monde, mais c’est quelqu’un qui a toujours été seul nos amis étaient mes amis et je devais tout programmer, tout faire lorsque nous nous sommes connus je sortais de deux histoires qui m’avaient fait beaucoup de mal et je l’admirais beaucoup. Lorsque je l’ai rencontré, ses parents sont devenus vraiment les parents que je n’avais jamais eus, petit à petit je ne l’ai plus admiré cela a commencé il y a douze ans lorsque nous étions en Chine, ensuite nous sommes rentrés au pays et notre projet de couple est devenu un projet de maison, il y a 15 ans nous devions 15 millions et aujourd’hui nous devons 37 millions, je ne sais pas comment on va s’en sortir mais je ne voulais plus qu’il dorme dans le même lit que moi, je lui ai demandé de coucher ailleurs mais j’étais mal à l’aise avec ça et je l’ai emmené pour voir une psychothérapeute pour une thérapie de couple, c’était avant les vacances il y a huit ans mais cela coûtait très cher, j’ai pensé que nous pourrions nous en sortir seuls de toute façon il n’avait pas envie de retourner voir le psychologue petit à petit il n’y avait plus de passion entre nous seulement les chicanes, les traites et les petits devoirs, il ne participait pas et moi je lui en voulais, je lui ai dit que je voulais divorcer ou que l’on vive séparés il a pensé que c’était une nouvelle lubie, il a été d’accord en ‘97 quand j’ai failli mourir ; une fois sauvée je lui ai dit que nous pouvions fêter ça et je ne savais pas que pendant les trois semaines où j’étais inconsciente il m’avait veillée tout le temps en quittant son travail et il était en train de se faire mettre dehors j’étais inconsciente j’ai dit à mon analyste « cette semaine j’ai demandé à mon mari sept fois de fêter mon retour et il m’a dit qu’il ne pouvait pas, je suis déçue », nous avons décidé de revoir un thérapeute de couple et il nous a écouté moi j’ai dit pourquoi je voulais qu’on se sépare et lui pourquoi il voulait que nous restions ensemble on nous a demandé de revenir pour qu’un autre psychologue nous voie j’ai dû insister pour qu’il vienne avec moi, il est venu, il n’y avait pas de deuxième psy mais moi j’ai aperçu une webcam je n’ai rien dit quand nous avons terminé la porte s’est ouverte et l’autre psy est entré, un homme très grand et il a affronté mon mari, il l’a convaincu de se séparer de moi, il était très fâché mais il a respecté la décision que nous avions prise, je lui ai dit que le temps de trouver il devait dormir ailleurs et lui a dit que n’importe où ferait l’affaire mais je ne voulais pas pour les enfants que leur père souffre dans sa dignité il s’est installé dans la chambre de notre fille et elle a pris la petite chambre du rez-de-chaussée ensuite je lui ai dit qu’il y avait des choses à lui dans la maison mais qu’il n’était plus chez lui il a commencé à chercher j’avais peur qu’il choisisse une chambre misérable ou qu’il s’installe juste à côté de l’appartement pour s’accrocher nous avons visité son appartement juste en face de l’Université, très bien pour un professionnel j’ai été soulagé parce que sa dignité était sauve vis-à-vis des enfants. Tous les week-ends, dès le vendredi soir, il venait à l’appartement et il restait avec nous tant qu’il pouvait, il ne venait pas pour chercher notre fils et créer une relation spéciale avec lui, il avait toujours préféré notre fille et notre fils n’existait pas pour lui mais il essayait à travers l’enfant de m’atteindre moi, pour revenir à la maison, il avait gardé une clé, il venait quand il voulait je l’ai surpris en train d’écouter les messages laissés sur le répondeur, je lui ai dit que je pouvais faire changer les serrures et que je n’étais pas là pour remplir son vide, c’était son problème il s’est fâché mais il m’a rendue la clé. Maintenant, j’ai la clé.

Disparaître (Niveau « tous », 6 mn)

Après le dîner, qu’en hôte parfait Alexandre avait disposé avec goût sur la table du salon, les quatre convives reprirent possession de leurs places habituelles dans les fauteuils et sur le canapé. Des fulgurations à peine perceptibles parcouraient l’assistance, enchaînant avec des fils indestructibles les couples éventuels. Contrairement à ceux qui reliaient Lorèna à Xél-A-xel, les liens unissant Alexandre à Xénia n’étant pas bijectifs, ils paraissaient lâches, inconséquents. Alexandre s’en rendit compte, mais mit cette non-réciprocité sur le compte de son travail de séduction, jusqu’alors très maigre. Ce soir, c’était le tour de Xél-A-xel de leur narrer sa destinée. Ce qui fut fait et même bien fait. Cependant, elle n’arriva pas à capter l’attention de son public aussi fortement que ses prédécesseurs. Tous, en effet, n’avaient qu’une idée en tête : retourner dehors et découvrir ce que cachait le tunnel mystérieux qu’ensemble ils avaient mis à jour quelques heures plus tôt. Vers minuit, armés de torches puissantes, ils quittèrent la maison se dirigeant sans hésitation vers la vieille porte rouillée qui ouvrait l’accès aux royaumes souterrains. Maintenant qu’ils savaient à quoi s’en tenir, l’ouvrir de nouveau fut un jeu d’enfant. Alexandre fut le premier à pénétrer dans le tunnel, suivi de près par ses trois invités (ici le masculin s’impose car, désormais, Axel a définitivement pris la place de Xéla !). Les parois du souterrain n’étaient pas lisses, elles n’étaient pas rugueuses, non plus. Elles étaient cristallines, comme un diamant finement taillé. Les torches renvoyaient des reflets brillants. Tandis qu’ils avançaient avec mille précautions, Xénia, qui avait porté un index à ses lèvres, s’écria :

Du sel, les murs ont un goût de sel !

– Je comprends, s’exclama Alexandre. Ce tunnel doit être l’une des entrées secrètes dont on dit que les anciennes mines de sel romaines de la région regorgeaient. Il pourrait être dangereux de continuer.

– Non, dit Xénia, nous devons poursuivre. Et nous allons le faire ! À moins que tu aies peur, bien sûr.

– Très bien, enchaîna Alexandre dépité, allons-y !

Le mince tunnel devint vite une galerie évasée, puis une vraie grotte. La salle où ils se trouvaient était immense. Magnifique comme la triple nef du sanctuaire de sel, aperçue des années auparavant, et dont Lorèna gardait un souvenir ému. Une lumière surnaturelle les éclairait, projetant leurs ombres démesurées sur des parois aux formes géométriques parfaites.

– S’il avait dû emprunter ce chemin pour ramener Eurydice à la vie, Orphée n’aurait jamais retourné la tête une seule fois, fit Alexandre, ému.

– Tu crois donc que le Styx n’est pas loin ?

– Et que Cerbère est aussi dans les parages ?

– Sans parler de Hadès lui-même ?

– Arrêtez, fit Alexandre qui n’avait pas réussi à attribuer les répliques à leur émetteur.

Axel s’éloigna du groupe, se dirigeant vers l’extrémité de la salle-de-bal-cathédrale, où il entreprit d’examiner avec attention la paroi. Ayant quelque chose à leur montrer, il cria aux trois autres de venir. Ce qu’ils ne tardèrent pas à faire. La découverte d’Axel était aussi incroyable que les précédentes : dans la paroi, l’on avait creusé un alvéole, une sorte de moule étrange, une poche, une cavité dont les contours rappelaient ceux du corps humain : aussi extraordinaire que cela pût paraître, il s’agissait d’un demi sarcophage. Vertical, mesurant un peu moins de deux mètres de hauteur et large d’environ soixante-dix centimètres, le réceptacle sacré était comme éclairé de l’intérieur, faisant nettement apparaître l’emplacement de la tête, la place du tronc, celle des bras et des jambes, à condition que la posture du corps destiné à y être accueilli fût hiératique.

– Regardez cette niche, elle n’attend qu’une chose, que quelqu’un s’y installe, s’exclama Lorèna.

– Tu as raison, enchaîna Axel.

– Qui a le courage d’essayer, questionna Xénia.

– Attention, si loin de la lumière du jour, ce rayonnement cramoisi n’est pas normal.

– On dirait du quartz incandescent. Ce peut être radioactif.

– C’est impossible, déclara Alexandre. Lorsque ce site a été retenu, il m’a formellement été précisé que les déchets qu’il allait accueillir seraient inactifs. L’innocuité de cet endroit est totale. Et je vais vous le prouver, continua-t-il, sur un ton de défi.

– Non, s’écria Xénia, nous ferions mieux de sortir.

– Oui, sortons, retournons dans la maison, reprirent Lorèna et Axel sur le même ton.

– Il n’en est pas question, trancha Alexandre.

D’un pas solennel, défiant quiconque de l’arrêter, Alexandre, s’approcha du sarcophage de sel. Puis, tournant le dos à la paroi translucide, il entreprit à tâtons de glisser son anatomie dans les replis de l’alvéole illuminé, lequel semblait avoir été façonné pour lui, sur mesure. Il en épousa même si parfaitement les lignes, au point que l’on aurait dit qu’il était la pièce manquante d’un vaste puzzle bio-minéral. Une fois Alexandre enchâssé dans la niche, il adressa ces paroles définitives qui visaient tout particulièrement Xénia :

– Eh, bien, vous voyez ?!

À peine ces mots furent-ils prononcés que l’atmosphère de la grotte bascula. Une clameur sourde comme celle du tonnerre gronda brutalement, immédiatement suivie d’une langue de feu de couleur bleue, laquelle embrasa totalement la cavité où se tenait Alexandre. Xéla, Lorèna et Axel ne purent retenir un mouvement de recul. Dans leurs cris, la surprise se mêlait à l’horreur. Tout rentra dans l’ordre quelques instants plus tard ; seule une forte odeur iodée persistait dans l’air ambiant. S’approchant du sarcophage, les trois amis durent se rendre à l’évidence : Alexandre n’y était plus, il avait disparu sans laisser la moindre trace. D’ailleurs, exemptes de toute scorie, les parois de la poche de sel qui avait accueilli leur hôte étaient nettes et lisses, comme décapées à l’acide.

– Il n’y a qu’une explication à ce qui vient de se passer, essaya Lorèna, dont la voix tremblait. Alexandre n’était pas un être de chair et de sang comme nous. Non, c’était un pur diamant ! Oui, bien sûr, c’est cela ! Seul le diamant se consume ainsi, avec une flamme bleue et sans laisser de trace. D’ailleurs, cela me rappelle le jour où le Commandante avait ordonné que l’on brûlât ma petite maison transparente.

– Non, il y a bien d’autres explications à ce que nous venons de vivre s’opposa doucement Axel. Alexandre n’était peut-être que le fruit de notre imagination, une sorte de phantasme. Ou alors, peut-être qu’il s’est évaporé tout simplement parce qu’il n’a jamais existé. Sans nous en rendre compte, nous avons, peut-être, inventé cette histoire d’un bout à l’autre !

– Ou alors, enchaîna Xénia d’un air entendu, peut-être bien que c’est l’auteur lui-même qui en a décidé ainsi. Soit qu’il n’eût plus besoin du personnage d’Alexandre et le trouvait encombrant, soit qu’il écrivît sur commande et que, payé à la ligne comme Dumas, il estime avoir rempli son contrat, soit qu’il lui semblât judicieux de faire partir en fumée son héros pour étonner ses lecteurs.

– Ou qu’il avait du mal à finir son abracadabrante histoire, tout simplement, terminèrent Xénia, Lorèna et Axel en chœur.

[1] Plus que quelqu’un, X… est désormais une œuvre. Un roman, un essai, une nouvelle. Un personnage. Un être de papier. Un papier de soi(e).

– E –

Ecrits de jeunesse (Niveau « confirmé », 1 mn)

Les partis historiques ne font plus guère le poids. Autrement dit, ils ne structurent plus le champ de l’action sociale, le symptôme le plus frappant de la rupture épistémologique qui oppose désormais institutions et citoyens étant la discontinuité aberrante des projets politiques, dont la logique est régie par les lois irréfragables d’un marché hyper-concurrentiel, ou des idées pré-hégéliennes à maturité se disputent une suprématie douteuse avec d’autres idées, post-kantiennes déclinantes ; à cet égard, la déshérence spontanéiste de l’électorat, prêt à tester – à chaque échéance institutionnelle – de nouveaux produits ou tout simplement des saveurs politiques qu’il ne connaît pas encore, participe pleinement de ce mouvement anti-charismatique de fond.

Enfance (Niveau « tous », 2 mn)

Il avait franchi les années de collège, puis le lycée sans difficulté majeure. Ni étudiant modèle, comme certains jeunes prodiges qu’inévitablement leurs camarades détestent, ni chef de bande ou « jeune à problèmes », rejeté par les professeurs et les parents d’élèves, il avait pu caboter selon sa fantaisie dans les eaux que l’on dit troubles de la puberté. Une ou deux fois, il lui était arrivé de dérober un gros billet oublié au fond d’un tiroir : personne ne s’en était jamais aperçu et il avait pu mettre fin à cette activité sans avoir à en subir les conséquences, souvent désagréables dans un pays où le droit de propriété avait remplacé depuis des siècles toute conscience morale. Des idées de suicide s’étaient formées un temps dans son esprit, par désoeuvrement plus que par philosophie. Il avait passé en revue les différentes techniques connues, se noyer, se pendre, absorber du poison, se trancher les veines, se jeter dans le vide, mais aucune ne l’avait convaincu. Ces possibilités étaient restées au stade des mots, leur pouvoir d’évocation s’étant avéré insuffisant pour qu’il passât à l’acte. Alexandre préparait ses devoirs d’école avec stoïcisme, assez en tout cas pour paraître appliqué, même s’il s’y prenait souvent à la dernière minute. Il était discret, mais aussi prêt à rendre service en toute circonstance. Son père vouait son existence aux conseils d’administration et aux colloques scientifiques auxquels sa charge de Président d’une société d’état s’étant vu octroyer l’apanage du nucléaire civil en France le contraignait. Lorsque, entre deux avions, il frôlait par hasard la vie d’Alexandre, il avait toujours un présent farfelu pour son fils, mais la connivence les unissant n’allait guère au-delà. Aussi, les brèves répliques qu’ils échangeaient avaient-elles l’air triste. Apprises par cœur. Inertes et lumineux, leurs sentiments étaient soigneusement confinés, comme certains gaz dits rares, tels le Néon ou le Xénon, dans un espace a-polémique de bon aloi, infra-contradictoire.

Epilogue (Niveau « tous », 1 mn)

Trois mois plus tard, après avoir ébloui le jury du CNRS qui avait accepté d’examiner sa candidature, Xénia obtint son inscription en DEA, une bourse, une chambre sur le Campus de Saint-Martin-d’Hères et une carte de séjour.

Quant à Lorèna et à son amoureux, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. En tout cas, à partir du moment où ce dernier put en avoir…

Etudes (Niveau « tous », 13 mn)

Malgré un concours aux épreuves sans pitié, Xénia fut admise dans l’un des lycées les plus réputés de la Capitale, avec deux ans d’avance. Ses camarades avaient tous au moins quatorze ans, et appartenaient exclusivement aux deux cents familles qui dirigeaient le pays. Qu’elle fût destinée aux pionniers ou aux jeunesses communistes, la presse spécialisée lui consacra une multitude d’articles et même trois éditoriaux. Sa photo fit la une plusieurs semaines durant, rappelant ses multiples exploits, scolaires, sportifs, artistiques. Ses nouveaux professeurs ne tarissaient plus d’éloges à son endroit et Xénia accumulait bonnes notes et mentions, quelles que fussent les matières concernées, malgré un enseignement se déroulant quasi exclusivement en Français, ce qui, dans un pays où toute une génération avait dû apprendre le Russe pour réussir, constituait un privilège extravagant. Comme par le passé, sous la surface lisse de sa vie scolaire, Xénia menait les activités les plus diverses. Ainsi, tandis qu’elle prenait consciencieusement des notes en lançant des regards d’élève modèle à son professeur du moment, sous son pupitre, elle ouvrait largement les jambes, aussitôt qu’un garçon partait à la recherche d’une gomme ou d’un crayon échappé. Tous les samedis, son sac de sport à la main, elle quittait la maison pour rejoindre les amis de Mircea, qui entre-temps étaient devenus aussi les siens. Les fêtes débutaient l’après-midi, pour durer jusqu’au lendemain matin. Parfois, elles se déroulaient dans la villa du boulevard du Printemps de Prague mais, le plus souvent, ses amis s’arrangeaient pour pouvoir disposer des souterrains secrets qui reliaient entre eux les différents édifices du Pouvoir. Xénia avait découvert l’existence de ce labyrinthe secret lors des visites qu’elle rendait annuellement au Secrétaire Général, lequel lui avait fièrement confié en avoir lui-même établi les plans. Pour protéger ses arrières, celui-ci avait tissé une étonnante toile d’araignée privative, reliant, au mépris des critères esthétiques les plus élémentaires :

  • trois bunkers communistes,
  • la totalité des souterrains royaux,
  • les catacombes médiévales,

à :

  • un certain nombre de crayères désaffectées datant de l’époque pré-industrielle

et même à

  • quelques canalisations hors d’usage.

Baptisé Craïova_2, cet énorme loft dérobé disposait de tout ce qui était nécessaire pour survivre durant plusieurs mois d’affilée : rangées comme pour un hommage permanent à Andy Warhol, les provisions y étaient présentes en abondance. D’ailleurs, rien ne manquait à l’appel : ni l’eau courante, ni les salles de repos, ni la salle CSA, ni les cuisines. Seul Orphée, qui s’y était égaré pour un temps alors qu’il recherchait Eurydice, et quelques dignitaires fidèles connaissaient l’endroit. Ces derniers n’avaient pas manqué de le faire découvrir à leurs rejetons, qui s’en servaient régulièrement pour organiser de fastueuses cérémonies techno-tribales. Lorsqu’elle ne dansait pas, la jeune Xénia goûtait aux alcools les plus divers, en écoutant du rock albanais underground. Mais, par-dessus tout, elle préférait se retirer avec un inconnu dans une petite salle d’eau ornée de mosaïques néo-antiques, pour lui lire l’avenir dans le marc de café. Tous ceux dont avec finesse et empathie elle avait ainsi pu frôler l’âme, avaient été stupéfaits par sa capacité à cajoler une personnalité, prédisant un avenir désirable, puisque fait pour d’exorbitantes aventures romantiques, auxquelles l’on ne pouvait que croire, que l’on voulait faire siennes. Cette vie, rigoureusement organisée autour de deux faces incompatibles, la première sage et scolaire, l’autre obscure, pulsionnelle, aurait pu continuer ainsi infiniment. Seulement, les mesures prises par le Secrétaire Général étaient de moins en moins comprises par un peuple en souffrance chronique. En effet, afin de rembourser une dette extérieure de plusieurs milliards de $ols©[1], il avait été décidé d’exporter la quasi-totalité de la production agricole du pays. Dans un grand nombre de localités où les puits et les mares étaient desséchés, l’eau avait été rationnée.[2] Le bas beurre était contingenté. La distribution de viande avait elle-même été limitée. Le lait, le chauffage urbain, les rapports sexuels licites et l’électricité connaissaient le même régime. Aussi, chaque hiver, les plus chétifs et les moins vigoureux mourraient-ils par milliers. Fin 1991, alors que les fêtes approchaient, des émeutes commencèrent à éclater en Province, aussitôt réprimées par les Kchatryas[3]. De ces troubles, rien ne transparaissait dans la presse, dont l’espace scriptural était, comme toujours à cette époque de l’année, exclusivement réservé au discours historique que le Secrétaire Général n’allait pas manquer de prononcer depuis son présidentiel balcon, le 22 décembre. Ce jour-là, Xénia avait rendez-vous avec son illustre parrain. Ils passèrent la matinée ensemble, à discuter des résultats scolaires de Xénia et des projets du Président. Ses dernières trouvailles étaient à la hauteur de sa réputation d’irréfragable GdC (Génie des Carpates). Ainsi, celui-ci prévoyait de faire modifier la Constitution, afin, lui expliqua-t-il, de garantir une absolue sécurité à tous les citoyens. Pour ce faire, il suffisait de rajouter le mot « policier » à ceux qui définissaient sa République. Il allait donc créer une RPDP, autrement dit, une « République Populaire Démocratique Policière » ! Si chaque citoyen était dès sa naissance un milicien, expliqua-t-il sur un ton emphatique, il n’y aurait plus jamais de délit, mais seulement des bavures… Alors qu’ils étaient en train de terminer le déjeuner, qu’ils avaient pris en tête-à-tête dans un cabinet de travail bénéficiant d’une triple insonorisation, le Grand Homme se pencha légèrement vers sa filleule, comme un conspirateur prêt à révéler un secret décisif à son officier traitant.

– J’ai une surprise pour toi, ma chérie.

– Oh, parrain, il fallait pas.

– Il ne s’agit pas d’un cadeau, mais d’une surprise.

– Je suis toute ouïe.

– Tu sais que cet après-midi, depuis le balcon officiel, je vais prononcer un discours devant mon peuple. L’on m’assure qu’il y a déjà quelque trois cent mille personnes qui n’attendent que moi.

– Oui…

– Tu sais aussi que tous les membres du gouvernement seront à mes côtés.

– Oui…

– J’ai pensé que cela te ferait plaisir d’y assister.

– Parrain ! Tu sais bien que je ne rate jamais aucun de tes discours.

– Voudrais-tu que l’on te fasse une petite place derrière moi, sur le Balcon ?

– Tu ferais cela, parrain ? Ce serait magnifique.

– Tu me promets de rester un peu en retrait, à côté de mon garde du corps ?

– Oh, oui ! Oui, oui, oui ! Merci, parrain, fit Xénia, déposant aussitôt un baiser appuyé sur la joue que le Secrétaire, enchanté, tendait complaisamment.

– Dans ce cas, à tout à l’heure, ma chérie. Mais, rappelle-toi ! Je ne veux pas que l’on puisse t’apercevoir d’en bas, depuis la Place…

– Promis, parrain, tout ce que tu voudras ! Merci encore, encore merci.

Deux heures après, depuis le balcon monumental qui surplombait la Place du Palais, le Président entama son discours solennel devant une foule immense qui agitait des drapeaux rouges et tricolores, arborait des pancartes aux slogans flatteurs et scandait son nom jusqu’à l’autohypnose. Comme prévu, Xénia se tenait en retrait, tout près du garde armé où les services de sécurité l’avaient placée. Habituellement, même l’adolescente savait cela, les premiers mots du Secrétaire Général étaient quasi inaudibles, puisque d’interminables salves d’applaudissements les recouvraient, auxquelles seul le Président pouvait mettre fin, ce qu’il faisait en balançant solennellement d’avant en arrière ses bras levés et joints au-dessus de la foule. Mais, aujourd’hui, rien ne paraissait devoir se passer comme à l’accoutumée. Un long silence pesant bâillonnait les auditeurs, qui, à l’évidence, réprimaient leurs « Hourras ! ». Au contraire, tout à coup, des grognements incongrus et des sifflements de désapprobation s’emparèrent des présents. Après un moment de stupéfaction, le Secrétaire, désemparé, tenta quelques « Camarades ! » sans vraiment y croire. Mais les huées se firent plus menaçantes, et la marrée humaine, se mit à s’agiter frénétiquement. Les trois cent mille personnes massées sur la place tentaient d’avancer vers le balcon. Des hommes plus intrépides que d’autres essayaient même de monter sur les épaules de leurs voisins qui leur faisaient la courte-échelle et, bientôt, une première grappe humaine, petite mais déterminée, allait enjamber la balustrade tendue de rouge du balcon sacré. Tandis que le Président se laissait pousser-guider vers la sortie, plusieurs coups de feu éclatèrent. Tournant la tête, Xénia s’aperçut avec frayeur que le garde du corps aux côtés duquel elle s’était tenue venait de s’affaisser à ses pieds, mortellement touché au front par une balle perdue. Sans réfléchir, la jeune fille se pencha et ramassa l’objet que le garde avait perdu dans sa chute. De nouveau debout, Xénia réalisa que l’objet qu’elle était en train d’examiner mécaniquement, était un revolver au canon encore chaud. Recherchant du regard un adulte à qui le confier, elle vit qu’autour d’elle il n’y avait plus ni militaires en uniforme, ni ministres, ni épouses de notables. Xénia était en revanche entourée d’une vingtaine d’hommes surexcités, qui venaient évidemment d’en bas, de la Place du Palais. Figés un instant, ceux-ci échangèrent des regards étonnés : une simple enfant tenait une arme fumante à la main et à ses pieds gisait sans vie un membre de la garde prétorienne du Président abhorré. Sans la moindre concertation, des cris de joie et des « hourras ! » explosèrent tout autour de Xénia.

– Regardez, hé, regardez ! Elle est avec nous !

– Et ce n’est qu’une enfant !

– Une pionnière. Les enfants sont avec nous !

– Quel est ton nom, fillette ?

– Xénia, je m’appelle Xénia K Pricop.

– Elle s’appelle Polyxénia !

– Quel âge as-tu ?

– Je vais avoir treize ans.

– Elle n’a que treize ans !

– Tu habites où ?

– A Mogosoaïa, en banlieue.

– Elle vient de Mogosoaïa !

– Tu es seule, tes parents sont en bas ?

– Je suis seule.

– Elle est seule !

– Hourra, bravo ! C’est notre plus jeune héroïne !

– Elle a tué pour la Révolution !

– Se-cré-taire, t’est fou-tu, les enfants sont dans la rue !

– Se-cré-taire, où tu es, les enfants vont te trouver !

– Te trouver ! Te trouer !  Te huer !  Les enfants vont te tuer !

– Les enfants avec nous !

– Biiiiiis !

Xénia ne comprit réellement ce qui venait de se passer Place du Palais que trois ou quatre heures plus tard, lorsque, dans les locaux de la Télévision d’Etat, désormais libre grâce aux néo-révolutionnaires, les premières caméras se fixèrent sur elle. Ensuite, tout alla très vite. L’hélicoptère présidentiel, le Génie One, avait dû se poser en catastrophe dans un champ de maïs où des paysans menaçants transformèrent le Secrétaire Général et sa céleste épouse en prisonniers. L’ancien Ministre de la Jeunesse, des Sports & de la Propagande, que le Secrétaire avait répudié des années auparavant, constitua un Free.gouv.com provisoire, dont il prit la tête pour créer le Front National « Délibération ». Le Secrétaire déchu fut fusillé au terme d’un inoubliable procès, lors duquel son avocat commis d’office s’avéra bien plus sévère que le Procureur Général lui-même. La Télévision et les journaux rendaient compte au quart d’heure près de l’avancement de la révolution, avec ses morts et ses héros. L’icône omniprésente de ce changement brutal de régime, portée aux nues pour sa bravoure, transformée en totem vivant d’un pays enfin libre, fut Xénia. Ainsi, tout au long des premières semaines d’euphorie, tandis qu’en coulisses les nouveaux hommes forts se partageaient le pouvoir selon des règles vieilles comme le monde, Xénia avait malgré elle trusté la une de tous les journaux, y compris télévisés. À la fois fiers et inquiets, Tudor et Hanka, sentaient que leur petite fille leur échappait chaque jour un peu plus, occupée comme elle était à donner des interviews et même à commenter l’actualité roumaine, tantôt pour les correspondants de Radio France Internationale, tantôt pour la 5ème, une chaîne hertzienne française grand public. Pour Xénia, cette période d’euphorie ne dura guère, puisque dès le mois de mars tout rentra dans l’ordre (sic !). Elle dut reprendre les cours, redevint une élève comme les autres. Sauf qu’entre-temps, l’un des jumeaux avait disparu. Un soir, il avait quitté la maison sans dire un mot pour ne plus jamais réapparaître. Sans son double, le second frère aîné de Xénia s’étiolait lentement. Il commença par ne plus se nourrir, puis il abandonna l’école, enfin il se mit à parler tout seul, faisant état à qui voulait l’entendre de terribles visions, évoquant des monstres ailés s’abattant sur lui pour lui arracher les yeux. Il fut interné à l’hôpital psychiatrique quelques mois après. Un an plus tard, vers la fin du mois de mai, tous les déçus du nouveau régime, des étudiants pour la plupart, décidèrent d’entamer une grève de la faim illimitée. Des tentes furent installées Place de l’Université, que les grévistes refusèrent d’évacuer, malgré les charges répétées des forces de l’ordre. Les manifestants étaient pacifiques et beaucoup d’entre eux avaient pris part aux combats de rue alors que leurs parents regardaient la révolution, confortablement installés devant les postes de télévision. De plus, de nombreuses télévisions locales comme étrangères y avaient leurs correspondants, qui transmettaient en continu des images de la Place. Xénia, la plus jeune héroïne de notre révolution, y passait tous les après-midi, maintenant qu’il n’était plus question de faire la fête en compagnie des fils de notables. Le nouveau gouvernement, n’employait donc pas les grands moyens pour nettoyer la Place de l’Université, d’autant que sa popularité commençait déjà à fléchir, à la suite de quelques décisions pour le moins maladroites, parmi lesquelles figurait notamment la privatisation quasi complète de l’enseignement supérieur. La grève allait durer plus d’une année. Aussi, en juin de l’année suivante, alors que Xénia venait d’obtenir son baccalauréat avec mention, un ouragan terrible s’abattit sur la capitale, qui allait rester dans les mémoires sous le nom de « minériade ». Durant un interminable week-end, des hommes armés de barres de fer et de pieds-de-biche, habillés en salopettes de travail et qui s’étaient noircis le visage au charbon pour dissimuler leurs traits, prirent la ville d’assaut, ravageant tout sur leur passage. Quelque temps auparavant, le gouvernement, mettant en avant les difficultés auxquelles le pays devait faire face depuis que la production industrielle avait diminué de plus de trente pour cent, avait refusé de tripler le salaire des mineurs, comme leur syndicat tout-puissant le réclamait. Obéissant à un mot d’ordre venu d’on ne sait où, dans toutes les cités minières, les trains avaient été pris d’assaut, puis détournés vers la capitale. Le fléau sale s’abattit sur la ville et souffla tout sur son passage, en moins de deux nuits d’une folie meurtrière. La Place de l’Université fut totalement dévastée et les étudiants qui s’y trouvaient encore furent chassés à coup de barres de fer. Les mineurs, dont on disait qu’ils avaient accueilli dans leurs rangs des ex-Agents de la Securitate, ne se contentèrent pas de mutiler les passants qui ne s’étaient pas enfermés chez eux suffisamment vite. Une fois la Place de l’Université mise à sac et plusieurs restaurants des alentours pillés-saccagés, les escadrons funestes des mineurs en furie se dirigèrent vers les environs de la Capitale, pour casser du Tzigane. Lorsque les pompiers arrivèrent à Mogosoaïa, deux jours plus tard, il n’y avait plus personne à sauver. Les cabanes en bois avaient brûlé jusqu’à la dernière et des corps calcinés s’étalaient sur des centaines de mètres à la ronde. Il n’y avait pas de survivant. Hanka et Tudor avaient disparu dans les flammes alors que Xénia, ignorant tout du fléau qui frappait la ville, fêtait sa réussite aux épreuves du Baccalauréat, dans une boîte branchée de la capitale. Un mois plus tard, Xénia, qui partageait désormais les souterrains de la ville avec son aîné, réussit avec brio son examen d’entrée à la Faculté de Lettres, options Français et Hindi. À peine les cours avaient-ils débuté que la Faculté fut privatisée. En raison de son statut d’orpheline, Xénia se vit attribuer une bourse, mais celle-ci lui permettait à peine de s’acheter quelques livres de seconde main ou des polycopiés. Faisant appel à quelques-uns des journalistes rencontrés alors qu’elle était célèbre, elle se vit confier des piges pour la rubrique culturelle de plusieurs magazines nouvellement créés. Ses revenus demeuraient malgré tout insuffisants. Sans désespérer, elle se mit à étudier les solutions possibles. Le plus simple, se dit-elle consciente que sa beauté opérait un charme toujours plus extraordinaire sur ses contemporains, était de devenir, dans l’ordre, top model, actrice porno ou pute. De préférence en Occident, là où les fleuves de deutschemarks, de dollars et autres francs suisses prenaient leur source. En cela, elle était semblable aux trois-quarts des jeunes Roumaines, comme le montraient tous les sondages.

Bien sûr, l’idéal serait un mariage blanc, avec un riche Etranger, pensa Xénia, en feuilletait distraitement les petites annonces explicites, fort nombreuses dans ce quotidien roumain du soir, daté du lendemain.

Exil (Niveau « tous », 2 mn)

Ce mardi-là, alors qu’ils achevaient de s’entreraconter ce songe où se mêlaient Cuba, la vie, Fidel et la mort, Ofelia et Albano surent que leur décision, prise l’avant-veille, était la seule possible ; une dizaine de jours auparavant, le respectable docteur Davilla et sa femme, Ofelia-Libertad Perez de Cimarron, ancienne triple championne du monde de saut en longueur, avaient été désignés comme gusanos (parasites) et quasi-traîtres par les milices castristes. Après avoir longuement hésité, ils s’étaient, finalement bien qu’à contrecœur, déterminé à quitter La Havane et Cuba coûte que coûte. Leur seul espoir ? Pouvoir, malgré tout, demeurer quelque part sur Terre ! Pendant une année entière, dans le secret de leur appartement vétuste qu’ornait de façon presque inconvenante une magnifique baignoire en marbre noire, vestige aléatoire d’un passé révolu, ils mettraient au point leur plan d’évasion, la peur au ventre mais résolus. Ils devraient rejoindre Miami par la mer, aller là où une forte communauté cubaine, constituée de cousins, d’amis et d’anonymes dans les veines desquels coulait le même sang, avait fondé au fil des décennies un immense quartier, V.v.a.c.d.l.V (« Vraie ville au cœur de la Ville »), connu jusque dans l’Ile sous le nom ambitieux et prophétique de Newhabana, la Nouvelle Havane. Soir après soir, Albano et Ofelia refaisaient le monde. Partagés entre la nostalgie de l’âme et les regrets qu’impose la raison, ils ressuscitaient sans cesse leur vie frivole d’étudiants, grâce à la seule magie des souvenirs.

Absorbés par une passion amoureuse dévorante, ils avaient négligé leur devoir envers le Parti et son Conducator, el Lider Maximo. Etudiants, ils avaient toujours évité les cannaies et s’étaient bien gardés de se joindre à leurs collègues des brigades patriotiques qui, fièrement armés de machettes, s’adonnaient, par 40 degrés à l’ombre, aux délices des zafras, les récoltes de canne à sucre.

Exil aussi (Niveau « tous », 4 mn)

Sitôt qu’ils eurent recouvré leurs esprits, ils reprirent les préparatifs nécessaires à leur départ, en choisissant une coupe en argent finement ciselée et deux médailles d’or, qu’Ofelia avait gagnées des années auparavant contre des athlètes nord-américains, sud-coréens, est-allemands. Ils espéraient en tirer un bon prix au marché noir qui sévissait à proximité du Coppelia, du Capri, du Riviera, les hôtels de luxe pour touristes occidentaux. Suffisamment, en dollars canadiens, en francs suisses ou en deutschemarks, pour pouvoir financer, auprès d’un haut responsable du Ministère de la Culture, le « MINICUL », l’achat de deux vrais-faux passeports, portant chacun leur nom et leur photo. Il s’agissait d’un ancien patient qui devait au bon docteur Davilla de lui avoir évité une double amputation et qui, depuis, était de toute confiance. Il ne s’envolerait pas avec leurs inestimables devises, ni ne les dénoncerait. Mieux, moyennant un petit supplément, leurs sauf-conduits seraient même dûment visés par les services états-uniens de l’immigration. L’obtention de la future Green Card en dépendait. Bien entendu, en arrivant à destination, tomber entre les mains musclées, poilues, aux ongles mal coupés et sales de la Police Côtière de Miami, les impitoyables Coast Guard, était hors de propos. Une fois les précieux sésames scellés derrière la cuvette rouillée des WC, restait à préparer l’indispensable radeau, l’incontournable balsa de leur périlleuse traversée. Il s’agissait d’une construction légère, faite de planches en bois et de vieux pneus usés pour camion soviétique censé accomplir son destin sibérien dans une casse indéfinie des Tropiques. Trois énormes chambres à air, plusieurs fois rechapées mais valant tout de même vingt dollars pièce, complétaient un ensemble, certes, rudimentaire, cependant à peu près sûr, en tout cas par beau temps. Leur embarcation, voilà à quoi Albano et Ofelia travaillaient d’arrache pied, opérant la nuit, en silence, durant une ou deux heures. Avant de repartir, ils dissimulaient avec soin, dans un endroit isolé d’une petite crique sauvage située en contrebas du Malecon, leur chaloupe de fortune. C’est de ce même Malecon, boulevard qui longe le front de mer sur huit kilomètres, depuis la vieille Havane et jusqu’au quartier Miramar, que de nombreux Cubains se jetteraient à l’eau sur leurs balsas en août 1994, afin de gagner, eux aussi, la Floride. Rentrer après minuit les aurait exposés inutilement : si la milice avait découvert leurs activités nocturnes, ils auraient été purement et simplement transformés en citrouilles. Ou, fusillés comme renégats. Ce que, moyennant menus services, y compris corporels, ne craignaient ni les jineteros, ni ces autres oiseaux de nuit – les gigolettes à touristes, les quasi-macs ou les taxis dissimulés – qu’il leur arrivait de croiser lors de leurs fourbes escapades. Au cours de cette période spéciale écoulée depuis que le jeune ménage avait décidé de tenter sa chance aux Etats-Unis, Ofelia était tombée enceinte. Aussi, aujourd’hui, alors que tout était enfin prêt pour l’inévitable voyage, son accouchement était-il imminent : l’événement aurait lieu quelque douze ou treize aubes plus tard. Compte tenu des risques qu’ils encouraient à différer leur départ de plusieurs mois, ils choisirent de s’enfuir de suite. La décision s’imposa à eux d’autant plus facilement qu’Albano était un excellent médecin et que tous les examens laissaient présager une fin de grossesse sans problème. Pour son exil volontaire, le couple n’emportait que le strict minimum : leurs deux passeports, les médailles d’or d’Ofelia, le diplôme de Docteur d’Etat d’Albano, un vieil album photos de petit format, une couverture en laine multicolore, de l’eau bouillie et des provisions pour tenir trois ou quatre jours. La mer était propice et une nuit d’encre fut leur meilleur allié durant les premiers temps de la traversée. Après avoir ramé sans discontinuer pendant de nombreuses heures, Albano et Ofelia s’endormirent d’épuisement. À leur réveil, ils étaient déjà à plusieurs miles des côtes cubaines.

– Sauvés ! s’exclama Ofelia d’une voix exaltée, nous sommes sauvés, mi amor !

– Maintenant nous allons rejoindre le courant principal et continuer à ramer, fit Albano d’une voix technique, la serrant dans ses bras.

Débordants d’espoir, ils se relayèrent ainsi pendant deux journées entières, dormant peu, buvant avec parcimonie, ne mangeant presque pas et, surtout, étonnamment silencieux. Lorsque le vent se leva, seules quelque vingt heures les séparaient encore du phare de Miami. Pendant un temps qui leur sembla infini, ils durent lutter contre les vagues, faisant contrepoids avec leur corps, pour éviter que la fragile coquille de noix leur servant de planche de salut ne périsse à jamais, les entraînant avec elle vers les tréfonds de l’Océan.

[1] Terme déposé, dont l’utilisation, à haute voix, au-delà du cercle privé et familial du lecteur est passible de sanctions.

[2] Journ. offic. 3 juill. 1870, p. 1163, 1re col.

[3] Terme d’origine sanscrite désignant la caste des guerriers.

– F –

Fantasme (Niveau « confirmé », 6 mn)

Solidement installé, l’été avait, depuis un bon mois cette année, constitué en une alternance ininterrompue de longues matinées caniculaires et d’interminables après-midi, durant lesquels des pluies torrentielles s’abattaient sur nous avec fureur. Aussi, à l’heure du déjeuner, l’asphalte liquéfié des trottoirs s’accrochait-il obstinément aux talons. Les rares passants étaient impatients de retrouver une terrasse et la fraîcheur toute relative d’une pression effervescente, engloutie avec envie et dont toute trace disparaîtrait d’un prompt coup de manchette sur les lèvres. Seuls les petits, maintenant en vacances, restaient dehors à torturer les chats ou à taper le ballon. Quelques heures plus tard, ces mêmes enfants se déchausseraient et, enlevant leur pantalon pour ne garder qu’un slip kangourou et un maillot trempé, plongeraient avec délices dans les rues devenues quasi-navigables, sous les seaux d’eau tombés du ciel. Début juillet, un dimanche peu après le marché, à l’heure où passe le vitrier, soudain je vis grimper dans le tilleul en haut duquel je me tenais un homme. Le vieil arbre noueux était en fleurs depuis six semaines, environ. J’en conclus que le moment était venu d’ôter, l’une après l’autre, ces hélices parfumées que l’on fait sécher à l’abri, sur du papier-journal pendant un ou deux mois, avant de les absorber en tisane, tout au long de l’hiver suivant l’effleurage. Chaque année, lorsque cette période arrive, mon cœur se serre. Pour le restant de l’été, les nuits seront beaucoup moins embaumées, car la rue tout entière grimpe dans les tilleuls à cette même époque, chaque barbare pratiquant sa séance de cruauté rituelle dans l’arbre de senteur situé devant ses propres fenêtres. Mutiler ainsi les tilleuls rend sans doute mes concitoyens un peu tristes, mais je pense qu’ils préfèrent tout de même disposer, quand cela leur chante, d’un samovar rempli de bonne tisane, plutôt que d’attendre un vent favorable pour bénéficier de cette fragrance éphémère et délicate. Et, puis, il leur reste l’exquise exhalaison des acacias. Ceux que j’apercevais non loin de mon tilleul émettaient leurs phéromones végétales depuis le fond de la cour d’où était sorti l’homme qui grimpait sous mes yeux. Il se trouvait à huit ou neuf pieds du sol, à la recherche d’une bonne position. Jambes écartées, dos solidement appuyé contre l’arbre, je le vis tendre les bras vers l’avant, tout en récupérant son souffle. Bizarrement, des effluves presque visibles coulaient de moi vers lui sous le ciel estival, s’amalgamant, savoureux et excitants, au parfum déjà troublant du tilleul. Agréablement chatouillé, son nez se leva à leur recherche, comme malgré lui. Absorbé par la tâche, il n’avait même pas remarqué qu’environ trois mètres au-dessus de sa tête, tout en haut du tilleul, je me livrais à cette même cueillette, moi aussi. Comme je ne portais rien sous ma robe d’été très large et colorée, je n’avais fait aucun geste qui eut pu l’obliger à lever les yeux… Maintenant que nos regards s’étaient croisés, il savait que j’avais vu. Pourtant, mes jambes demeurèrent là où elles étaient. Le défiant d’un geste, je secouai, provocante, ma longue chevelure d’un noir tirant sur le bleu acier. D’une poche, j’extirpai une cigarette et du feu. Je l’allumai, tirai voracement une bouffée que j’envoyai se perdre dans les mystères de mon bas-ventre. J’expulsai l’air en soufflant avec force. Mes jambes longilignes qui sentaient le musc n’avaient toujours pas bougé. Mes lèvres plantureuses, dûment ourlées, devaient lui sembler gonflées de sang. Ni dures, ni douces, simplement impertinentes, mes prunelles, à l’évidence, le provoquaient. N’osant croire à sa bonne fortune et étourdi par mon odeur mêlée à celle du tilleul, il recommença à grimper, très doucement, sans jamais quitter du regard ce qui, à n’en pas douter, était un incroyable puits de délices. Toujours debout, sur la plus haute branche, je fumais, impassible. Des volutes gracieuses s’élevaient dans le ciel, tandis qu’il avançait lentement vers moi. Ses lèvres se trouvaient maintenant à la hauteur de mes orteils écartés et l’heure de vérité allait sonner. Non, pas encore. Sans me toucher, il porta un interminable coup d’œil sur chacune de mes jambes. Fines, parfaitement galbées, celles-ci devaient former une extraordinaire ogive au centre de laquelle miroitait fantastique, un vitrail rouge et parfumé. Plus haut sous la robe, il vit mes seins et mes aisselles. Je sentais les gouttes de sueur perler sur mes cuisses tendues et sur mon sexe, qui frémissait subtilement. En apparence toujours placide, je fumais en souriant. Sans dire un mot. Sur mes orteils, puis sur mes chevilles, ses lèvres se firent légères comme les volutes de fumée. Oh, mon dieu ! Après ses lèvres, ce fut le tour de ses doigts. Il prit délicatement mes chevilles sensibles comme des hirondelles entre ses paumes. Exorbités, ses yeux étaient rivés à mon bas-ventre. Ses narines, envahies par son arôme. De près, mon sexe devait être encore plus émouvant. Humides de rosée, imperceptiblement entrebâillées, je sentis que mes petites lèvres laissèrent chuter une perle de liquide doré. Corps à l’affût, l’homme réussit à l’attraper. Comme malgré elle, sa langue commença à pointer. J’avais fini la cigarette. J’écrasai méticuleusement le mégot puis l’envoyai au loin, derrière lui. Mes deux mains prenant appui sur une branche, je commençai à fléchir posément les genoux, jambes écartées au maximum. En son milieu, ma grandiose touffe noire se sépara d’elle-même, et la rosace rutilante se fit positivement incandescente. Mon sexe fleurait bon le miel. Telle une cloche de soie, mon ample robe d’été nous enveloppait. Toujours en dessous, il s’installa derrière moi. D’un seul bond, son visage tout entier alla se ficher comme une ventouse contre ma bouche verticale. Je ne parlais toujours pas, mais une complainte continue s’échappait de ma gorge. Sa langue sillonnait maintenant les versants turgescents de mes lèvres entrouvertes. Ses mains s’emparèrent de mes globes, pour les ouvrir, les refermer et les défaire de nouveau. Sous ses coups de dents doux mais persévérants, mon corps chancelait tout entier. Sa langue visait désormais mon papillon secret et pantelant. Telle une trapéziste volante, et alors qu’il avalait toujours avec délice mon âme mouillée de lourdes sèves, je me retrouvai tout à coup tête en bas. Mes mains se posèrent sur sa poitrine, ce qui le poussa à redoubler d’efforts, qu’il s’agisse d’aspirer mon bouton de rose, de boire et de sucer mes lèvres, d’ouvrir mon entrejambe ou d’humecter copieusement ma fleur violacée. Ses deux majeurs émergeaient tel un double pistil de ces pétales acidulés. Mes mains ne s’arrêtèrent pas en si bon chemin. Elles glissèrent sous son short, d’où je tirai avec force son sexe dressé. Mes longs cheveux pendaient jusqu’à ses pieds, tandis que mes lèvres goulues allaient le manger. Ma bouche dévoreuse lui fit pousser des hauts cris. Ne tenant plus, il laissa se séparer de lui un long jet lactescent, dont aucune goutte ne se perdit. Tandis que je me léchais les lèvres en soupirant, je laissai un petit jet doré s’échapper sous ses yeux. Mélangé aux humeurs secrètes de mon corps brûlant, ce devait être comme de la crème chantilly légèrement salée. Reprenant nos esprits, nous nous redressâmes tout tremblants. Le regard chaviré, nous bûmes nos lèvres une dernière fois. Puis, comme si de rien n’était, je repris ma cueillette. Et lui, il retrouva sa place, à huit ou neuf pieds de hauteur. Tout à coup, je poussai un cri, et tandis que j’entendais des bruits d’étoffe que des ciseaux (ou des branches) déchirent, je sentis que je chutais. Son bras droit se tendit comme s’il avait été mû par sa propre volonté, et ses doigts attrapèrent le parachute inversé, qui n’était autre que la robe légère et très large que je portais. J’avais perdu pied et allais m’écraser sur l’asphalte. Son geste freina ma chute ; cependant, je continuais de tomber, au ralenti, tandis que ma robe se déchirait inexorablement entre ses doigts, qui la serraient toujours. J’en fus quitte pour ma peur, mais à peine debout, je me mis à hurler, lui demandant de me rembourser la robe !…

Des voisins que tout ce boucan avait attirés, commençaient à faire cercle autour de nous et il était mal à l’aise. Mais, lorsqu’il se mit à raconter l’accident qui venait d’arriver et la façon dont il m’avait sauvée, les rires des uns et des autres réussirent à me calmer. Une vielle dame du quartier offrit même de me laisser entrer chez elle. Je pus ainsi mettre un peu d’ordre dans ma tenue, avant de disparaître en laissant derrière moi un parfum de scandale.

Fessier (Niveau « tous », 1 mn)

Dans son infinie bonté, Dieu a dû calculer la longueur des bras d’Adam, afin que ce dernier puisse vérifier à tout moment la fermeté des fesses d’Eve.

Festivités (Niveau « tous », 2 mn)

Pour la nuit de réjouissances qui s’annonçait, les hommes d’Abril avaient vu les choses en grand. Ainsi, non loin des plateaux en fer blanc sur lesquels ils avaient disposé avec raffinement des saucisses gorgées de graisse, du boudin noir à volonté, des poulets entiers, des travers de porc, de la couenne croquante et des morceaux de bœuf pour le B_B_Q_, ils dressèrent un énorme bûcher, où fut placé, avec sa litière, le sanctuaire privé de Lorèna. À minuit, après que furent tirés les coups de fusil réglementaires, une fois les grains de raisin avalés et les traditionnels caleçons jaunes enfilés, les guérilleros mirent le feu au bûcher improvisé. La vieille année brûla longtemps, éclairant les alentours de lumières chamarrées. Sous l’effet des flammes jaunes, oranges et bleues, les visages paraissaient encore plus beaux, moins fatigués et, pour l’occasion, presque doux. Lorèna, que l’on avait placée entre el Commandante et son fils Felipe, comprit qu’une nouvelle étape de sa vie débutait en cet instant. Toute petite, les narcotrafiquants – et, dans une certaine mesure les hommes de Trujillo leur avaient emboîté le pas – l’avaient traitée comme rare, fine et décorative. Arrivée parmi les guérilleros, pour commencer elle avait dû taire ses talents de combattante. Par prudence, résilience, obligeance, par pondération ou par timidité ? Cela n’avait plus aucune espèce d’importance car, très vite, elle avait décidé de se montrer aussi chevronnée et adaptée qu’eux à tout ce qui demande l’emploi de la force ou comporte un péril. Elle serait solide, inaccessible à la souillure et à l’avilissement, jamais très loin des spectacles macabres et sanglants, ne craignant ni les choses dégoûtantes, comme les araignées ou les vers, ni le froid, ni la pluie, ni les autres intempéries, ni même les contacts avec les Etrangers. Aussi, quelques jours furent-ils suffisants pour que les guérilleros, qui pourtant n’étaient pas nés d’hier, commencent à la regarder avec un respect non dissimulé. En effet, à chaque fois que l’on cherchait à organiser une séance d’entraînement, elle se proposait comme volontaire. Au début, cela fit sourire ses nouveaux frères d’armes, mais lorsque l’on prit l’entière mesure de ses capacités, tous se mirent à la traiter comme si elle avait été depuis toujours l’une des leurs. Bien entendu, elle eut à affronter Felipe en combat singulier, devant les hommes réunis. Physiquement, celui-ci était plus fort que la jeune fille, mais Lorèna était agile et elle ne se laissa pas faire. Adroite et déterminée, elle connaissait de surcroît certaines prises dont la plupart du temps le secret est révélé seulement aux espions et autres agents doubles. Au terme d’une interminable série d’assauts, l’on conclut à une quasi-égalité, avec peut-être un léger avantage pour Felipe. Il n’y eut pas de revanche cette fois-là. Jour après jour, les deux jeunes gens devinrent amis : Lorèna avait enfin un frère, lequel ne l’était pas vraiment, ce qui lui permettait d’en être amoureuse, ne fut-ce qu’en secret. Felipe, quant à lui, bénéficiait de l’appui total et désintéressé d’une complice prête à tout. Inséparables, on pouvait les apercevoir en train de rire, nager, courir, chasser ensemble, à longueur de journée. Contrairement à toutes les autres, leurs tentes se faisaient face et il leur arrivait fréquemment de s’assoupir ensemble, leurs deux sacs de couchage chastement collés l’un contre l’autre, parfois sous la tente de Felipe, parfois dans celle de Lorèna. Comme s’ils avaient été du même sang, ils n’éprouvaient aucune fausse pudeur l’un envers l’autre, ne se dissimulaient aucune confidence ; ils ne cherchaient jamais à se fausser compagnie. Ils avaient même mis au point un langage secret, un code grâce auquel ils pouvaient rester complices, dans une sphère d’intimité idéale, dont la perméabilité sélective était celle d’un épithalame leur permettant, au choix, de se détacher du groupe ou de s’agréger aux autres.

Fin d’une époque (Niveau « tous », 1 mn)

Le rationnement fit son apparition en septembre 1983. Karoll commença à faire la queue en octobre. Il la fit pendant huit ans sans discontinuer, sauf pour boire et pour lire les journaux, mais il pouvait aussi faire ces trois choses en même temps. En mars 1991, il apprit que son pays avait complètement remboursé sa dette extérieure et là, il se dit que son heure était enfin venue. Plus rien, en effet, à reprocher aux Etrangers. Il déposa sa septième demande d’adhésion le 20 décembre 1991 ; on lui expliqua qu’il recevrait une réponse, sans doute favorable, après les fêtes. Tout à sa joie et à son impatience, Karoll décida d’attendre la bonne nouvelle près du téléphone. Tant pis pour les journaux ; la radio et la télé feront bien l’affaire pour l’instant. Trois jours plus tard, la Télévision d’État était entre les mains des insurgés, pour retransmettre la Révolution en direct. Le Secrétaire Général fut fusillé le 25 décembre. Le 26, Karoll recevait un courrier lui annonçant officiellement son admission comme membre du Parti. Le 27, deux Gardes Patriotiques effectuant une mission de reconnaissance dans le quartier découvrirent son corps sans vie. Mort d’une crise cardiaque ou des suites d’un coma éthylique, chacun des deux gardes avait son idée.

En tout cas, c’est à peu près à partir de ce moment-là que le Parti cessa définitivement de répondre aux demandes de mon oncle Karoll.

Folie (Niveau « tous », 2 mn)

J’ai rencontré la personne qui allait devenir mon mari un 15 août, à Gordes… Je ne suis pas seule, je ne suis pas seule, surtout ne pas penser que je suis seule ! Ne pas oublier que je suis unique ! Que mes ressources sont illimitées ! Je suis unique ! Unie à moi-même ! Pas seule, pas seule, unique ! J’en fus convaincue aussitôt que mon regard eut affronté le sien. Ce qui fut fait avec aplomb. Et ne cesse de m’étonner à chaque fois que j’y repense. Quatre années se sont écoulées depuis cet événement, à moitié fortuit donc, pour partie, délibéré. À présent, nous formons une cellule domestique si prodigieusement insignifiante, qu’elle en devient exemplaire. Pourquoi imaginer que c’est moi qui ai fabriqué le monde ? Que les autres sont vivants uniquement parce que je le veux ? Que le seul lieu où ils campent est mon esprit ? Et que moi seule suis réelle ? Ils sont là, les autres, ils sont bien là, en moi et au dehors. Ils existent. Pour de bon ! Pas comme un grain de poussière dans l’œil, oublié aussitôt que l’on s’en est débarrassé, même au prix de quelques larmes. Ils peuvent me voir, m’entendre, me toucher. Me bousculer pour me forcer à admettre leur présence. Me gêner lorsque je cours, peser de tout leur poids quand je suis à l’arrêt. Comme de longs filaments accrochés à ma mémoire. Comme des chardons rebelles m’empêchant de démêler mes sentiments. Le baromètre qui mesure chaque année le moral des ménages pourrait se contenter d’indiquer le niveau du nôtre ; j’en veux pour preuve ce que nous convoitons : des combinaisons d’atomes suffisamment pérennes pour mériter qu’on les envisage comme s’il s’agissait de biens éternels. Et ce dont nous rêvons, nos plans, bâtis à grand renfort de slogans alléchants et de photoreportages dignes de la presse populaire. Tout compte fait, une vie qui, vue de Mars, ressemble à bien d’autres, je présume… Une existence dont les legs principaux seront quelques contrats (d’achat, de travail, de mariage…), un monceau de factures, payées – à de rares exceptions – dans les délais impartis, des vêtements usés jusqu’à la corde ou, qu’au contraire, nous n’aurons jamais portés, six demi-douzaines d’albums photos, vingt-trois cassettes enregistrées, illisibles pour les magnétoscopes et autres lecteurs DVD du futur.

Que dire de plus ? Rien, si ce n’est que, rue de Lille, Oreste attend patiemment que le feu passe au vert.

Folie douce (Niveau « tous », 3 mn)

Albano fit tout ce qui était en son pouvoir pour persuader Ofelia de prendre les choses avec philosophie. Au moins tant que Lorèna continuerait d’être un bébé, insista-t-il, voyant l’état d’extrême confusion où celle-ci, autrefois si vaillante, se trouvait plongée depuis le jour de leur arrivée parmi les narcotrafiquants. Pour ceux qui, rare privilège, pouvaient y accéder, le territoire de La Plantacion valait le détour. Tel un immense jardin à la française, le domaine était soigneusement découpé en plusieurs zones distinctes, l’ensemble formant ce qu’il fallait bien appeler une surprenante « Colombie-Miniature ». Dans le quadrilatère Nature & Traditions, que les Cubains eurent le droit de visiter en premier, quelques-unes des merveilles les plus phénoménales de l’espace colombien avaient été recréées avec un luxe de détails inouï, encore qu’à une échelle réduite, qui rendait le tout invisible aux pilotes de l’armée survolant régulièrement la région à la recherche d’indices trahissant la présence des narcotrafiquants ou de la guérilla. Deux ou trois fois moins volumineux que l’original, le Sanctuaire de Sel avait malgré tout nécessité près de trois années de labeur acharné. Sous l’immense coupole translucide en sel brut, l’on avait suspendu des archanges d’or pur, prêts à s’envoler d’un moment à l’autre. Une lumière d’un bleu magistral baignait les trois nefs de la cathédrale. Dans la première, l’on y voyait représentés la Création, Dieu et l’Homme, à travers une fidèle copie en marbre de Carrare du chef-d’œuvre de Michel-Ange. Dans la nef nord, s’affrontaient la Mort et la Vie, cette dernière étant symbolisée par la naissance du Christ à Bethléem. Dans la nef située côté Sud, se trouvait une « Mademoiselle Pogany », la Pietà de Brancusi, tellement aérienne qu’elle semblait répondre aux besoins de transcendance qui animent toute créature, humaine, animale ou même végétale. La musique qui filtrait des murs cristallins mêlait les battements de cœur et le tumulte des torrents dévalant les pentes enneigées aux sons stratosphériques des harpes andines. Venus d’un univers religieusement beaucoup plus fruste, Albano et Ofelia étaient réellement transfigurés d’émotion devant tant de divine et pure beauté. Le comprenant obscurément, leurs accompagnateurs, sous le charme indéniable qui se dégageait du jeune couple, se dévouèrent à leur tâche de guides improvisés et firent faire le tour complet de l’endroit à leurs visiteurs éblouis. Aussi, immédiatement après la Cathédrale de Sel, ces derniers purent-ils découvrir une magnifique lagune en réduction, dont on leur jura qu’elle reproduisait exactement celle, autrement célèbre, de Guatavita…

  • Guatavita?
  • Guatavita, El Dorado… Vous ne connaissez pas la légende ?
  • On ignore tout de votre pays. Racontez !

Marcos n’attendit pas que l’on formulât une nouvelle demande. « Chaque année, à une date fixée avec soin par le grand prêtre, le Cacique de Cundinamarca, accompagné par les principaux dignitaires de sa royale suite, se baignait rituellement dans la lagune, le corps entièrement recouvert de poudre d’or. De précieux objets du même métal étaient offerts à cette occasion au monstre impitoyable qui, du fond de la lagune mythique, régnait sur les environs, semant l’épouvante parmi les notables Chibcha… »

Tandis qu’ils se dirigeaient vers le triangle Architecture & Loisirs, ils purent apercevoir une reproduction plus vraie que nature des chutes de Tequendama, celles-là même que les dieux dans leur colère avaient fait naître pour qu’elles engloutissent les hommes impies. Les monuments qui peuplaient cette nouvelle zone étaient tout aussi extraordinaires que ce qu’ils venaient de voir. La statue équestre de Bolivar nu, un bronze imposant de trois mètres de haut que la police de Pereira tenait pour définitivement disparu, les obligea à dépoussiérer l’image quelque peu scolaire qu’ils gardaient du Libertador. Quelques mètres plus loin, ils purent admirer des dauphins roses qui s’ébattaient avec une grâce de cygnes dans l’eau d’un bassin superbement décoré. Mais, c’est le « coffre-fort » qui les frappa le plus. À l’image de la pièce principale du Musée de l’Or de Bogota, celui-ci renfermait d’inestimables trésors : des émeraudes, des diamants, des parures précolombiennes en or serti d’inénarrables pierres précieuses. De monumentales Vénus callipyges, dues à l’inimitable Botero bordaient les allées parfaitement entretenues de La Plantacion. Tandis qu’ils rentraient, ils aperçurent, aux abords d’un large polygone laissé en friche, une plaque funéraire en marbre noir, dont la présence ici les étonna autant que les merveilles qu’ils venaient d’admirer. S’approchant, ils déchiffrèrent une inscription en forme d’inventaire :

  • Le Métro de Cali,
  • La Centrale hydroélectrique de Arrieros de Lopez de Micay,
  • La voie rapide entre Briceño et Sogamoso,
  • Le Super-port de Barranquilla,
  • L’Autoroute périmétrale de Cartagena,
  • Le Téléphérique entre Santa Marta et Ciudad Perdida,
  • L’Aqueduc régional de Sucre,
  • Le Technopôle de Bucaramanga,
  • Le canal interocéanique.

Lorsqu’ils demandèrent à leurs accompagnateurs le sens du R.I.P qui ornait la plaque solennelle, ceux-ci leur suggérèrent de poser la question au maître des lieux. Lors d’une conversation avec Albano, don Emilio lui confia qu’il s’agissait de la liste non exhaustive des promesses électorales non tenues par les cinq derniers candidats aux élections présidentielles de son pays. Albano répondit avec beaucoup de tact qu’à son avis l’on aurait pu orner de ce type de monument toutes les capitales du monde. Qu’en tous les cas, il en répondait personnellement pour La Havane…

Forces de l’ordre (Niveau « tous », 4 mn)

Durant cette scène, FX 31b et QB 223, deux agents du service action de la Sécurité d’État, la Seguridad, portant beau leurs longs manteaux rembourrés en nylon lisse et noir, vont, par désœuvrement, tenter de « stopper » un noctambule paisible.

Je m’approche des deux agents, certes, dépourvu de tout dessein malveillant, toutefois au pas de course, cela je dois bien l’avouer.

FX 31b :

  • Stop !… Qui va là ?… Bouge pas !

QB 232 :

  • Halte là ! Stooopfh ! Stopfh ou je tire !

Joignant le geste à la parole, les deux caftans « made in URSS » se redressent subitement et, imités par leurs ombres, pointent vers le quidam quatre, non, huit, douze revolvers de confection soviétique, dont un chargé pour de bon.

« -Ah, non, pas ça, pas maintenant, de grâce ! » pense l’homme que l’on vient d’apostropher ainsi. Médecin de quartier peinant dans le Barrio Chino pendant huit heures par jour et six jours par semaine en plus des gardes, Albano Davilla est un guitariste émérite le reste du temps. À trente-neuf ans, il ne rêve que d’une chose. Il veut devenir membre du Parti Communiste Cubain. Jusqu’ici il a joué de malchance. Les camarades ont rejeté ses demandes d’adhésion répétées, l’une après l’autre, quatre fois. Puisqu’il ne veut pas perdre tout espoir d’être « compañero » un jour, il se dit qu’il lui faudra faire très attention. Surtout avec les gens de la Seguridad… Fantôme surgi du néant en plein milieu d’une ronde de routine, il sait pertinemment qu’il va s’arrêter. Mais ce soir il est terriblement pressé. Ce qui va advenir d’ici quelques minutes est d’une importance capitale ; pour lui, comme pour sa femme.

« Désormais, j’imprime un rythme différent à mes semelles sur l’asphalte caoutchouteux. Alors qu’elles scandent les dernières mesures avant l’arrêt final, mes chaussures commencent à évoquer le tempo martial d’un vieux tambour. »

Ostensiblement, il lève les bras au-dessus de sa tête et parle d’une voix qui se veut assurée. Même si elle incorpore un soupçon de prière et trois zestes de supplique :

  • Ne tirez pas ! Ne tirez pas, Camarades ! Je vous en conjure, laissez-moi m’approcher !
  • Viens par ici, toi ! Lentement, qu’on voie bien tes mains !
  • J’arrive, voilà, voilà. Pas de bavure, s’il vous plaît, Camarades.
  • N’essaye pas de t’enfuir ou sinon gare à toi, on te tue !

L’homme tremble comme une feuille. Lorsqu’il se trouve enfin à portée de leurs balles, les capotes en nylon jumelées par la pénombre échangent des propos ésotériques. Incantatoires. Qui sont censés les rassurer. Le suspect, qui tient toujours ses bras en l’air, continue d’avancer. Le voici à quelques pas des deux Agents. Une fois encore, il se fige. Spontanément. Il reste coi car, à n’en pas douter, les coéquipiers surentraînés auxquels il a affaire sont passés maîtres dans l’art difficile de l’interpellation sauvage.

« Les répliques lancées à toute vitesse par Effix et Qubé sifflent comme des shrapnels au-dessus des tranchées. Flairant la menace dans le ton de leurs voix, je décide de tenter une stratégie de désescalade progressive, adroitement graduée. »

– Qu’est-ce que tu tiens dans tes mains ? Hein ?

– Hein ?

– Rien, mais rien du tout, Camarades.

– Toi, te fous pas de nous !

– Ou, sinon…

– Montre voir ce que tu as.

– T’entends ? Montre voir.

– C’est juste une Carte Nationale d’Identification Sanguine. C’est que j’en ai besoin.

– Et l’autre main, qu’est-ce que tu tiens dans l’autre main ?

– Allez, montre-nous ça ! Stop, ne bouge pas.

– Si je bouge pas, je n’pourrais pas vous montrer la Carte…

– Fais pas le malin, toi.

– Camarades, je vous en prie, je suis pressé.

– Oui, au fait, où courrais-tu comme ça ? A cette heure-ci ?

– Ah, mais, attends, c’est une cartouche de Kent.

– Non, mais, t’as vu ça, une cartouche de Kent « King Size »…

– Ah, non, ça je n’peux pas… Je vous en prie, j’en ai absolument besoin…

– Besoin de quoi ? Qu’est-ce qu’on t’a demandé ?

– Rien, mais…

– Mais, quoi ? Tu nous prends pour des bandits de grand chemin, ou quoi ?

– Alors, vas-y, vas-y, parle ! Tu crois qu’on est des bandits, c’est ça ?

– Non, pas du tout…

– Alors ?

– Ah, regardez, fit Albano en tirant d’une poche deux paquets souples de Kent « King Size Micronite Filter ». Un petit cadeau pour vous… Prenez.

– Tu veux nous acheter, ou quoi ?

– C’est de la corruption de fonctionnaire…

– Alors qu’on est en mission…

– Mais non, c’est un simple geste d’amitié. Parce que je suis content. Parce que ça me fait plaisir. Je vous en prie. Allez, prenez-les pour moi.

– Bon, si c’est pour te faire plaisir…

– Allez, tu peux partir.

– Et qu’on te revoie pas, t’entends.

– Merci, merci, merci beaucoup, Camarades.

– Allez, file vite « Camarade », avant qu’on ne change d’avis.

« Après ce divertissement impromptu qui m’a tout de même laissé en nage, je reprends ma course nocturne vers la Plaza de Armas. Sous la lumière blafarde des réverbères, quand je repense à ce que je viens d’endurer, je me dis que je dois ressembler à un vampire inquiet. L’hétaïre désœuvrée qui croiserait mon chemin me prendrait pour un spectre, une blême vision mettant à profit la pleine lune, une strige du passé mû par un mauvais présage. Pour un Jack l’Eventreur des Tropiques ou, allez savoir, peut-être pour un flic. »

« – Enfin. Me voilà arrivé, me dis-je tout haut pour me redonner du courage. Au loin, j’aperçus le gardien dans sa guérite minuscule ; il dormait profondément. Selênê© éclabousse les environs d’une aura surnaturelle. Elle me fait penser à un photophore colossal, dérivant librement dans les eaux internationales de la Voie Lactée. »

Franchir une frontière (Niveau « tous », 4 mn)

Au bout d’un temps infini, je mimai, en la surjouant sans vergogne, la scène du réveil graduel. J’ouvris les yeux on ne peut plus lentement, les frottant très ostensiblement et m’étirant longuement. Faisant semblant d’ignorer leurs plans, je demandai d’une voix qui se voulait ingénue si nous étions arrivées.

– Non, nous avons eu quelques problèmes de moteur et l’on a dû passer la nuit à réparer la voiture, fit celui qui se tenait à mes côtés sur la banquète arrière. Mais nous avons préféré te laisser dormir.

– Merci, je crois que j’en avais bien besoin.

– Oui, d’ailleurs, il est presque midi. On va donc faire une pause. Tu devrais en profiter pour marcher un peu. Mais ne t’éloigne pas de la voiture, car la zone dans laquelle nous nous trouvons est dangereuse et tu risquerais de nous faire découvrir par l’armée ou par la mafia.

– Par la mafia, fis-je en écarquillant les yeux ?

– Oui, ce territoire en est infesté.

– Heureusement que je vous ai rencontrés.

– Oui, heureusement, n’est-ce pas ?!

Je savais que sous des airs anodins, l’invitation qui venait d’être formulée recelait un piège mortel : à la moindre tentative d’évasion, persuadés que leur secret était découvert, les trois hommes n’auraient pas hésité à m’abattre, eussent-ils dû renoncer au manque à gagner que je représentais. Je marchai donc visiblement détendue, sans jamais tenter de m’éloigner de la Mercedes, en espérant pouvoir ainsi endormir leur méfiance. Il me faudrait sans doute patienter encore avant d’essayer de m’enfuir pour de bon. Les trois hommes avaient profité de ma ballade pour préparer un nouveau feu de camp et, lorsque le repas fut prêt ils me proposèrent de m’asseoir à leurs côtés, presque amicalement.

– Mon nom est Costa, fit le chef.

– Moi, je m’appelle Boutoï, enchaîna le copilote.

– On m’appelle Draghici, termina notre chauffeur.

– Et, toi, parle-nous de toi, quel est ton nom ?

– Mon nom est Xéla, fis-je oubliant que je voulais passer pour un homme.

– Xéla, questionna aussitôt le chef, sortant soudain ses griffes ?

– Je veux dire « Axel », fis-je tremblante. « Xéla », c’est un jeu de mots, que seuls connaissent mes amis. Alors, comme vous êtes des amis…

– Bravo ! Vous entendez, les gars. Eh, bien, merci, Axel, Xéla-Axel merci pour ta confiance.

– Regarde, fit le chef, pour te montrer à quel point nous t’apprécions, nous aussi, je vais t’offrir une gorgée de mon tonique spécial, que je ne partage qu’avec mes vrais amis.

Il tira de la poche de son veston une petite flasque en métal, l’ouvrit et me la tendit, m’encourageant à boire.

– Allez, cul sec, vas-y Axel, mon ami !

Je ne pouvais refuser. Je vidai donc la flasque d’un seul coup, puis la lui rendis, me disant que s’il avait voulu me tuer il s’y serait pris autrement et qu’au pire ce que je venais d’avaler était soit un somnifère, soit un hallucinogène. Étant donné ma valeur marchande, je pariais sur l’hypnotique.

  • Allez, en route !

Nous grimpâmes dans la Mercedes poussiéreuse, et Draghici mit aussitôt le moteur en marche. Durant les heures qui suivirent, nous n’allions plus nous arrêter, moi somnolant languide malgré mon appréhension, mes trois ravisseurs parlant et riant sans cesse. Bien entendu, ils étaient loin de se douter que j’aurais pu à tout instant appeler la reine des fourmis à mon secours ou demander à la fée bleue de les transformer en statues de sel. Nulle borne kilométrique, nul fourgon goniométrique, ni aucun douanier armé n’étaient visibles pour nous signaler, comme je l’avais naïvement imaginé, la frontière italienne. Nous n’eûmes donc aucune difficulté pour la franchir. Sienne avec ses églises et ses nombreux palais qui lui donnaient un air médiéval, Padoue avec ses arbres endormis, Murano, je trouvai l’Italie, que nous traversâmes comme dans un rêve éveillé, magnifique. Nous ne devions plus être loin de la ligne théorique de démarcation censée séparer les territoires italien et respectivement français lorsque nous nous arrêtâmes pour la dernière fois. Comme habités par une compulsion de répétition, ensemble nous reproduisîmes les gestes de la veille : petite ballade pour moi, préparation du feu de camp et du dîner pour Costa, pour Boutoï et pour Draghici, repas pris en commun autour du feu. De nouveau dans la limousine décatie, Boutoï, le copilote s’installa à mes côtés, laissant la place du mort à Costa qui en avait assez d’être heurté sans cesse par mon corps endormi. Me croyant inoffensive, Boutoï, qui s’ennuyait, déplia la carte sur les genoux pour se lancer dans une interminable leçon de géographie clandestine qui m’était destinée. J’avais beaucoup de chance, voilà ce qu’il m’apprit. La plupart des captifs ou, fit-il avec un sourire entendu, des captives étaient destinées aux réseaux de prostitution occidentaux. Quatre grandes villes étaient alimentées par mes pourvoyeurs en France : Paris, Strasbourg, Marseille et Lyon. Mais mon sort serait différent. Ils allaient me déposer dans une superbe villa, située aux alentours d’Avignon, à Gordes, fit-il, me montrant un point invisible sur la carte. Ce qui m’y attendait, c’était, seulement ! un mariage avec le client d’une Agence matrimoniale dont la gérante avait contacté leur correspondant lyonnais. Mais attention, sans papiers et sans argent, continua Boutoï, je ferais mieux de me tenir à carreau ! Sans compter que j’allais être surveillée nuit et jour, jusqu’à ce que le client final eût pris possession de la marchandise ! Sans que je puisse m’y opposer, ma vie future m’était ainsi dévoilée par cet oiseau de mauvais augure quand, brusquement, un choc terrible nous secoua. Durant un bref instant, alors que la voiture se figeait contre une rambarde, je pensai que nous avions heurté un tronc d’arbre, peut-être placé au beau milieu de la route asphaltée par la reine des fourmis qui, ayant entendu mes appels silencieux, avait décidé de venir à mon secours. Levant les yeux, j’aperçus une boule de feu bleue qui, traversant les airs, vint calciner Costa et Draghici. Me retournant vers Boutoï, je vis qu’il s’était affaissé sur la banquette, à côté de moi. Ses yeux béants, sa bouche ouverte imprimaient à son visage le sceau fatal d’une perte de connaissance soudaine, consécutive à une hémorragie interne que je qualifiai sans hésiter d’opportune. Sans réfléchir, ma main s’empara de la carte dépliée sur ses genoux, puis je bondis hors de la voiture. Je me jetai avec force en contre-bas de la chaussée et j’avais sans doute mis cent mètres entre moi et la vieille Mercedes, lorsque celle-ci explosa. La nuit d’été était douce et je marchai jusqu’au matin, suivant le chemin tracé sur la carte. Puisque je n’avais plus rien à perdre, j’irai à Gordes, là où mon destin voulait que je me rende !

Franchir un seuil (Niveau « tous », 4 mn)

– Tandis que, sous la canicule, il franchissait le seuil de sa maison de Gordes d’une démarche indécise, des sentiments inédits nouaient l’estomac d’Alexandre. S’ajoutant à la fatigue des derniers mois, à l’imminence de son anniversaire dont seuls quelques jours le séparaient maintenant, ainsi qu’à la bouteille de cognac imprudemment avalée la veille, les papillons multicolores que ses poumons semblaient renfermer le firent chavirer. Comme il allait s’évanouir, il referma doucement les paupières, avant de s’étaler au ralenti, sur le sol pavé de marbre rose de l’entrée plongée dans la pénombre. Lorsqu’il rouvrit les yeux, son regard aperçut tout d’abord le plafond rassurant, dont il avait lui-même déterminé la couleur, deux années plus tôt. L’instant d’après, cette image fut chassée par une autre, qui faillit le faire sombrer une fois de plus dans le néant : telles les fées penchées au-dessus d’un berceau, trois jeunes femmes se tenaient autour de lui, agenouillées et l’observant avec des regards où l’appréhension et la curiosité ne faisaient qu’un.

– Bonjour ! Mon nom est Xéla. Vous allez bien ?

– Je suis Lorèna. Vous allez bien ?

– Polyxénia. Je m’appelle Polyxénia. Vous allez bien ?

– Qui êtes-vous, fit Alexandre d’une voix tremblante ?

– Xéla. Lorèna. Polyxénia.

– Oui, bon, d’accord, mais qui êtes-vous ?

– C’est une longue histoire, s’exclamèrent les trois jeunes filles à l’unisson.

Tandis que les six bras de ce Çiva surgi de nulle part l’aidaient à se relever et le poussaient inexorablement vers l’un des deux fauteuils profonds qui faisaient face à l’énorme canapé déniché des années auparavant dans une brocante d’Avignon, Alexandre commença peu à peu à recouvrer ses esprits. Aussitôt assis, son corps se cala instinctivement au fond du fauteuil familier. Puis, ses doigts se refermèrent avec d’infinies précautions autour de la coupe en cristal de Baccarat que l’une des fées venait de remplir et lui tendait avec un sourire mi-timide, mi-amène. L’instant d’après, comme soulagées par les réactions de leur hôte, les trois jeunes femmes se posèrent, se serrant l’une contre l’autre dans le canapé pourtant si vaste, prêtes à lui adresser la parole à la moindre invitation.

– Alors ? fit Alexandre d’une voix un peu enrouée lorsque la chaleur liquide du cognac commença à se réverbérer entre son diaphragme tendu et son plexus solaire.

Il lui sembla que l’une d’entre elles, Xénia, n’attendait que ce signal pour se lancer. Elle inspira d’ailleurs l’air profondément, puis prit son élan, semblable à une acrobate qui se jette sans filet à la recherche de son trapèze volant. Xénia raconta par le menu sa naissance, son retour au village, les batailles nocturnes auxquelles, toute jeune, elle avait participé en compagnie de sa mère, ses rencontres annuelles avec le Secrétaire Général, sa vie pendant et après la Révolution, la soirée cruciale passée au bar de l’hôtel Intercontinental avec les deux Français, ses derniers préparatifs, son arrivée à Gordes. Lorsqu’elle se tut, il était tard et la bouteille de cognac était vide depuis longtemps. Mais personne n’avait sommeil. Surtout pas Alexandre qui avait l’impression de vivre un rêve éveillé. Il serait resté là à fumer, à siroter du cognac et à rêver au rythme des mots enveloppants de la jeune femme. Mais, comme si elles avaient deviné ses pensées, lorsque le regard interrogateur d’Alexandre alla se poser sur Lorèna, puis sur Xéla, les filles se récrièrent aussitôt :

– Il n’en est pas question ! À vous maintenant de nous dire qui vous êtes. Ce que vous faites.

– Qui vous êtes, ce que vous faites et comment vous vivez.

Alexandre comprit qu’il n’avait pas le choix. D’autant que l’attente des trois inconnues était justifiée. Même s’il était impatient de découvrir leur personnalité à travers les récits du passé. Il se prêta donc de bonne grâce à l’exercice de style que les fées voulaient lui imposer.

  • À une condition, fit-il.
  • C’est accordé. Quelle condition ?
  • Après, il va falloir s’organiser. Envisager demain, après-demain et même après après-demain.
  • Fort bien, Monsieur, comme il vous plaira, Monsieur, plaisanta Xénia.

Sur ce, Alexandre laissa libre cours à sa voix grave et mélodieuse, laquelle les enveloppa bientôt. Pour banale qu’elle fût, ou justement pour cette raison, sa vie avait un je ne sais quoi de subjuguant pour ces trois Etrangères dont les destins tumultueux avaient connu si tôt, avec une telle constance, la souffrance, la séparation, l’exil et la mort. Remontant donc les générations, Alexandre leur parla longuement de ses parents. S’évertua à leur expliquer pourquoi il avait arrêté ses études et comment il avait choisi son métier. À la demande des filles, assoiffées d’inconnu, il eut aussi à leur faire le récit de ses multiples voyages en Allemagne, au Japon, aux Etats-Unis. De ses soirées passées dans les salles de cinéma. Ou dans les bars du Quartier latin. Dans les librairies de la rue Mouffetard. Place du Panthéon, à essayer de deviner les destins de ceux qu’ils apercevaient dans l’embrasure d’une fenêtre éclairée. Lorsque, enfin, il essaya d’évoquer sa situation présente, le mal-être qui – après une nuit de beuverie solitaire – avait dirigé ses pas vers trois agences matrimoniales distinctes, il sentit que les mots lui faisaient défaut et que des larmes mouillaient ses joues. C’était, pour partie, dû à la fatigue de cette longue veillée, pour partie sans doute à l’alcool, mais aussi à cette inclination nouvelle qui le transportait vers Xénia, vers Lorèna et vers Xéla. Cela ne pouvait être l’amour se disait-il, car ce penchant est par nature exclusif, égoïste, non équivoque. Son néocortex continuait de piloter l’émission d’un discours agréable mais insignifiant, alors que son cerveau limbique ne cessait de se questionner : après toutes ces années passées sans éprouver la moindre prédisposition, allait-il désormais devoir se laisser déchirer par plusieurs passions, parallèles, incompatibles entre elles et dont aucune, peut-être, ne serait partagée ? Les filles avaient remarqué son changement d’humeur. Elles firent mine de l’ignorer, laissant leur prince charmant poursuivre son histoire, leur décrire une à une les pièces de son armure rutilante.

Ainsi, continua Alexandre avec l’emphase d’un petit garçon, j’ai pu – grâce aux primes de mes contrats – acheter cette magnifique maison qui se trouve à quelques centaines de mètres seulement des mines de sel romaines que mon entreprise a transformées en vastes entrepôts destinés à accueillir pour les siècles à venir les déchets nucléaires de nos alliés.

– Et, il n’y a aucun risque, interrogea Lorèna.

– Non, aucun, répondit Alexandre que l’alcool avait rendu didactique, sinon pédant. Le seul risque dont il pourrait être question, eh, bien, il s’est déjà réalisé.

– Ah, oui ? Comment cela ?

– Dès que le projet d’aménagement a été entériné en Conseil des Ministres, les prix de l’immobilier se sont effondrés dans la région, qui est à l’heure où je vous parle un quasi-désert, abandonné par ses habitants. Mais, rassurez-vous : tout le monde a reçu des indemnités substantielles grâce auxquelles chacun a pu s’installer loin du site qui effrayait.

– Mais, c’est affreux, s’exclama Xénia. Peut-être que nous sommes en danger, exposés aux radiations, même ici, derrière les murs de ta jolie maison.

– Vous voulez rire ! Non, n’ayez crainte ! L’Institut Français pour la Maîtrise des Risques Nucléaires est formel : dans son dernier Rapport, il est clairement précisé que le niveau des radiations mesuré dans la région est inférieur aux normes internationales les plus sévères.

– Quand même, osa Lorèna.

– Vous savez quoi, les filles, fit Alexandre. Vous n’avez qu’à vous en convaincre par vous-mêmes. Allez, sortons et allons faire une petite ballade dehors. Le soleil va se lever bientôt et vous pourrez admirer le ciel et la terre en ce moment si particulier où chaque être peut croire que notre essence est d’ordre divin.

– Bonne idée, fit Xéla qui aurait presque applaudi, tellement elle était soulagée.

Une fois dehors, Alexandre prit la main de Xénia, pour mieux la guider, prétendit-il.

– Fais comme moi, prends la main de Lorèna et que celle-ci prenne la main de Xéla, proposa-t-il encore.

En ce 16 août encore frais, quatre silhouettes s’avançaient en file indienne vers l’aube, à travers la garrigue. Les hautes herbes caressaient les jambes nues des trois filles, lesquelles étaient bien loin de se douter que, sous l’influence discrète des radiations, leur destin allait basculer, tout comme celui de leur hôte, l’inconséquent Alexandre.

– G –

Glossolalie auto-descriptive (voir Réussite et échec)

Guerre (Niveau « tous », 3 mn)

Tandis que j’égrenais ces souvenirs qui avaient traversé les générations de femme en femme, dehors les bombardements faisaient rage. Cette nouvelle guerre n’était pas un conflit mondial comme les précédents. Ceux qui s’entretuaient désormais étaient tous des Yougoslaves. Des ex-Yougoslaves. Longtemps soumis, les Albanais s’évertuaient désormais à tuer les Chrétiens, alors que les Serbes s’acharnaient contres les Monténégrins, et que les Slaves décimaient les Musulmans. Après la mort de ma mère, j’avais décidé de fuir Podgorica. Des amis de mon père m’avaient accueillie chez eux, en Bosnie. Survivre en Bosnie était pour une femme ou, pour une jeune fille comme moi, plus atroce que de mourir. Les commandos serbes pourchassaient tout ce qui portait une jupe ou un voile. Leur stratégie pour bâtir une Grande Serbie était ce que l’on pouvait imaginer de pire. Nous étions violées une, deux, vingt fois par ces fous furieux qui espéraient ainsi nous faire ensemencer. Pour eux, une Musulmane en âge de procréer était une machine. Destinée à fabriquer des soldats serbes, comme les singes sont des machines chargées de préserver les gènes dans les arbres, et les poissons, à sauvegarder les gènes dans l’eau. Autour de moi, une sorte de fatalisme empêchait les hommes de se battre et les femmes de fuir. Mais, à vingt ans, moi, j’avais envie de vivre. Je quittai Srebrenica la nuit, avec pour tout bagage un sac à dos usé, dans lequel j’avais glissé de quoi tenir quelques jours. Je m’étais moi-même coupé les cheveux la veille ; je portais une salopette d’homme et une casquette de cheminot, espérant qu’ainsi travestie je pourrais détourner de mon corps mes agresseurs éventuels. Je marchai en direction de Trieste. Dès l’aurore, je me dissimulais dans les bois, et à la nuit tombée je reprenais la route vers l’Ouest. Mes rêveries solitaires me transportaient dans les contes de fées de mon enfance. J’étais un prince de sang, le dernier des trois fils de l’Empereur Rouge et devais me rendre chez l’Empereur Vert, pour épouser sa fille, dont la beauté et la grâce étaient sans pareille. Tous ceux qui avaient tenté d’obtenir sa main avant moi avaient échoué : ils avaient eu la tête tranchée. Mes frères aînés avaient fait demi-tour, affolés par une vieille sorcière qui leur avait barré le chemin. Lorsque je croisai à mon tour la vieille femme, plutôt que de prendre les jambes à mon cou, je lui proposai de partager avec elle ma pauvre pitance. La vieille se transforma aussitôt en une fée bleue : me confiant un peigne magique, celle-ci me dit qu’il suffirait de le passer trois fois dans mes cheveux pour qu’elle vole aussitôt à mon secours. Lorsque, plus tard, je sauvai une fourmi ailée d’une mort certaine, il s’avéra que cette nouvelle alliée était la Reine des fourmis, laquelle me promit aussi de me venir en aide. Absorbée par ces activités compensatrices d’idéation, je réalisai à peine que pendant ce temps mon plan fonctionnait à merveille et, qu’au bout de deux nuits de marche, les bruits des canons étaient loin derrière moi. Dans un état se situant à mi-chemin entre le fantasme et la réalité, je devins de moins en moins méfiante. Ainsi, présentement, je ne me cachais plus systématiquement. Je poursuivais toujours ma marche à travers les champs, mais il m’arrivait fréquemment de ne plus éviter les villages. D’autant que, ayant partagé mes vivres avec la fée bleue, mon sac à dos était désormais vide. Aussi, un soir, ayant aperçu à la lisière d’un bois un feu de camp, décidai-je de m’approcher des trois inconnus qui semblaient s’apprêter à marcher sur les braises, et dont les voix me parvinrent pacifiques, presque joyeuses. Me matérialisant devant eux, j’osai un « Bonsoir » timide. Un « Bonsoir » qui, j’y repensai plus tard, n’était pas celui d’un homme. Cependant, les trois comparses n’eurent pas l’air étonnés. Au contraire, ils m’invitèrent à partager leur dîner : ils étaient venus là pour pique-niquer, après une journée passée à flâner dans la forêt. Ils étaient en voiture, m’éclairèrent-ils ; si je le souhaitais, ils seraient heureux de m’offrir l’hospitalité pour la nuit. Soulagée de ne plus avoir à passer la nuit dehors, je montai dans leur carrosse, une énorme Mercedes noire, qui s’élança aussitôt à travers la nuit. Je ne sais pas combien de temps j’avais dormi, et je ne sais pas ce qui me réveilla. Mais, alors que je n’avais pas encore ouvert les yeux, ce que j’entendis me fit froid dans le dos. Il était question de lingots d’or, de dollars, d’armes et de gardes-frontières. Et puis, il était question d’une « commande spéciale » passée par une agence matrimoniale, qu’ils pourraient, ha ! ha ! ha ! servir. Grâce à moi… Je compris rapidement que les trois hommes appartenaient à l’occurrence albanaise de la mafia : ils avaient décidé de m’exfiltrer afin de me livrer à une adresse d’eux seuls connue, que le copilote n’arrêtait pas de rechercher sur une vieille carte maint fois pliée, dépliée, repliée à nouveau. Notre destination finale était la France, mais nous allions d’abord devoir traverser l’Italie.

Guérilla (Niveau « tous », 5 mn)

Parfois, avant de s’endormir, Lorèna s’allonge sur sa couche parée comme une princesse immobile, pour scruter le ciel à travers la toiture transparente de son palais de verre. À son réveil, il n’est pas rare que les deux blindés qui la transportent se soient déjà mis en route. Elle attend alors l’étape suivante, puis remet sa tenue de combat, afin de défier l’un de ses innombrables oncles armés. En ce temps-là, l’armée de Trujillo bivouaquait aux environs de Cauca depuis plusieurs semaines. L’allégorique demeure de Lorèna avait été installée au bord d’un petit lac et les soldats se préparaient pour la nuit. Les hommes du général se trouvaient dans cette région sur ordre du Ministre de la Défense. À l’approche des élections présidentielles, en bon ancien haut responsable des services secrets, celui-ci souhaitait infliger une défaite cuisante aux très médiatiques guérilleros des FARC, les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie. À condition de ne rien laisser au hasard, en cas de succès, ce type d’action pouvait se traduire par deux ou trois passages à la télé à une heure de grande écoute, ce qui valait largement toutes les campagnes d’affichage réunies. Sans rien débourser, qui plus est ! S’ils avaient gagné en expérience au fil de leurs combats contre la pègre, les quasi-mercenaires de Trujillo avaient aussi pris de l’âge, sinon du ventre. De plus, compte tenu des primes en dollars auxquelles ils avaient eu droit, nombreux étaient ceux qui avaient quitté l’armée pour se lancer dans une entreprise, pour ouvrir un commerce ou profiter de la bonne chère, tout simplement. Ainsi, sur les quatre mille soldats que dénombrait l’armée de Trujillo six ans auparavant, seuls quelque douze cents répondaient encore à l’appel en ce 31 décembre 1989. Bien qu’éloignés de leurs familles en cette nuit à nulle autre pareille, les tontons de Lorèna avaient décidé de fêter dignement le passage au Nouvel An. Tôt dans la soirée, ils entreprirent de déployer des nappes multicolores à même le sol, qu’ils fixaient à l’aide de solides pitons, pour éviter qu’une bourrasque intempestive ne les emportât durant le banquet. Par containers entiers, ils avaient fait venir depuis la capitale tous les ingrédients nécessaires à un barbecue inoubliable : des saucisses, du boudin noir, du poulet, des travers de porc, de la couenne croquante et des morceaux de bœuf. Pour arroser le tout, il y avait de la bière, du rhum, de l’aguardiente en quantité. Lorèna, quant à elle, ne manquerait ni de Coca-Cola, ni de jus frais : de mûres, de lulo, de goyaves, de frejoa. Une fois tirés les coups de feu réglementaires destinés à saluer le Nouvel An dignement, après qu’ils eurent fait brûler un épouvantail représentant la vieille année, lorsque chacun eut avalé douze graines de raisin en exprimant un vœu secret pour chaque mois de l’année à venir, puis enfilé un caleçon jaune parce que cela porte chance, après avoir couru ensemble autour des tentes une valise à la main dans l’espoir de voyager durant l’année qui s’ouvrait, avoir épongé les bières, terminé le rhum, éclusé l’aguardiente et même les dernières bouteilles de Coca, ces vaillants militaires s’endormirent comme un seul homme, vers deux heures du matin.

Les FARC donnèrent l’attaque peu avant le lever du soleil. Nonobstant leur indéniable avantage, les guérilleros voulaient éviter à tout prix d’être tenus pour responsables de ce que les médias institutionnels, plus ou moins conservateurs, ne manqueraient de présenter dans leurs dépêches comme un affreux carnage (El Espectador), une tuerie perverse (El Tiempo), un innommable massacre (Radio Caracol), une boucherie immonde (Prensa Latina). Aussi se contentèrent-ils de trucider pour l’exemple cinq ou six vétérans grabataires, et sans doute déjà atteints de maux incurables, dans le dessein de faire savoir au gouvernement qu’une bataille officielle avait formellement été livrée à cet endroit (sic !). Pour la guérilla, c’était, si l’on peut dire, une façon macabre mais efficace de délimiter à l’encre rouge son territoire sur la carte impitoyable du Pouvoir. S’étant emparé des armes de leurs adversaires, les guérilleros entreprirent ensuite de réveiller à coups de bottes dans les reins les soldats de Trujillo assommés par l’alcool. Brutalement sortis du brouillard où les avait plongés la fête de la veille, les « survivants » s’enfuirent terrorisés, sans demander leur reste ; la plupart d’entre eux feraient valoir leurs droits à la retraite dans les mois suivants. De son côté, le Commandante Abril ne pouvait que se réjouir du résultat ; le score de la rencontre était en effet sans appel : Guérilleros, 6 – Armée régulière, 0. Grâce à un plan sans faille, magistralement orchestré et parfaitement réalisé, le Commandante pouvait être fier de son bilan. Il l’établit en quatre points, dignes d’un mémoire de fin d’études, version cours du soir :

  1. aucun de ses frères d’armes n’avait été touché,
  2. après une telle défaite, l’ennemi ne reviendrait pas l’affronter de sitôt,
  3. il disposait d’une image médiatique tout à son profit, car ses hommes avaient été à la fois malins, invulnérables, disciplinés et généreux,
  4. plusieurs centaines de fusils, des lance-roquettes par dizaines, deux hélicoptères de combat, trois blindés et d’innombrables caisses remplies de munitions s’ajoutaient désormais à son arsenal de guerre.

Nonobstant ces éléments strictement factuels, objectifs et tous positifs, le Commandante était déconcerté par ce qui venait de se passer durant cette nuit de cristal, puisque, outre leur prise de guerre, ses hommes avaient aussi ramené du champ de bataille une chose étrange et peut-être de mauvais augure. Il s’agissait d’une énorme litière, sur laquelle avait été placée une sorte de cabane ou un abri ou alors une petite maison, un sanctuaire totalement transparent, fabriqué en verre (n’était-ce pas du spath ?) et en plastique (altuglas, plexiglas ?…). Qui plus est, les camarades avaient également capturé une créature qui, comme elle dormait entièrement habillée dans son lit, ressemblait de façon étonnante à quelque statue en bois peint de la Vierge Marie. Lorsqu’elle émergea de son sommeil, Lorèna ne fut pas trop surprise de ce qu’elle apercevait autour d’elle. Pour la jeune fille, l’endroit était quasiment le même que la veille, puisque le décor n’avait guère changé. Comme depuis toujours, de nombreux hommes s’agglutinaient autour d’elle et ceux qu’elle voyait maintenant n’étaient en rien différents des gens de La Plantacion, ni des soldats du général Trujillo. Tous avaient l’air bourrus, étaient fortement armés, mais ne lui paraissaient ni dangereux ni méchants pour autant. Au contraire, avec leur bonne santé évidente, leur vigueur et la beauté de leurs traits étonnamment purs, ces hommes inconnus lui inspiraient une réelle confiance : l’adolescente ignorait que la prédation – qu’ils revendiquaient même lorsqu’ils devaient la subir – avait nettoyé de façon impitoyable leur groupe. Les affrontements permanents imposés par leur vie de combattantes, n’avaient laissé survivre que les bien-portants, les plus faibles ayant été condamnés à mort, sans pouvoir faire valoir la clause « hôpital », non prévue au contrat. À presque douze ans, Lorèna dut renoncer, en revanche, à sa minuscule habitation, à son palais transparent où elle vivait depuis plusieurs années maintenant. Le Commandante Abril avait pris la décision de s’en débarrasser, pour toutes sortes de raisons. Premièrement, parce qu’il était athée, mais superstitieux : la simple vue du petit temple le mettait mal à l’aise ; il y devinait presque un mauvais présage. Puis, parce que selon lui, ce fragile attirail risquait d’entraver ses hommes lorsque son armée aurait à se déplacer. Enfin, parce qu’une parfaite égalité de traitement se devait d’être scrupuleusement respectée au sein de son groupe ; à cela il n’admettait aucune entrave : d’ailleurs, il n’avait point fait exception pour son fils Felipe. À quatorze ans à peine, celui-ci, qui partageait depuis la mort de sa mère les combats idéologiques des FARC, dormait sous une tente, ou même à la belle étoile comme son père et tous les autres. Cette gamine venue de nulle part pourra donc le faire, elle aussi.

– Nous allons le faire flamber cette nuit, conclut Abril en s’adressant à ses lieutenants.

– Muy bien, Commandante, ce sera notre vieille année à nous.

– Parfaitement. D’autant que, hier soir, comme vous le savez, nous n’avons pas vraiment fêté le Nouvel An.

Les ayant entendu converser de la sorte, Lorèna éprouva non de la tristesse, mais, au contraire, une étrange sensation de soulagement. En effet, dans sa chapelle de verre, elle n’avait jamais pu avoir droit à ce que même les êtres les plus opprimés peuvent espérer : un espace privé, une tanière opaque, offrant une position de repli face au reste du monde. Bien entendu, jamais auparavant l’isolement ne lui avait manqué. Cependant, maintenant qu’elle savait son accès à une vraie intimité tout proche, avec ce que cela comporte de reposant et de digne, elle en vint à penser que, finalement, entre son esprit et celui des autres il existait bien des frontières. Des barrières infranchissables, pour peu qu’elle les voulût ainsi. Ces clôtures, ces palissades intérieures, ces haies indépassables, c’était ce qui séparait ses actes, comme ses paroles, de ses émotions et, surtout, de ses pensées, dont, désormais, elle en détiendrait seule le secret.

– H –

Haute politique (Niveau « tous », 1 mn)

À peine l’hélicoptère présidentiel se fut-il posé sur le toit du Palais, que l’on sépara Lorèna des siens. Des hommes de confiance dirigèrent cordialement mais fermement Ofelia et Albano à travers un dédale de couloirs menant aux communs. Entre les cuisines, les minuscules appartements de fonction, les ateliers et même les échoppes de cette V.d.l.V (« Ville dans la Ville), ils passèrent trois jours de rêve. Pendant ce temps, Lorèna « l’héroïque », faisait l’objet des soins les plus attentifs que l’on pût accorder à une enfant. Les séances photos en compagnie du Secrétaire Général succédaient aux interviews télévisées, et la nouvelle Sainte-Famille occupait la quasi-totalité de l’espace médiatique cubain, soit 6000 kilomètres de plages, environ. D’autres héros – des survivants, des poulets, des pionniers, une truie frisée et ses petits, un peintre en bâtiment arborant une petite moustache rectangulaire, des militaires – traversaient bel et bien le ciel télévisuel national le temps d’une brève, mais l’on flairait qu’ils n’étaient là que pour mieux tromper l’attente… L’admission de la petite Lorèna au sein des Jeunesses Communistes Cubaines fut intégralement retransmise sur les ondes. Pour ce baptême d’un nouveau genre, on lui avait confectionné un uniforme en soie immaculée ; une cravate rouge de pionnier taille XXXS remplaçait avantageusement le traditionnel bavoir. Solennel, pour ainsi dire ému, le Premier Barbu de l’île, lui tendit en direct le Karnet TM rouge, dont Lorèna s’empara comme d’un hochet. Obéissant à un signal habilement occulté aux observateurs massés devant leurs postes, le Bureau Politique et le Comité Central au complet se levèrent comme un seul homme, pour d’interminables salves d’applaudissements. Faisant taire les « hourrahs » d’un geste modeste mais viril, le Chef de l’État prononça un long discours. Le ponctuant d’innombrables « chers camarades », il réaffirma sa foi en l’avenir radieux du Parti et déclara, notamment, qu’il recevrait tous les ans, à la même date, Lorèna sa filleule, afin de s’assurer personnellement que les jeunes de son pays bénéficiaient des conditions nécessaires à l’édification du communisme, « dans un pays libre, droit, solidaire, droit, solidaire, droit, solidaire, droit soli… (coup de coude discret en coulisses), prospère, uni ».

« Ce munificent spectacle une fois consommé, Lorèna put enfin nous rejoindre », terminèrent Albano et Ofelia à l’unisson, en pouffant de rire mais néanmoins troublés.

La Havane (Niveau « tous », 2 mn)

« Les yeux de la vieille Havane, lucetas[1] polychromes de ses édifices néoclassiques ponctués par des portiques aux colonnes harmonieuses, sont clos. Entièrement, ou presque. Telle une mariée pirouettant pimpante devant son miroir pour faire virevolter sa longue robe blanche, la ville laisse glisser d’un pas ouaté ses formes amènes vers le sommeil réparateur. Dix-huit ans après l’arrivée au pouvoir du Directoire révolutionnaire castro-communiste, bras armé de la Fédération Etudiante Universitaire, la FEU, notre bonne vieille métropole, notre ciudad si attachante a – Oh, miracle ! – préservé son charme cinq centenaire. Jusqu’ici, l’homme nouveau a su – et il a pu ! – étancher la soif qui le poussait à résorber et engloutir, à raser et enfouir l’histoire tourmentée de notre Ile, en d’autres contrées. Et, c’est ailleurs que, architecte fougueux, il a entrepris d’ériger-bâtir-dresser, construire-édifier – sur les ruines de quel passé ? – une société meilleure et plus juste. Idéale. » Ces pensées incongrues défilent à toute allure dans mon imagination, avec une parfaite clarté. Je ne puis le moins du monde les arrêter. Ni je ne sais comment m’y opposer… Ensuite, c’est au tour des images d’envahir mon esprit. Sans crier gare. « En cette fin de soirée, une lune rousse démesurée tisse ses rayons depuis un firmament qu’aucun nuage ne strie. Il fait doux pour la saison ; l’air suave est une espèce de miel liquide et parfumé ; quoi qu’en disent les frustrés de tous bords, les amandiers, les flamboyants, les fromagers centenaires, les inévitables palmiers royaux, les mille essences odoriférantes, inondent le Parque Central, comme celui de la Fraternidad Americana et les autres jardins publics de la ciudad. »

 La Havane 2 (Niveau « tous », 1 mn)

Depuis l’Hôpital Général Salvador Allende© et jusqu’au Musée des Arts Décoratifs (le « Mad », pour les intimes), depuis le Palais de la Révolution© et jusqu’au Parc des Martyres TM, les vieilles rues de La Havane hispanique, comme les larges avenues courbes et plantées d’arbres de facture plus récente, sont à peu près désertes. Dans les maisons, le dîner familial s’est achevé depuis longtemps ; la plupart des habitants se préparent pour la nuit ou dorment déjà, puisque dans les usines et les bureaux, comme dans les magasins, le travail officiel reprendra dès cinq heures du matin. A proximité des squares, des adolescents des deux sexes, lycéens pour la plupart, se regroupent. Les plus jeunes tapent le ballon, jouant à la pelota avec entrain. Ils le feraient jusqu’à l’aube, si des voisins excédés ne les menaçaient, depuis les fenêtres proches, de téléphoner aux camarades responsables d’îlot ou d’informer la milice.

Hérédité (Niveau « tous », 1 mn)

Bien que sa présence nonchalamment protectrice, comme savent l’être certaines préparations à base d’huiles essentielles et de cortisone, eût un effet calmant sur l’humeur de son fils, Bérengère, née de la Cordelière de Saint-Amand, n’accordait pas beaucoup de son temps au devenir du petit trésor. D’autant que, s’étant elle-même dérobée aux études une fois son baccalauréat en poche, celle-ci n’éprouvait que du dédain, un autocratique mépris devrait-on dire, pour les déplorables filières bourgeoises auxquelles, en raison de ses origines aristocratiques patentes, savamment combinées au statut socioprofessionnel d’un chef de famille en forte ascension culturelle, économique, symbolique et relationnelle, Alexandre semblait pourtant destiné. Ainsi livré à lui-même, ce drôle de fils unique aurait pu mal tourner. Par chance, les univers de substitution créés dans son esprit par les romans d’aventures ou les films d’action, en raison sans doute de leur faible coefficient de confrontation avec le réel, lui apportaient plus que la drogue et que le vol à l’étalage, dont ses condisciples en quête d’émotions insolites étaient pourtant friands. Aussi, lorsque plus tard ses camarades iraient soutenir l’égalité des chances, se battre pour le droit à l’IVG ou manifester contre le collège unique, suivrait-il seul dans une salle obscure du Quartier latin un cycle – complet, car la grève s’enlisait ! – consacré aux classiques du cinéma japonais. C’est à cette même époque qu’il commença à remplir d’une écriture régulière et presque trop lisible le papier vélin de son journal intime. Usant avec brio des catégories professorales de l’entendement, sur chacune de ces nobles pages, la critique sociale et l’utopie romantique s’entremêlaient facétieusement. Mais, en définitive, aucun de ses parents ne se reconnaissait en lui…

Histoire romaine (Niveau « tous », 2 mn)

– Un Parti unique et, surtout, un seul Etat, pour réunir à jamais sous une même bannière – discrètement étoilée, s’il vous plaît ! – deux langues, trois religions, quatre ethnies et pas moins de six républiques ! La colère, puis l’ambition, enfin, l’acharnement du Maréchal Josip Broz (dit Tito) avaient fait perdurer cette utopie appelée « Yougoslavie » pendant près d’un demi-siècle. Des décennies interminables, comme seule l’éternité sait l’être. Pour autant, ce n’était pas de cette unité dans la diversité, que ma mère était si fière. Ou bien de vivre à Podgorica, dans la poussiéreuse capitale du Monténégro. Ni d’avoir épousé mon père, l’un des hommes forts du régime, malgré ses origines, au mieux incertaines, sinon islamisantes. Non, non et non ! Le puits au-dessus duquel ma mère se penchait tous les jours pour en extraire, seau après seau, son dédain glacial, concernait son propre roman familial, dont elle me fit revivre un à un les différents chapitres, alors que je n’étais qu’une fillette, identique aux autres, du moins le pensais-je en ce temps-là. J’appris ainsi, qu’à la différence de mes camarades, je n’étais ni Serbe, ni Croate. Ni même Slovène… Ni Albanaise, ni Bosniaque, ni Monténégrine. Du côté de ma bisaïeule, j’étais, me conta-t-elle, l’ultime représentante des Romains, sur ces terres islamo-slaves. Devant mon étonnement muet, Mère m’expliqua avec un luxe inouï de détails que le sang qui coulait dans ses veines était, pour sa partie la plus noble en tout cas, franco-dalmate. Jamais je n’avais imaginé que cela pût exister. Elle me confia aussi que, de par le monde, elle se trouvait, depuis la mort de sa propre mère, être le seul être humain à pouvoir s’exprimer en Dalmate, langue néo-romane qu’elle se mit à m’enseigner en secret, d’après une grammaire et un dictionnaire aux pages jaunies, conservés avec soin dans un vieux coffre en bois peint, un coffre fait pour recevoir le trousseau de la mariée, qu’elle avait été, tout comme l’avaient été en leur temps sa mère et, bien avant celle-ci, sa grand-mère. Même si la Dalmatie n’existait plus que sur les cartes anciennes, même si cette langue était tenue pour morte, l’apprendre pourrait m’être d’un grand secours, si je venais, qui sait, à quitter un jour mon pays pour aller vivre en Occident, tellement ses consonances étaient proches du Sarde, de l’Italien, de l’Espagnol, du Portugais et, même, du Français… Par amour pour ma mère, dont la santé semblait décliner doucement, au bout de quelques années, entre le Serbe, que j’étudiais à l’Ecole, et le Dalmate, que j’apprenais auprès d’elle, je devins ainsi, crypto-bilingue. Bien entendu, la raison que ma mère avait invoquée pour m’enseigner le Dalmate, m’échappait totalement. En revanche, partager son monde secret, être seule avec elle durant de longues heures et voir ses beaux yeux verts briller lorsqu’elle s’acharnait à m’expliquer le testimonial, l’allatif[2] ou quelque structure syntaxique complexe, constituaient des motifs suffisants pour n’importe quel enfant. Sans parler de l’aura romantique dont j’entourais la présence de cette vieille grammaire et de cet antique dictionnaire dans notre minuscule trois-pièces réglementaire aux meubles strictement fonctionnels et dépourvus de grâce. Je pense avoir vu juste car, alors que j’avais douze ou treize ans, ma mère, qui allait disparaître quelques mois plus tard, décida de me conter la partie finale, doublement conclusive de son histoire, la plus touchante, la plus exaltante pour l’adolescente que j’étais alors en train de devenir.

[1] Petites fenêtres colorées, rappelant l’effet de nos vitraux.

[2] Cas indiquant le but de l’action, dans certaines langues comme le magyar ou le finnois

– I –

Immigration clandestine (Niveau « tous », 1 mn)

À peine avaient-ils touché terre, que des projecteurs aveuglants furent braqués sur les Davilla. Deux, trois, mille ( ? ) sirènes de police beuglaient à vous glacer le sang ; Albano et sa femme furent menottés sans égard. Une auxiliaire d’une blancheur à faire peur, et dont l’uniforme ne parvenait pas à contenir l’obésité, s’empara vivement de la frêle Lorèna, arrachant sans pitié le bébé à Albano, trop abasourdi pour réagir. Tout ce petit monde se mit en route pour le MPD, le Commissariat Central de Police de Miami. L’interrogatoire fut bref et sans appel. Comme le réquisitoire du procureur le lendemain matin, ainsi que le jugement, prononcé sur-le-champ.

– La dénommée…, commença le juge désignant la petite du menton.

– Lorèna Sofia Davilla…, répondit très vite Albano.

– La dénommée Lorèna Sofia Davilla a pénétré illégalement sur le sol des Etats-Unis. De plus, il s’agit d’une sans-papiers de type A (pour « Absolu »), ce qui aggrave son cas. Ses complices, les dénommés…

– Albano Davilla, votre honneur…

– Ofelia Perez…

– Les dénommés Albano Davilla et Ofelia Perez ici présents ont, quant à eux, des passeports et des visas en règle. Aucune charge n’est donc retenue à leur encontre, d’autant que ni l’homme ni la femme n’ont opposé la moindre résistance à nos agents lors de l’arrestation. En revanche, Lorèna Sofià Davilla devra quitter le sol états-unien dans les trois mois, sous peine de se voir extrader vers Cuba. Pendant la période où elle séjournera aux Etats-Unis, elle sera assignée à résidence et devra se présenter devant le juge les premiers et troisièmes jeudis de chaque mois. En cas de manquement à cette décision, elle sera rapatriée sans délai. Les susmentionnés A. Davilla et L. Perez sont libres de leurs mouvements ; par conséquent, ils peuvent résider à leur guise sur le sol américain. Il s’ensuit qu’ils pourront également quitter la Floride, et même les Etats-Unis, pour la destination de leur choix, quand ils l’entendent, y compris en compagnie de la mineure Lorèna Sofià Davilla, si tel est leur désir.

– …

– Affaire suivante !

Idéal (Niveau « tous », 1 mn)

Dans ce milieu rude, exclusivement masculin, où les seuls loisirs étaient les concours visant à désigner le plus gros buveur d’aguardiente et les séances de tir qu’organisaient les hommes de main chargés des transports clandestins de cocaïne, Lorèna faisait l’unanimité autour d’elle. Pour s’enrichir ou par goût, tous ces hommes avaient laissé derrière eux une jeune sœur, une nièce, une petite fille. Lorèna les incarnait toutes… Aussi, cinq ans plus tard, la gamine de La Plantacion était-elle devenue leur idole. Les hommes du Cartel se mettaient en quatre pour lui offrir qui jouets, qui bijoux, qui gourmandises. Habillée comme une princesse, son intelligence, sa beauté, sa gentillesse, son charme, sa modestie étaient loués sans cesse. Elle ne s’ennuyait jamais, mais ce qu’elle préférait par-dessus tout, c’était un présent collectif qu’on lui avait offert pour ses quatre ans. Pour elle et pour elle seule, les narcotrafiquants avaient érigé – sur une île située au milieu du fleuve – un palais minuscule, pour lequel ils avaient utilisé des matériaux transparents, exclusivement. Du toit jusqu’aux murs, en passant par les meubles et les jouets, tout ce qui l’entourait, absolument tout, n’était que verre trempé, cristal ou Plexiglas. Pour ces êtres âpres et violents, habitués à fréquenter la mort directement comme par procuration, cette construction fantastique répondait sans nul doute à un besoin intime de transparence et de pureté sublimées. Demeure idéale séparant l’Homme de la Nature tout en le liant à elle, el Palacio de Crystal qu’ils avaient bâti pour Lorèna préfigurait ici-bas et dès maintenant l’Utopie ultime, impossible à atteindre mais tellement, oh ! tellement désirable. Quant à la gracile propriétaire de ce symbole immaculé, a-tellurique, diaphane, celle-ci en ignorait pour l’heure la formidable portée et ne souffrait pas le moins du monde de se trouver ainsi exposée au regard inflexible – quoique aveugle – que l’Univers tout entier dirigeait vers elle en permanence. C’était un cadeau extravagant, un présent magique. Lorèna empruntait tous les jours le pont qui reliait la rive à son palais, pour y passer d’interminables moments, à contempler les reflets des arbres, du ciel, de ses cheveux, dans les parois de cristal ou à travers les ardoises transparentes formant la toiture de l’ouvrage. Sa pureté et sa richesse mises à part, l’étrange palais de Lorèna, dont les dimensions étaient celles d’une grande maison pour poupées, faisaient penser à ces temples qui ornent le bord des routes et sont destinés au culte de la Vierge Marie.

– J, K

Karoll 1 (Niveau « tous », 6 mn)

Né avec les signes de la Grande Crise, Karoll Fata était l’aîné d’une famille de onze enfants. Celle-ci vivotait en marge d’un hameau perdu, qu’aucun cartographe sérieux n’avait pris la peine de consigner. Les pruniers plantés devant la maison étaient rachitiques, mais l’herbe y poussait dru, et un petit ruisseau donnait un peu de fraîcheur, même lorsque partout à la ronde la chaleur des midis du mois d’août écrasait les hommes et les insectes. La « glorieuse mère patrie » avait attribué au père de Karoll un minuscule lopin de terre à l’écart du village, après la Première Guerre, pour ses faits d’armes. Ceux-ci lui avaient aussi valu la Petite Croix du Mérite Militaire, une maigre pension, et des cheveux dont on racontait qu’ils avaient blanchi en l’espace d’une seule nuit. Son unique autre trésor était une antique sphère de cristal, dont il avait hérité, bien avant la naissance de ses propres enfants. La guerre finie, le père de Karoll était rentré chez lui exempt de toute blessure ; cependant, ses campagnes, qui lui avaient fait traverser plusieurs pays, étaient bien réelles. Pourtant, pendant cinquante ans, jamais il n’en parlerait. Et, lorsque enfin il le ferait, il décrirait les ennemis qu’il avait dû affronter sous les traits d’horribles vampires parlant sept langues, tandis qu’ils le saignaient, pour boire son sang dans d’immenses coupes d’or artistement travaillées, et incrustées de gemmes. Mais il est vrai qu’à ce moment-là ses crises de delirium tremens seraient devenues presque quotidiennes.

Manquant de tout, Karoll avait commencé à travailler à l’âge de sept ans. Responsable d’un troupeau d’environ deux cents moutons, confiés chaque année à ses parents par les propriétaires des alentours, il courait du matin au soir, entravé dans sa marche zigzagante par un long manteau élimé, seul héritage qu’il tenait de Panaït, son arrière-grand-père, dont il ne savait absolument rien, si ce n’est qu’il avait disparu sans laisser de trace, des décennies auparavant. Sa vie n’était pas de tout repos, loin s’en faut, mais si sa destinée n’était pas aussi enviable que celle d’autres enfants, Karoll l’ignorait et il s’en contentait. Il passait l’hiver aux côtés d’Anna, sa mère, une femme aussi suave qu’effacée. Tandis que lui l’aidait, Anna lui narrait des histoires merveilleuses ou chantait des ballades belles et très tristes, dont Karoll ne savait si elles appartenaient à un patrimoine ancien ou si sa mère les composait pour lui. Karoll passait l’été dehors, à se souvenir des contes entendus pendant l’hiver, qu’il répétait à son troupeau sans se lasser. Quelques oignons crus, auxquels s’ajoutaient parfois un morceau de fromage de brebis et une portion de polenta froide dont la croûte crissait entre ses dents, lui suffisaient pour la journée. Et puis, qu’il pleuve ou qu’il vente, il était libre et il aimait les animaux. Les saisons et les années passaient, rythmées par les consécrations, les unions, les séparations définitives. Fata Karoll avait déjà treize ans quand les premiers échos d’une nouvelle guerre commencèrent à arriver jusqu’à son village, encore lointains, mais de plus en plus présents. Tout vint à manquer brutalement et, après trois années de sécheresse, la disette, solidement installée, ne pardonnait plus personne. Même les riches fermiers décidèrent l’un après l’autre, comme s’ils s’étaient donné le mot, de retirer, pour le sacrifier, le bétail confié à la famille de Karoll. Celui-ci supportait mal de se trouver ainsi désœuvré, même si pendant quelque temps il prit plaisir à participer aux joies de ses cadets. Les garçons jouaient à la guerre sans se lasser. Plus âgé et plus réfléchi, Karoll ne partageait pas toujours l’entrain des autres enfants. Pourtant, il les accompagnait volontiers. Il le fit jusqu’au jour où deux de ses petits frères furent déchiquetés dans la déflagration d’un obus d’une autre guerre. Ils l’avaient découvert dans la futaie, rongé par la rouille, et ils avaient tenté de le ramener à la maison ; Karoll dut aider son père à rassembler les corps mutilés et à les enterrer au fond du jardin. Ensuite, il s’enfuit en pleurant et ne revint qu’à la tombée de la nuit, sans un mot. Autour de la table que l’on n’avait pas encore débarrassée, tous serraient les dents, fronçaient les sourcils et fermaient les yeux à moitié, comme des statues de sel. À compter de ce jour, Karoll évita farouchement les siens. « Sans aucun doute, la mort de ses deux frères », murmuraient ceux qui l’entouraient. Mais, les pensées où Karoll s’abîmait comme pris d’étourdissement, ne cessaient de rôder autour du terrible secret qui l’unissait à sa mère. Sa très brève existence n’était plus qu’une enveloppe déchirée en mille morceaux dont, pourtant, il ne semblait pas possible de se séparer. Un secret fatal, et le voici soudain devenu étranger au monde, comme à lui-même. Et prêt à éprouver une absolue liberté. Il était toujours dans cet état lorsque, trois mois plus tard, son père lui proposa de l’accompagner en ville pour le présenter comme apprenti chez quelque maître artisan : Karoll fut d’accord sans hésiter. Son père s’était déjà renseigné sur les places à prendre, qui n’étaient pas si nombreuses. Pour tout dire, il avait le choix entre devenir bâtisseur ou être bottier plus tard. Une fois en ville, ils décidèrent d’aller d’abord chez le chausseur. L’homme paraissait vraiment bon et les mit rapidement à l’aise. Les conditions proposées étaient des plus honnêtes. Aussi, lorsque l’artisan, se retirant pour un moment, les laissa seuls, Karoll fit-il savoir à son père qu’il voulait bien rester et prendre cette place. Il le lui dit très vite et le regard baissé, comme pour se débarrasser d’un poids trop lourd à porter. Comprenant son état, le père se garda d’insister. Il tira de sa poche le vieux globe de cristal dont il ne se séparait jamais, pour la tendre en silence à Karoll. Une fois que le talisman eut changé de main, le père et le fils se séparèrent dehors, devant la porte, sans un geste. Puis, ému, Karoll se retourna brusquement et rentra d’un pas appuyé dans la demeure du cordonnier. Une nouvelle vie débuta alors pour lui : les jours se suivaient et se ressemblaient au point qu’on en perdait le fil, mais l’harmonie et la sérénité y régnaient. La chaleur des bûches allumées dans les antiques poêles en terra-cotta émaillée faisait oublier la rigueur des longs hivers continentaux. Quant aux étés, ceux-ci ressemblaient à une course de cache-cache derrière de lourds rideaux, qui déplaçaient la forte odeur des cuirs fraîchement tannés, venus de Russie ou d’ailleurs. Les mains de Karoll, ses yeux, tout son corps aimait ce travail de précision mais vivant, et il le faisait bien. Peu à peu, on le vit moins tendu ; à plusieurs reprises, lui-même se surprit en train de rire aux blagues de ses compagnons, avec lesquels il partageait à présent les journées dans l’atelier, le casse-croûte du midi, ses soirées et même ses dimanches. Lorsque son maître louait son goût prononcé pour la chose bien faite, le jeune Fata s’empourprait d’allégresse. Toutefois, ce qu’il affectionnait au-dessus de tout, c’était de suivre le vieux bottier, quand celui-ci se rendait au marché se tenant tous les jeudis sur la place de l’Église. Ils y passaient un merveilleux moment. Ils essayaient de vendre au plus offrant les articles dont ceux qui les avaient commandés ne voulaient plus, ou qui les avaient abandonnés faute de pouvoir les payer. Entre deux ventes, l’artisan exposait à Karoll par le menu des anecdotes rocambolesques, dont il était, comme par hasard, le jeune et intrépide héros. Pour quelques heures, son vieux maître recréait ainsi l’atmosphère si particulière de Vienne et de l’empire austro-hongrois du début du siècle précédent. Entre-temps, le travail continuait. Malgré la guerre, dont les échos étaient à peine plus proches, Karoll aurait pu, lui aussi continuer, jusqu’à la fin des temps. Mais, un lundi matin, c’était au printemps 1942, le bottier, qui la veille était rentré fort tard d’une noce copieusement arrosée, demanda à son apprenti préféré de se rendre à l’autre bout de la ville, pour livrer trois paires de bottes à un général. Celui-ci les avait commandées quinze jours plus tôt et devait, paraît-il, prendre son nouveau commandement le lendemain à l’aube.

On ne sut jamais ce qui se passa vraiment ce jour-là et, plus tard, Karoll lui-même se perdrait dans les méandres de la vérité, tant ses versions seraient nombreuses et contradictoires.

Lors d’un interrogatoire serré qui dura plus d’un mois, durant lequel les gendarmes chargés de l’affaire dosèrent savamment les promesses de pardon, les menaces de prison à vie et les coups, le prévenu Fata K… « avoua » successivement :

  1. avoir perdu les bottes et s’être enfui, de peur d’être puni par son maître ;
  2. avoir abandonné les bottes dans la panique, lorsqu’une meute de chiens l’avait attaqué ;
  3. avoir livré la marchandise, sans s’en apercevoir, à une mauvaise adresse, avec la fausse promesse du maître des lieux qu’on enverrait le paiement plus tard ;
  4. avoir livré les bottes au bon commanditaire, qui l’avait fait chasser par ses hommes ;
  5. avoir été dépouillé par des voleurs, tandis qu’il rentrait chez son maître avec l’argent ;
  6. avoir vendu les brodequins et tenté de s’enfuir avec l’argent, comme un traître qu’il était.

Atterré par tant de mauvaise foi, le maître exigea qu’une peine exemplaire vienne frapper ce serpent perfide qu’il avait nourri au sein : le juge envoya « le jeune rouge récalcitrant » croupir derrière les barreaux. Karoll Fata fut condamné à vingt ans de prison ferme ; lui-même avait à peine quinze ans.

Karoll 2 (Niveau « tous », 4 mn)

Alors qu’au dehors tout était maintenant aux joies du renouveau, même si l’odeur de la poudre à canon se mêlait plus souvent que naguère aux fragrances du printemps, Karoll se retrouva jeté dans une cellule humide, obscure et exiguë, qu’il devait, de surcroît, partager avec deux autres séquestrés… Trois heures de promenade quotidienne dans la cour, sous les regards indifférents, féroces ou méprisants des gardiens armés, trois heures passées à l’ombre menaçante des miradors, voici tout le semblant de liberté qui lui restait désormais. Malgré leurs noms de saints, les camarades Georges et Lucas, avec lesquels Karoll partageait sa cellule, étaient, eux, de vrais « rouges ». Comm-mun-nistes, clan-des-tins et a-thées! Colleurs d’affiches nocturnes et militants le jour. Perdus par leur prosélytisme, par leur naïveté ou les deux. Ayant répondu en russe aux questions, elles aussi posées en russe par les provocateurs en civil de la Sûreté, ils s’étaient fait arrêter aussitôt. Les camarades connaissaient par cœur le Manifeste du Parti Communiste, qu’ils décidèrent d’enseigner à leur jeune recrue, involontaire encore que consentante. Mais, avant d’être « formé », Karoll se devait de répondre à trois questions.

– Crois-tu en Dieu ?

Karoll n’avait jamais eu le temps de croire. Il le leur dit et sa réponse plut beaucoup aux camarades, qui décidèrent de poursuivre l’enquête.

– As-tu été exploité, camarade ?

Karoll leur répliqua qu’il n’en savait rien, mais il voulut bien leur révéler sa très brève vie. Oui, conclurent les camarades, il l’avait été.

– Sais-tu lire ?

– Je sais écrire mon nom.

Jeune, athée, pauvre et exploité : Georges et Lucas étaient ravis de l’extrême qualité de la pâte qu’ils avaient entre les mains. Pâte qui n’attendait pour grandir qu’un peu de levain idéologique… Commença alors un travail patient, auquel le calme de la prison et l’isolement où ils étaient convenaient à merveille. Au fil des mois, il apparut de plus en plus clairement que le jeune Fata était un communiste né. Il possédait ses textes par cœur, et il pouvait les réciter pendant des heures dans sa cellule humide et sombre. Il y apprit aussi à lire, un peu à la façon des sourds-muets, car ils n’avaient ni livres, ni ardoise, ni crayon sous la main. Quant à la conscience politique de Karoll, celle-ci avait fait des bonds extraordinaires…

« Exploité sans pitié depuis mon plus jeune âge, j’ai voulu frapper, en même temps, les représentants du capitalisme et ceux de l’impérialisme militaire et me suis enfui avec les trois paires de bottines, lesquelles n’appartenaient ni à l’exploiteur bourgeois, ni au général assassin, mais au peuple qui les avait fabriquées à la sueur de son front. Après une course-poursuite à travers toute la ville, croyant avoir semé tout adversaire, je les ai enfin vendues et je voulais offrir l’argent à la cellule communiste de la ville. Mais j’ai été trahi. Supplicié par mes geôliers, des chiens enragés à la solde des ennemis de classe, j’ai inventé des histoires plus invraisemblables les unes que les autres, pour semer la confusion et ne pas mettre en danger mes amis. Les vingt années de prison que j’ai récoltées prouvent que j’ai réussi. »

Les deux compagnons l’avaient adopté et Karoll n’avait plus qu’une hâte : obtenir le carnet rouge de membre du Parti, afin d’aider ses amis à ériger un monde meilleur. Un monde sans passé. Hors des murs de la prison. Hors de lui-même.

Deux années s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles des rêves en rouge et blanc entrecoupaient de plus en plus souvent les terribles cauchemars qui tourmentaient Karoll depuis le jour où il avait dû enterrer ses frères…

Le 25 août 1944, des manifestants résolus, parmi lesquels les moins enthousiastes n’étaient pas plusieurs dizaines de communistes brandissant des drapeaux rouges, prirent la prison d’assaut, libérant leurs camarades Georges et Lucas, en même temps que Fata Karoll leur jeune protégé et voisin de cellule. Les insurgés le laissèrent partir sans encombre et, puisque ce n’était pas un droit commun, il y eut même quelques brefs « hourras ». C’est de lui-même que, dès le lendemain matin, sa boule transparente dans une poche, Karoll se présenta à la permanence locale du Parti, pour requérir sa carte de membre. On le reçut avec chaleur et on lui expliqua qu’une réunion allait se tenir quatre jours plus tard, lors de laquelle sa candidature serait considérée. Il aurait à répondre séance tenante aux interrogations des camarades. Vu son âge tendre et son passé d’incarcéré, Karoll Fata n’aurait même pas à exposer son autobiographie. Quant à son admission, celle-ci ne devrait soulever aucune difficulté. Bien entendu, sa requête serait soumise aux voix, ainsi que l’exigent les statuts et la règle du centralisme démocratique, mais seulement pour la bonne forme… Malgré tout, le 30 août 1944, moins d’une semaine après sa libération inattendue, lorsque Karoll se présenta à la permanence régionale du Parti, il n’était plus du tout question de vote « pour la forme », ni d’admission « sans problème ».

Il faut avouer que l’époque était trouble et les socio-traîtres omniprésents…

Karoll fut accueilli poliment. On lui demanda, avec un brin de déférence narquoise, d’attendre son tour. Ce qu’il fit, pendant une heure ou plus. Enfin, descendant du ciel en chevauchant un rouge étendard déployé, un camarade dûment habilité vint vers lui. Celui-ci s’arrêta, posa une main lourde mais amicale et protectrice sur l’épaule du jeune homme, avant de lui adresser la parole, en adoptant des termes choisis.

– Bonjour, Fata. Camarade, bonjour. On a beaucoup parlé de toi, ce matin. Les compagnons ont analysé ton cas. Objectivement. Le plaçant dans le contexte historique actuel. Est-ce que je peux t’appeler Karoll ? Merci. Écoute, Karoll. Ta demande d’adhésion arrive trop tôt. Il ne faut rien précipiter. Maintenant que nous avons retourné les armes contre la botte hitlérienne, l’avenir est à nous. Radieux. Des chantiers patriotiques vont s’ouvrir un peu partout dans le pays. Vas-y donc, vas. Vas et construis. Et n’oublie pas de redemander ton carnet de membre très bientôt, où que tu sois. Ce que je veux te dire, eh! bien, c’est qu’il te faudra la redemander là où tu seras. Sans faute. Ah!, Karoll, j’oubliais… Il y a des camarades qui pensent que ton prénom est d’origine étrangère. Allemand, peut-être ? Serais-tu pareil à Kurt, parent de Koebbels, du pays de Koethe ? Allez, au revoir et bonne chance.

Karoll 3 (Niveau « tous », 6 mn)

La seconde conflagration mondiale avait été dévastatrice. La Transmanie tout entière était à rebâtir. Pendant sept longues années, Karoll vécut au rythme des brigades rouges. Comme tant d’autres révolutionnaires, il mit, lui aussi, beaucoup d’enthousiasme à dormir à la belle étoile, à se laisser éveiller par les haut-parleurs dès cinq heures du matin, à se laver succinctement avec un peu de neige, à avaler du chou farci et des haricots rouges comme petit déjeuner, pour être de ceux qui :

  • sondaient les montagnes,
  • dressaient des barrages,
  • élevaient des combinats.

Ou restauraient les voies ferrées, que les Soviétiques, puis les communistes et enfin les Allemands avaient scrupuleusement sabotées durant les quatre années précédentes… Dans ces camps de la reconstruction permanente, l’existence des ardents forçats volontaires était réduite au dur contact avec la nature récalcitrante. Le sismographe de leur activité spirituelle mettait en évidence un spectre limité : le tracé de l’appareil indiquait, qu’en gros, ils entonnaient des chants patriotiques jusqu’à midi et vidaient d’énormes dame-jeanne de prune du pays, jusqu’à minuit. Quant à la vie sexuelle des impétrants, celle-ci se situait à un niveau anormalement bas pour des hommes émancipés, mais très satisfaisant pour les chèvres et les poules des environs. Karoll apprit l’Internationale, ainsi que beaucoup d’autres chants entraînants. Néanmoins, s’il prit goût à la mirabelle, jamais il ne se laissa surprendre à rôder autour des basse-cours. En février 1952, alors qu’il venait d’avoir vingt-cinq ans, le vaillant citoyen Fata Karoll fut appelé sous les drapeaux. Plusieurs faits marquèrent les trois années de service passées dans une garnison de banlieue. Celle-ci occupait une zone située juste au-delà de la barrière séparant la Capitale des champs de maïs. Champs dont on était alors loin d’imaginer qu’ils accueilleraient, moins de vingt-cinq ans après, des centaines de barres HLM, dont aucune, il est vrai, ne porterait la signature d’un Le Corbusier. Simple coïncidence ou rapport de cause à effet, plusieurs de ces immeubles s’effondreraient d’ailleurs en quelques secondes, le 4 mars 1977, aux environs de 19 heures et 21 minutes, temps universel. Lorsqu’il se fut habitué à la caserne, Karoll, pour commencer, se mit à fumer. D’incoercibles quintes de toux secouaient pourtant, depuis les nuits d’hiver passées dehors, régulièrement sa poitrine. Seulement, il pouvait ainsi avoir droit, lui aussi comme la plupart des appelés de son peloton, aux pauses que le lieutenant accordait sans trop se faire prier aux fumeurs invétérés, ce qu’il prétendait être désormais. Avant de s’être abandonné à son tour à cette militaire et grégaire habitude, autrement dit pendant les deux premiers mois ayant suivi son arrivée sous les drapeaux, Karoll avait dû se contenter de dévisager ses condisciples de la Troisième Compagnie. Ceux-ci profitaient de bienveillants repos, tandis qu’il continuait à retourner la terre avec sa pelle de campagne, ou à démonter puis remonter son fusil. Cette tâche était des plus difficiles, mais Karoll y parvenait à merveille car, bien que son arme fût fabriquée en URSS, ses plans étaient d’origine allemande. Pendant près de deux ans, il préféra les gardes à toute autre activité. Même de nuit. Même en hiver. Etre seul avec son arme et ses pensées, il trouvait cela apaisant. Il n’eut peur qu’une seule fois. À force de fixer le firmament, allongé sur le dos dans un lit de neige moelleuse, il s’était assoupi. Malgré le froid. Il se réveilla en sursaut, sentant un poids sur sa poitrine et un souffle chaud sur le visage. Il eut à peine le temps d’apercevoir un renard s’écartant de lui en un saut gigantesque. L’instant d’après, celui-ci s’était évanoui. Karoll ne divulgua à personne cette rencontre secrète. À partir 1954, avec beaucoup de retard sur ses camarades, Karoll commença à faire le mur. Il faillit y renoncer un soir où le caporal de garde le découvrit alors qu’il réintégrait ses quartiers. Le militaire pointa son fusil chargé vers lui. Karoll essaya de se faire reconnaître, mai l’autre semblait intraitable. « J’aime mieux, lui dit-il, que ce soit ta mère à toi qui pleure, et non la mienne ! » Après lui avoir promis cinq paquets de cigarettes, Karoll put enfin passer, pour se présenter à l’appel du soir. Malgré cet incident, Karoll continua ses escapades, car il venait de rencontrer Gilda. Aussitôt dehors, il allait la rejoindre à quelque coin de rue, déterminé à l’avance. Puis, ils se dirigeaient ensemble vers une salle de cinéma, un parc, un cimetière. C’est dans une salle obscure, que sa main s’aventura pour la première fois à la recherche du corps de Gilda. En effleurant ses doigts délicats et frais, Karoll fut submergé d’émotion. Il resta ainsi sans bouger jusqu’à la fin de la séance. Le film suivant, « Altaïr », fut celui de leur premier baiser. Ils s’enlacèrent alors que la révolution soviétique triomphait sur Mars en musique. C’était un film muet et eux non plus ne parlaient pas. Les parcs de la Capitale offraient d’autres possibilités au jeune couple. Assis sur un banc, ils pouvaient faire des projets pour « après ». Karoll expliqua ainsi à Gilda qu’on lui avait proposé de suivre des cours dans une école militaire de province. Mais, une longue séparation en était le prix. Plutôt que de renoncer à Gilda, les mains, les lèvres, les yeux de Karoll votèrent à l’unanimité pour que celui-ci renonce à cette possible carrière. Les cimetières étaient autrement intéressants. Il y avait moins de monde et l’on pouvait s’étendre dans l’herbe, à l’écart de tout observateur indiscret. Pour ces conjonctions plus charnelles, Karoll laissait glisser une bouteille de vermouth dans la poche de son vaste manteau militaire, qui leur servait de couche. Karoll n’avait pas beaucoup d’expérience avec les femmes, mais, le vin cuit aidant, Gilda et lui arrivèrent, un samedi soir d’été, au même point que tant d’humains avant eux. Lors de ses consignations, Karoll se repaissait sans fin de ces instants où Gilda et lui, allongés dans l’herbe, se tenaient par la main, après l’amour. Bientôt, il fut question de mariage. À la mairie évidemment, Karoll et son pays étant athées. Gilda avait pour géniteur un impénitent « buveur de brunes ». L’ayant appris, Karoll que le tabac n’avait, malgré ses tentatives, décidément pas fait succomber, choisit de mettre de côté sa ration, plutôt que de continuer à la brûler. C’est ainsi qu’il put faire forte impression sur son futur beau-père, lorsque, six mois plus tard, entraîné par Gilda, Karoll fit sa connaissance. Ils n’étaient pas encore assis, et voilà que déjà, Karoll posait sur une grande table proche, avec des gestes mesurés, la malle en bois peint qu’il avait à la main en arrivant, affirmant sans ambages que, personnellement, il ne fumait pas. Puis, il ouvrit sa malle kaki réglementaire et, se tournant vers le père de Gilda, proclama d’une voix maîtrisée qu’il lui offrait les soixante-trois paquets qui s’y trouvaient, soit, précisa-t-il, un peu gauche malgré tout… « 1200 cigarettes environ, auxquelles j’ai eu droit comme caporal ces six derniers mois. ». Cette façon de se présenter peu commune, en laissant entendre qu’il fréquentait Gilda depuis plusieurs mois, plut assez à l’heureux récipiendaire de cet inattendu et somptueux cadeau. C’est pendant ses nuits de garde qu’il commença à lire vraiment, c’est-à-dire à compulser avec une passion dévorante œuvres de fiction, recueils de poésies et livres d’histoire. Karoll avait exploré les recoins les moins accessibles de la bibliothèque du régiment. Il en avait fait le tour à plusieurs reprises. Les romans d’espionnage filaient entre ses doigts fébriles : à chaque fois, il était aussi surpris devant l’intrigue qu’admiratif devant le dénouement. Habituellement, cette littérature de circonstance mettait en scène des traîtres qui s’attaquaient aux conquêtes du communisme, essayaient de déstabiliser le régime populaire ou bien envisageaient de renverser la dictature du prolétariat ! Détectant, comme mus par un sixième sens, la nature maligne de ces inqualifiables agissements, les citoyens prolétaires, ouvriers, paysans ou même intellectuels, accouraient aussitôt pour avertir les forces de l’ordre. Bien sûr, les organes de la sécurité étaient déjà en train de mener l’enquête. Les traîtres étaient démasqués, et les informateurs récompensés au plus tôt, presque toujours publiquement. Les contes, les mythes anciens et les légendes attiraient aussi Karoll. Ainsi, subjugué par le mythe d’Icare, Karoll le lut et relut plus d’une douzaine de fois, espérant en secret à chaque nouvelle lecture que ce héros dont il se sentait si proche pourrait s’affranchir de son tragique destin… Le triste sort d’Icare rappelait à Karoll celui qu’avait connu Manolé. La ballade du maître maçon – qu’il tenait de sa mère – racontait comment celui-ci avait emmuré sa jeune épouse dans les fondations d’un monastère dont il était l’architecte. Cet acte avait été perpétré par le maître maçon à la suite d’un rêve, pour conjurer la malédiction dont il était l’impuissant objet. Abandonné par ses compagnons sur le toit de son chef-d’œuvre à peine achevé, Manolé avait imité Icare, se donnant des ailes de fortune. Malgré son génie, celles-ci n’avaient pu le sauver ; à l’endroit de sa chute avait jailli une source. Son eau était amère : c’était – affirmait la ballade – les larmes ininterrompues du malheureux Manolé. En tout, de décembre 1952 à juin 1955, pas loin de trois cent cinquante livres passèrent ainsi entre les mains de Karoll, certains cinq ou six fois de suite. Presque tous le touchèrent d’une façon ou d’une autre : en tout cas, il les lut tous jusqu’au mot « FIN ». C’est d’ailleurs la seule activité que, par la suite, Karoll, qui deviendrait un beau jour le meilleur ami du Vice-Président, n’abandonnerait jamais complètement. Ou, peut-être, est-ce la seule qui ne l’abandonnerait jamais ?

Karoll 4 (Niveau « tous », 9 mn)

En mars 1956, une vieille méchante pneumonie jamais soignée fit atterrir Karoll à l’hôpital militaire central de la Capitale. En cette fin d’hiver, les patients étaient en surnombre dans la chambrée commune, car il y faisait meilleur qu’à la caserne. Sa feuille d’admission à la main, l’on pouvait, soit partager le lit d’un autre malade, soit s’installer sur un matelas posé à même le sol. Arrivé en dernier, Karoll dut se recroqueviller pendant quatre ou cinq nuits sous une table, à côté d’un grand calorifère qui asséchait l’air chargé d’odeurs viriles. Il accepta cette situation avec philosophie sinon avec joie, puisque, pour la première fois de son existence, on allait s’occuper de lui. Et puis, dans le parc de l’hôpital, les rencontres intéressantes ne manquaient pas. Il lia ainsi connaissance avec les mutilés du pouce et avec ceux du gros orteil, deux catégories d’accidentés volontaires ayant préféré perdre un peu d’eux-mêmes, plutôt que de passer plusieurs années sous les drapeaux. Ensuite, Karoll découvrit l’impressionnante tribu des mangeurs de craies colorées et d’encre noire, lesquelles font monter votre fièvre en un clin d’œil et rendent le thermomètre, comme l’infirmière qui vous suit, apoplectiques. Karoll approcha aussi de très près les simulateurs de tous ordres. Les uns, mélangeaient somnifères périmés et alcool frelaté, pour obtenir leur libération avant terme. D’autres, après avoir abondamment recouvert de dentifrice le visage impassible de quelque antique médecin statufié par les soins de l’armée, s’employaient à jouer les barbiers de village. Il y avait aussi ceux qui, pour prolonger leur séjour à l’hôpital, offraient leur corps à titre de planche anatomique vivante aux médecins militaires chargés de cours à la Faculté. Le service des tuberculeux dans lequel Karoll avait été placé, était dirigé d’une main de fer par un ancien chirurgien militaire n’ayant jamais porté des gants de velours. L’officier regrettait beaucoup la guerre, avec son cortège incessant de blessés. En ces temps malheureusement révolus, il suffisait d’une bonne dose de détermination, d’une scie à métaux et, éventuellement, d’un peu d’alcool dénaturé, pour amputer quiconque, selon un protocole aussi sommaire que radical. Après avoir examiné Karoll, il reposa son stéthoscope à peine tiédi par le contact avec l’ausculté et lui dit, presque en le rudoyant :

– Ton poumon gauche est complètement pourri. Il est inapte pour le service, caporal.

Karoll, qui, depuis le premier jour de son admission à l’hôpital militaire, suivait un régime spécial, à base de neuroleptiques majeurs et autres calmants encore en phase expérimentale, était plongé une fois de plus dans son passé, et semblait s’entretenir avec ses vieilles tourmentes familiales. Comme dans un rêve, il s’entendit répondre d’une voix héroïque, malgré sa langue pâteuse :

– Enlevez-le, mon capitaine et jetez-le aux chiens!

La réponse de l’expert ne tarda pas ; elle était à la hauteur de sa réputation :

– Bravo, soldat!

Un poumon en moins, Karoll Fata rentra chez lui dix jours plus tard. Enceinte pour la quatrième fois en deux ans, Gilda faillit, une fois de plus, ne pas pouvoir mener à terme sa grossesse. Elle dut partir à la campagne, chercher auprès de sa mère le repos absolu, « nécessaire pour garder au moins cet enfant », lui avait dit le vieil accoucheur juif vers lequel on l’avait dirigée. Vers la fin du mois de novembre de cette même année, moins de trois mois après la naissance de son fils Adam, Karoll décida de demander une nouvelle fois son entrée au Parti.

Le siège de la permanence, un ancien palais d’hiver investi par les nouveaux hommes forts du pays, l’intimidait légèrement. Il expliqua sa situation au camarade portier, qu’il put identifier sans hésitation à son brassard tricolore et à la magnifique étoile brillante, qui ornait sa casquette léniniste. On lui demanda d’attendre. Quelques minutes plus tard, le portier revint, s’enquérant auprès de Karoll, pour savoir s’il avait constitué un dossier à l’appui de sa demande. Celui qu’il tenait à la main n’était pas bien épais. Il contenait une seule pièce : la demande d’adhésion. Après quelques instants de réflexion, le factionnaire lui dit de revenir le lendemain à la même heure, en apportant aussi son autobiographie. Les camarades allaient étudier son admission et il aurait la réponse aussitôt. De retour chez lui, Karoll se mit aussitôt au travail. Au début, il se demanda si le journal commencé plusieurs années auparavant, alors qu’il passait d’un chantier patriotique à un autre, ne pourrait pas lui servir pour rédiger l’autobiographie réclamée. Très rapidement, il comprit que ce qu’il avait noté jour après jour dans l’un ou l’autre de ses trois maigres cahiers d’écolier ne contenait rien d’exaltant, ni même de réellement important ; son journal, se dit-il, n’était vraiment pas révolutionnaire. Il aurait tant voulu que ses mots transpercent d’emblée les apparences, pour laisser pénétrer la lumière de l’ultime vérité jusqu’aux recoins les plus cachés de sa personnalité, mais ne savait comment s’y prendre. Plus naïf que franchement présomptueux, il espérait pouvoir livrer à ses futurs camarades l’essentiel, pur et sans détours. Karoll voulait forcer l’admiration de ses aînés, dès son entrée dans les rangs du Parti. Mais, ce qu’il voulait par-dessus tout, c’était son adhésion. Les trois essais autobiographiques successifs, remis le lendemain matin au camarade portier, tenaient sur moins de six pages. Six pages remplies d’une écriture régulière et recherchée. Pour ces quelques centaines de mots, il en avait déchiré des milliers et y avait passé la nuit. À présent, Karoll était fatigué. Mais il était fier du résultat. Et confiant… Le lendemain de sa brève conversation avec le portier, Karoll était à son poste bien avant l’heure dite. Toute la matinée, il observa les camarades s’affairer, d’épais dossiers sous le bras les propulsant vers des réunions dont il rêvait avec délice. Il commençait à être las lorsque, enfin, une camarade, après avoir échangé quelques mots qu’il ne put entendre avec le portier, se rapprocha de lui. « Les camarades ont étudié ta demande avec beaucoup d’attention, camarade Karoll, lui dit-elle. Comme tu le sais, nous traversons actuellement une période difficile. En ce moment même, la fière Hongrie lutte de toutes ses forces contre ses adversaires, car les conquêtes du communisme y sont attaquées par d’irresponsables contre-révolutionnaires à la solde des impérialistes. Notre situation est à peine meilleure puisque la collectivisation, décidée par le Camarade Secrétaire Général semble prendre du retard. Je crois savoir que tu es né à la campagne. Tu peux nous être très utile, cher camarade. Vas, vas donc et aide-nous à achever au plus vite ce merveilleux processus historique qui finira de transformer notre pays, pour en faire un exemple aux yeux du monde entier. Et, surtout, n’oublie pas te t’inscrire au Parti, camarade. Je ne demande pas de me répondre, mais ton nom est-il d’ici ? Tu ne serais pas Hongrois, comme Kadar, par hasard… »

C’est à partir de ce jour-là que le jeune Karoll prit l’habitude de verser de la vodka, et parfois même du rhum dans sa bière.

Néanmoins, pendant près de six ans, Karoll fit tout ce qui était en son pouvoir pour extorquer aux paysans des quatre coins du pays les signatures grâce auxquelles on allait transformer les minuscules terrains agricoles obtenus lors de la nationalisation en fermes d’État ou bien en coopératives agricoles modèle. Jamais il n’hésita à les harceler, revenant matin et soir, les empêchant de labourer leurs champs, les poursuivant jusque dans leur lit, se rendant aux enterrements des êtres chers. Parfois, à l’approche des fêtes de fin d’année, il se rapprochait en silence, dès l’aube, d’une maison où le cochon serait tué. Il restait à l’écart, mais notait tout dans un petit carnet dont il ne se séparait jamais. Untel commence par apporter une marmite de bouillie de maïs trempé dans du vin et la dépose par terre non loin du goret endormi. L’odeur réveille l’animal qui va tout dévorer. Le cochon qu’ils ont choisi de sacrifier est maintenant complètement éméché. Untel s’empare maintenant d’un gigantesque couteau. Une course-poursuite va s’engager, au terme de laquelle l’animal engourdi par l’alcool sera finalement harponné. Les présents le tiennent fermement. Untel essaie de le chevaucher, cherchant l’endroit où frapper. La longue lame acérée pénètre jusqu’au cœur de la bête. Alors que celle-ci s’effondre, étonnée de ce qui lui arrive, une cruche se remplit de son sang chaud et fumant. Untel porte le récipient à ses lèvres et boit une longue gorgée de sang épais. L’animal gît dans la neige. Les femmes se pressent. Elles s’approchent avec des seaux d’eau bouillante qu’elles lancent sur le cadavre encore chaud. Les brosses en chiendent astiquent à fond le corps figé. Ensuite, on coupe et on découpe. On vide les intestins et on commence à préparer les frittons, le saindoux, les boudins, les jambons et les jambonneaux, les saucisses et le saucisson. Dans un trou préparé la veille, un feu est allumé, pour lequel on utilise de la sciure de bois. Une grande malle est fixée au-dessus de l’épaisse fumée dégagée par la sciure humide. Dans la caisse, Untel va suspendre les morceaux à fumer. Le travail terminé, le propriétaire du cochon, sa famille et ceux qui les ont aidés se mettent à table. Les morceaux de rôti sont généreux et l’alcool coule à flots : des verres de prune d’abord, des carafes de vin ensuite et à nouveau des verres de prune. Karoll choisissait souvent ce moment pour solliciter ses signatures. Pour les obtenir, il n’hésitait pas non plus à monter les uns contre les autres, voisins, fils ou cousins. Ni à les menacer. Sa cause était la bonne, il en était certain. Et puis, cela lui évitait de rester seul avec son secret, seul face à ses propres démons.

En 1962, le Secrétaire Général déclara solennellement devant le neuvième Congrès du Parti que la collectivisation du pays était désormais définitivement achevée.

Un paysan sur cinq n’avait jamais voulu céder demeurant propriétaire malgré tout. Mais au moins ces dangereux irrédentistes étaient-ils maintenant dans l’illégalité… Entre-temps, Karoll s’était retrouvé de nouveau à l’hôpital militaire. Dans la bagarre nocturne née à la suite d’une tentative échouée de collectivisation volontaire et spontanée, le couteau de son adversaire de classe s’était enfoncé par malchance dans son rein gauche. Cela se passait dans le Nord du pays, à quelques kilomètres de l’endroit où Karoll était né. Cependant, il fut transporté d’urgence jusqu’à la Capitale. C’est ainsi qu’il put revoir le capitaine – devenu major – qui des années auparavant l’avait soulagé de son poumon calcifié. Le remettant sans difficulté, Karoll lui abandonna généreusement son rein aussitôt qu’il reprit connaissance: « Coupez-le, camarade major, je n’en ai plus besoin! ». Ce qui fut fait après une longue et lente piqûre, qui l’anesthésia progressivement. Puis, sans crier gare, des ombres menaçantes l’entraînèrent vers le passé. Le garde rouge qui reçut Karoll en cette fin d’été 1962 était armé. Il fouilla Karoll consciencieusement. Puis, le fit patienter dans une antichambre enfumée et noire de monde. On lui avait attribué un numéro d’ordre à trois chiffres. Lorsque son nom fut prononcé, les lampes électriques étaient allumées depuis longtemps dans le bâtiment. Celui-ci faisait penser à une caserne bien plus qu’à un banal immeuble de bureaux. Le Parti était au pouvoir depuis quinze ans. Un pouvoir sans partage, mais que des menaces toutes récentes, nuitamment portées par les ondes des radios occidentales, faisaient trembler sur son socle. Radio Free Europe et la Voix de l’Amérique venaient attiser l’espoir de ses compatriotes qui, pour les plus fous d’entre eux, attendaient jour après jour, depuis 1945, que les Américains débarquent et les libèrent, enfin, comme ils l’avaient fait pour les Occidentaux. Karoll Fata n’avait jamais prêté l’oreille à ces émissions impérialistes et fatalement mensongères. Il savait fort bien qu’elles existaient et que leurs auditeurs se comptaient par millions. Il savait aussi que c’était ces mêmes traîtres et ces corrompus qui faisaient la queue pour acheter les produits capitalistes : des oranges, des bananes, du café. Ou s’interrogeaient sur le structuralisme, quand ils ne parlaient pas de génétique. Et qui à Pâques se rendaient, plus nombreux chaque année, à la messe de minuit. Protégés derrière leurs grands cierges allumés, ils narguaient les caméras espions fixées au-dessus des autels. Certains s’inscrivaient même à la Bibliothèque Française, pour lire « Le Monde Diplomatique » alors que les kiosques à journaux croulaient sous « L’Humanité Dimanche »… On lui promit une réponse pour le milieu de la semaine suivante. Mercredi matin, Karoll se retrouva devant le siège du Parti en même temps que plusieurs centaines de personnes. Les gens étaient calmes, presque paralysés quand, sans raison apparente, des sirènes se mirent à hurler. Puis, alors qu’un silence total s’était installé, des haut-parleurs ordonnèrent à la foule de se disperser immédiatement. Un mouvement indécis s’amorça, que les canons à eau eurent vite fait d’amplifier. La panique gagna les présents et l’on commença à hurler et à courir dans tous les sens. Sérieusement secoué par l’incident, Karoll se soûla pendant de longues heures, sur la terrasse d’un café. En la matière, il a désormais sa propre méthode. Seul à sa table, sans prêter la moindre attention à ceux qui bavardent autour de lui, il commande un double cognac, qu’il avale d’une traite. Ensuite, toutes les demi-heures environ, il demande un demi, accompagné d’un verre de rhum. Il ingurgite une première gorgée de bière, pour faire baisser le faux-col. Puis, il retourne le verre de rhum au-dessus de son bock et siffle le tout en quelques longues lampées. Toutes les deux choppes, il va décharger sa vessie. Lorsqu’il rentre chez lui ce soir-là, tout semble pacifique. Son fils Adam se tient debout dans une bassine en fer blanc, posée par terre au centre de l’entrée–cuisine–salle–de-bains. Une grande casserole d’eau chaude à portée de main, Gilda est en train de lui donner un bain. Adam est nu, mais n’a pas froid. Le verrou de la porte d’entrée est posé. Le passage qui sépare les deux pièces est ouvert. De même que le battant de gauche de la grande fenêtre. Sans crier gare, Karoll se met à frapper, demandant à Gilda et à Adam de lui ouvrir. Gilda sait déjà que son mari est ivre. Elle a un peu peur, mais, pour ne pas effrayer Adam, ne laisse rien transparaître. Debout dans la bassine, l’enfant fixe le verrou du regard, sans rien dire. À travers la vitre, il distingue nettement le visage de son père, défiguré par la colère et abruti par l’alcool, comme s’il s’agissait d’un reflet dans un miroir déformant. Karoll s’en va trouver une masse de fer, rangée au fond du jardin. L’imposant outil à la main, il s’apprête à démolir la porte ou, tout au moins, à en briser la vitre, pour passer la main et enlever le verrou. Alors que l’enfant quitte la bassine sans comprendre pourquoi son père n’attend pas qu’on vienne lui ouvrir, Gilda s’est échappée. Elle a sauté par la fenêtre, mais n’est pas allée plus loin. Côté cour, son père réclame Adam. Il lui ordonne d’ouvrir, en criant. Côté rue, sa mère l’appelle. En lui faisant des signes de la main, elle lui demande de la rejoindre. Le regard de l’enfant va vers Karoll, puis vers Gilda, retourne encore vers son père. Il a six ou peut-être sept ans, il est nu dans sa petite bassine, il est mouillé et se doit de choisir ! Entre son père et sa mère, entre rester ou partir, entre marcher et courir. Il doit choisir la porte ou la fenêtre, la cour ou la rue. Soudain, Adam s’aperçoit que sa mère tient une grande serviette blanche dans ses mains. Alors, n’hésitant plus, il court vers elle, enjambe la fenêtre à son tour. Gilda l’enveloppe dans la serviette de bain et le porte en courant. Une voisine qui a tout entendu les cachera chez elle, dans une vaste penderie où il fait noir, tandis que son père, démolit la vitre de la porte d’entrée à coups de marteau, ôte le verrou et finit par pénétrer chez lui. Une heure plus tard, Gilda et Adam retrouveront Karoll étendu en travers de l’unique lit, en train de ronfler comme un porc. Cette fois-ci il n’a pas dégobillé ; il se pissera sans doute dessus. Demain, il demandera pardon, nettoiera le matelas, offrira un cadeau à Gilda, puis il recommencera. Et cela arrive de plus en plus souvent. Tout comme il lui arrive de passer la nuit au poste, après d’homériques querelles idéo-politico-scatologiques dont il est régulièrement l’instigateur et la victime. Le surlendemain de cette scène, Fata essuya son troisième refus officiel : son nom semblait avoir une résonance anglo-saxonne incitant les camarades à la prudence. On lui avait conseillé de reprendre ses études en suivant les cours du soir et de préparer son baccalauréat. Et, bien entendu, de redemander sa carte de membre du Parti. Grâce à un certificat de complaisance, il put s’inscrire aux cours du soir. Pendant six ans, il ne manquerait jamais l’école. Il y allait souvent ivre, mais son assiduité irréprochable, ainsi que la peur des camarades enseignants de déclencher des incidents pendant les cours, lui permettraient d’avancer année après année dans la préparation de son diplôme. Le Commandant Serge mourut le 4 mars 1965. Lorsqu’il apprit la nouvelle en écoutant la radio comme tous les matins, Karoll, incrédule, sortit dans la rue sans réfléchir. Comme des automates, des milliers de personnes avaient fait la même chose. Dehors, les gens pleuraient, criaient ou bien priaient : chacun avait perdu au même moment que tous les autres un être proche et cher, un parent. Une méchante rumeur, si persistante et si forte qu’elle ressemblerait bientôt à une clameur, ne tarda pas à courir à travers le pays. Ses trop fréquentes rencontres bi- et multilatérales à Moscou auraient été fatales au camarade Secrétaire Général. Sous prétexte de « visites de travail » et autres rendez-vous arrangés, le Kremlin en aurait profité pour se débarrasser du Commandant qui, avec l’âge, était devenu de moins en moins malléable. Sinon inflexible. Déjà sous Staline, puis sous Khrouchtchev, on l’aurait irradié subrepticement, en le faisant s’asseoir dans un fauteuil aux apparences insignifiantes, en réalité mis au point par le célèbre Doktor Mengele. Les Soviétiques avaient ramené ce siège avec eux, depuis Auschwitz jusqu’à Moscou. Au début, l’armée rouge aurait bien eu l’intention de faire une place à ce funeste trésor dans le tout nouveau musée moscovite des horreurs nazies. Mais, le meuble fatal étant toujours en parfait état de marche, les hautes autorités soviétiques, militaires comme politiques, auraient finalement décidé qu’il fût disposé dans une « salle de réception » spéciale du Kremlin. Après trois journées de deuil national, le travail reprit. Aussi les rotatives purent-elles imprimer, en plusieurs millions d’exemplaires, le nom tant attendu du nouveau Secrétaire Général du Parti. Ce nom était celui du plus jeune membre du Bureau Politique. Un nouveau venu pour l’homme de la rue, comme pour la plupart des activistes de base… Cet « inconnu » n’était autre que Tiberiu Yatagan, un vaillant général de quarante-sept ans. Ce fut un coup porté à toutes les gérontocraties du monde, à une époque où la moyenne d’âge des chefs d’État était, à l’Est comme en Occident, plus proche des soixante-dix printemps que de quarante. Cet exploit était tempéré par l’équitable partage du pouvoir, entre Yatagan et Bougomil, ce dernier ayant hérité des Présidences du Conseil d’État et du Conseil des Ministres réunis. Bougomil fut nommé dans ses nouvelles fonctions à vie, c’est-à-dire jusqu’à sa mort. Son suicide survint donc moins de deux ans plus tard. Aucun rapport ne put être établi avec les rumeurs accusant Bougomil, depuis plusieurs mois déjà, d’alcoolisme, d’inceste, de haute trahison, d’arthrose et d’homosexualité. Heureusement, Tiberiu Yatagan, était là. Il accepta instantanément de se sacrifier sur l’autel de la mère patrie, faisant siennes ces nouvelles charges. Il y renoncerait d’ailleurs bien volontiers douze années plus tard. Les camarades pouvant y prétendre ne manqueraient pas. Malheureusement, le Secrétaire Général ayant dû entre-temps s’auto proclamer « Président à Vie, ré-éligible tacitement tous les ans » pour satisfaire les exigences de son peuple, ces fonctions, devenues inutiles, durent être abandonnées aux manuels d’histoire. Purement et simplement. Fata eut son baccalauréat en juillet 1968 et il perdit un œil quatre semaines plus tard. Un ver s’était enkysté dans son globe oculaire gauche. Pour lui éviter de devenir aveugle – ce qui semblait possible – les médecins en firent un borgne, ce qui fut absolument certain. À la maison, il y a maintenant deux lits et deux chambres. Celui d’Adam est surmonté d’une bibliothèque. Il a la grande pièce pour lui tout seul et peut y passer autant de temps qu’il veut, sans être dérangé. Il peut aussi sortir et rentrer quand il veut, surtout s’il enjambe la fenêtre… Il lit, il mange et prépare ses devoirs au lit. Depuis deux ou trois ans, Karoll a transformé en chambre à coucher l’entrée-cuisine-salle-de-bains. Dans la cour, il a construit une petite cuisine en brique rouge et une vraie salle de bains. Karoll quitta l’hôpital un mois après y avoir été admis, avec, en tête,  une seule idée, l’adhésion. Mais, de retour chez lui, il apprit que son fils Adam avait été impliqué dans un trafic de vélos volés à grande échelle. Coupable, complice ou même victime, peu importe, il était « impliqué ». Le vélo qu’Adam s’était fait voler était presque neuf et son père lui fit la morale pendant près d’une semaine. Entre-temps, l’Union Soviétique avait envahi la Tchécoslovaquie. Lorsqu’il fit sa nouvelle demande d’adhésion, le pays était sur le pied de guerre. Deux jours plus tard, on lui téléphona chez lui. Une voix chaude et grave de camarade responsable lui fit savoir que son nom n’était pas sans évoquer le Russe : pour dire les choses clairement, il les faisait penser au Kremlin, aux Kamarades, aux Kombinats… Karoll Fata avait même, semble-t-il, un très léger accent slave. Ou est-ce que la communication était mauvaise ?!

Karoll 5 (Niveau « tous », 7 mn)

Karoll se gardait bien de parler de ses échecs répétés, dont pourtant il souffrait de plus en plus. Mélangés à l’alcool, ceux-ci commençaient même à le rendre méchamment amer envers les siens. Seule Gilda, sa femme depuis maintenant quinze ans, savait à quoi s’en tenir. Karoll l’avait connue lors d’un bal populaire, alors qu’il était caporal et qu’au terme de deux années de service sans éclat il attendait avec impatience d’être libéré de ses obligations militaires. Dès qu’un ami commun avait présenté aux yeux ardents de Karoll la belle et la très frêle Gilda, le coup de foudre avait touché les deux jeunes gens avec une même intensité. La loi de l’attraction universelle avait fait le reste. Deux années plus tard, malgré une malformation congénitale et trois fausses couches, naissait Adam, leur fils. C’est lui, ce fils, qui allait unir Gilda à Karoll. Au moins tout autant que ce qui n’était plus désormais que le lointain souvenir d’un beau jeune homme promis à un avenir aussi radieux qu’utopique. Un homme d’une quarantaine d’années, fantasque, brutal et presque taciturne s’était glissé dans l’enveloppe toute neuve du jeune soldat d’antan. Cet inconnu improbable avait les traits durs, le sourire effacé, les muscles tendus. Il vendait des chaussures dans un petit magasin de la Capitale, depuis bientôt deux ans. Le refus qu’il venait d’essuyer, le troisième ou le quatrième, déjà, avait poussé Karoll à rentrer sa tête entre les épaules et à ne plus lever son regard, qui désormais fixait huit heures par jour et six jours sur sept l’interminable cortège de pieds traversant, comme un filet d’eau sale, le magasin de chaussures. Rentrer chez lui sur quatre chemins était désormais plus qu’une habitude, c’était une sorte de rêve éveillé. Sa lourde serviette marron en porc remplie à craquer de toutes sortes de livres, il passait chaque soir telle une ombre sous les tilleuls et sous les réverbères. Son pas était lourd et sa démarche peu assurée. Un passant égaré dans les rues à cette heure tardive, l’aurait pris pour un canard dont on aurait entravé les deux pattes, attaché les ailes ou les deux. Le plus souvent, personne ne le voyait traverser la nuit pour se diriger en sifflotant vers sa maison depuis longtemps endormie, seul. Certain soir d’été, l’alcool emplissant plus qu’à l’accoutumée sa tête d’une brume épaisse l’amena jusqu’à oublier où il demeurait. Aussi, dans son élan hésitant mais bien réel, prit-il pour cible la maison d’à côté. La disposition des pièces, les meubles et le lit, à n’en pas douter, il était bien chez lui. À cause de la chaleur, la veuve qui y logeait dormait portes et fenêtres ouvertes. Innocent et hagard comme un enfant qui s’ennuie dans une réception, Karoll alla droit vers le lit. Laissant tomber sa serviette, il s’écroula comme un sac de ciment aux côtés de la voisine. La présence de ce corps étranger glissé dans ses draps réveilla la vieille dame en sursaut. Trop effrayée pour reconnaître son fantasque voisin qui deux jours auparavant l’avait traitée de tous les noms, celle-ci se mit à hurler aussitôt. Ne comprenant qu’à moitié ce qui était en train d’arriver, Karoll, ses lourdes chaussures toujours aux pieds, s’en fut, vaguement embarrassé. Son état ne l’empêcha pas de se retrouver chez lui et de s’effondrer près de la vraie Gilda. Une fois de plus, celle-ci faisait semblant de dormir. D’ailleurs, qu’il fût ivre ou non, Gilda, évitait désormais le corps de Karoll. Dans le meilleur des cas, elle lui tournait le dos en lui demandant de ne pas faire de bruit, car leur fils Adam risquait de se réveiller. Mais elle pouvait aussi fermer la porte d’entrée à clé, laissant Karoll dehors pour la nuit. Si, par temps chaud, on le retrouvait au petit matin, allongé au milieu des tomates et des salades plantées dans leur minuscule potager à la fin du printemps, en hiver, Karoll ronflait dans la petite cuisine, ratatiné dans un lit faisant tout au plus un mètre trente de long, bricolé des années auparavant pour accueillir la parentèle venue de province. Du point de vue de Karoll, passer la nuit dans la cuisine n’était pas dénué d’intérêt : il pouvait s’emparer à mains nues des choux farcis ou des morceaux de ragoût préparés par Gilda pour la semaine, à moins qu’il ne choisît de plonger ses moustaches directement dans la casserole de soupe froide, pour s’empiffrer à sa guise. Et puis, pisser dans le petit lit plutôt que sur la couche conjugale, quel plaisir régressif… Un soir, Gilda et Adam furent réveillés peu avant minuit par des cris terribles, provenant de la rue. Tous deux sortirent dehors, en même temps que plusieurs voisins, tirés du lit, par le vacarme. Accroupi devant le tilleul, un homme tenait Karoll par les cheveux en essayant de lui briser la tête contre le bord du trottoir. Celui-ci se débattait entre les jambes de l’homme, en poussant des hurlements d’ivrogne. S’y mettant à plusieurs, les voisins libérèrent Karoll et mirent son agresseur en fuite. Avec l’aide d’Adam, Gilda traîna son mari dans la maison. Située à la base du crâne, la plaie n’était pas profonde. Bien que nettoyée à l’eau, au savon puis à l’alcool, la large entaille ne leur apparut pas moins comme la bouche ensanglantée d’un clown triste. Adam laissa même échapper un cri, mais Karoll ronflait déjà à faire trembler les fenêtres. Le lendemain matin, il avait tout oublié. Plus tard, il prétendrait même que Gilda avait essayé de lui couper la tête avec son hachoir à viande alors qu’il dormait paisiblement. Pour la plupart, les bottes, les chausses et les sandales qui s’arrêtaient, impatientes, anxieuses, mondaines ou placides devant les bras ballants de Karoll dans l’exercice de son métier, avaient rendu depuis longtemps leur âme. De leurs semelles béantes, de leurs talons décapités évoquant les trognons de pomme, de leurs peaux tâchées de sel, s’élevaient, comme un encens destiné au Grand Cordonnier, des effluves nauséabonds et puissants, auxquels pourtant Karoll restait insensible, perdu dans ses propres rêveries au parfum éthéré. Jour après jour, sans prendre garde aux miasmes, sans voir les chaussettes trouées, ni les pieds nus, ni même les jambes gainées de luxueux Nylon, Karoll libérait avec précaution les vieux cadavres pourrissants et, d’une main sûre, faisait essayer à ses clients des peaux toutes neuves, lisses ou rugueuses, sobres ou aguichantes, dignes ou bariolées. Non grâce à Dieu, puisqu’il était toujours athée, mais grâce sans doute au Grand Cordonnier, le 15 septembre 1969, par une belle journée ensoleillée, alors que les châtaignes rondes et lisses ramassées le matin en se rendant à son travail lestaient agréablement les poches de son veston, Karoll reçut enfin le signe qu’il attendait depuis près d’un quart de siècle. Deux bottines rouge foncé, hors d’usage, mais de très bonne facture, à la peau épaisse et souple, aux semelles solides, se tenaient avec une bienveillante fermeté devant son oeil exercé. Les souvenirs n’avaient pas eu le temps de franchir le seuil de sa mémoire que, déjà, il avait reconnu la vieille paire de bottines et identifié leur propriétaire. Incrédule, il leva le regard. Dans seul coup, il se retrouva face à Lucas, son ancien mentor communiste. L’homme avait vieilli, mais son regard fébrile et pénétrant était resté le même que celui qu’il destinait, vingt-cinq ans auparavant, à leurs communs gardiens de prison. Bouleversé, Karoll ne trouvait rien à dire. Ayant repris ses esprits, il put obtenir sans difficulté son après-midi. Comme la matinée touchait à sa fin, les deux anciens camarades quittèrent le magasin sur-le-champ. Ils marchaient en silence, d’un même pas, comme des automates dans la cour d’une prison à l’heure de la promenade. Ce n’est qu’une fois dans le vaste parc du centre-ville que Lucas et Karoll s’arrêtèrent. Pour se regarder d’abord, pour se serrer longuement dans les bras ensuite, tel un père et son fils prodigue, enfin de retour. Émus, ils se dirigèrent vers un banc situé à l’écart. Les deux hommes regardaient à peine les promeneurs solitaires, sans prêter la moindre attention aux bandes de lycéens, insouciants, nombreux et fort bruyants en ce jour de rentrée des classes. Karoll ne disait mot. Il se contentait d’être là. Ce fut donc Lucas qui parla en premier.

– Je te recherche depuis des mois. J’ai eu enfin ton adresse avant-hier et me voici. Ta femme Gilda – elle a dû être très belle – m’a dit ce matin où tu travaillais. Je suis venu te retrouver aussitôt, presque en courant.

– Que de temps est passé, Lucas, que de temps…

– Pour ceux qui, comme nous, veulent un monde plus juste, le temps n’existe pas ; la révolution est éternelle.

– Dis-moi, Lucas. Pourquoi me cherchais-tu ? Après toutes ces années, je te croyais disparu à jamais.

– Je te cherchais pour t’amener avec moi. Veux-tu venir avec moi ? Sans savoir où et sans poser de question, veux-tu juste venir avec moi, Karoll ?

– Sans savoir où et sans poser de question, je le veux.

– Merci, Karoll. Je savais que je pourrais compter sur toi, l’ami.

– Merci à toi d’être venu me chercher.

– Trêve de politesses, camarade. Voilà de quoi il s’agit. Contrairement à un adage bien connu, ce ne sont pas les cordonniers qui sont de tous les moins bien chaussés, mais, plutôt, leurs anciens apprentis…

-…

– Oui. Surtout lorsque – mais tu gardes ça pour toi! – ils ont les pieds sensibles, sont éternellement en visite de travail et usent leurs semelles plus d’un côté que de l’autre, ce qui est très exactement le cas du Camarade Secrétaire Général. Tu ne seras pas étonné si je te dis que, s’agissant de LUI, c’est du côté gauche qu’il s’agit.

Nous avons donc besoin d’un « sausseur sassant sausser ». Et nous avons besoin d’un homme de confiance. Je dis « nous », car c’est moi qui organise SES visites, à la campagne, dans les usines, à l’Étranger.

– Toi, Lucas ?

– Oui, moi. Depuis que nous nous sommes perdus de vue, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la révolution. Mais, tu vois Karoll, toi, jamais je ne t’ai oublié.

– Moi aussi, j’ai très souvent pensé à toi, Lucas.

– Alors, c’est « oui » ?

– C’est « oui ». Quand est-ce que je dois commencer ?

– Dès demain. Tu commenceras demain matin. En partant, j’ai laissé ta démission au directeur du magasin. Allez, viens maintenant. On va fêter dignement ta promotion. C’est moi qui invite. Ah! j’oubliais. Ce matin, j’ai prévenu Gilda que, ce soir, tu rentrerais tard.

– Tu as pensé à tout, Lucas. Comme toujours, t’as tout prévu.

– Allez, viens, notre table est réservée pour 16 heures. Regarde, il est 16 heures moins dix. J’ai demandé à mon chauffeur de nous attendre devant l’entrée du parc. Allez, viens, je te dis.

Bien des années plus tard, dans trois grandes pièces du Palais devenu « présidentiel » qui leur étaient spécialement réservées, on allait découvrir très précisément 2003 paires de chaussures pour homme, dont la moitié, environ, n’avait jamais servi. Ces 4006 chaussures, Karoll les avait fabriquées lui-même, directement commandées ou personnellement fait acheter, pour la plupart à Londres, à Paris et à Milan. Mais, en ce 15 septembre 1969, nous sommes bien loin d’imaginer qu’un jour pareil inventaire serait dressé… Jusqu’au printemps 1973, Karoll se consacrerait entièrement à sa nouvelle tâche, dans un atelier obscur des communs du Palais de la République. Son éminent client demeurait invisible, mais Karoll avait l’étrange impression qu’un regard pénétrant observait ses faits et gestes, même tard le soir, une fois rentré chez lui.

« K…» savait par Lucas que ses « saussures sur mesure » plaisaient « hénaurmément » au Camarade, mais son esprit ne pouvait jamais se libérer complètement d’une appréhension dont il ignorait les raisons, à moins qu’elle ne fût due à la proximité du Grand Homme.

Karoll 6 (Niveau « tous », 7 mn)

L’année 1970 fut marquée par deux événements hors du commun, le second étant étroitement lié au premier, d’ailleurs. Durant les mois de mai et de juin, des pluies diluviennes s’abattirent sur le pays. Dans les campagnes, des vents d’une extrême violence, soufflant à plus de 150 Km/heure arrachèrent les toits des maisons, les poteaux télégraphiques et, par endroits, même les rails des chemins de fer. Le réseau de distribution d’électricité souffrit aussi ; de nombreux villages se retrouvèrent coupés du monde pendant d’interminables semaines. Les inondations qui suivirent, les plus importantes jamais signalées, coupèrent les routes qui, devenues impraticables, ralentiraient considérablement l’arrivée des secours. Mais, cela n’empêcha pas la radio et la télévision de « couvrir » largement l’événement, ni, à l’Ouest, Paris Match, de publier plusieurs très belles photos, aussi poignantes qu’esthétiques de la catastrophe. En bottes et en ciré de circonstance, le Camarade Secrétaire Général était omniprésent, en tout cas sur les petits écrans.  Alertée par les agences Tass, UPI et France-Presse, l’opinion mondiale s’émut à l’unisson de l’ampleur des événements. L’aide internationale de première urgence commença à affluer, par avions cargo Hercules et camions hors gabarit. L’armée américaine fut la première à dégainer : elle offrit très vite des couvertures, des tentes et des rations de guerre, pour la plupart non encore périmées. Un hôpital mobile ultramoderne et parfaitement équipé fut dépêché de Suisse. Par la suite, cette merveille de technologie sanitaire sur roues allait accompagner le Secrétaire Général à chacune de ses équipées cynégétiques, que le gibier visé fût quelque sanglier (que, en aparté, on disait « domestiqué à force d’avoir été si souvent mobilisé  ») où le traditionnel ours brun, directement sorti du Zoo de la capitale et placé sous le bon arbre et à la bonne distance du fusil du Fils du Peuple et, pour l’occasion, Premier Chasseur du pays. Des tireurs d’élite surentraînés se tenaient en haut de ce même arbre, prêts à abattre la bête immonde, en cas de défaillance à la tête du Parti. Pour revenir aux inondations, le Camarade Secrétaire Général, qui n’avait pas hésité à sacrifier sa vie sur les autels de la Patrie et du Parti, ne fut pas le seul à profiter ainsi d’événements qu’il n’avait pourtant pas provoqués : n’est-ce d’ailleurs pas à cela que l’on mesure la valeur d’un Grand Homme et d’un vrai chef d’État ? Quelques mois plus tard, tout un chacun, même dans les villages les plus reculés, put avoir sa « vraie couverture américaine d’origine », ainsi que sa propre « tente US imperméable », à condition toutefois de mettre la main à la poche pour en sortir une somme équivalant à quelques bons mois de salaire.

« …Vu l’état des routes et les difficultés rencontrées dans la distribution des dons internationaux », l’on avait décidé, en effet, d’utiliser le seul réseau encore en fonction, celui des magasins d’État. Le très bon chiffre – surprenant en d’autres circonstances – de la consommation des ménages fut d’ailleurs annoncé par le Secrétaire Général lui-même, lors de son allocution d’ouverture des travaux du Congrès du Parti, lequel, cette année-là se tint en décembre, « …en raison des événements ». Lors de ce même Congrès, l’on annonça aussi le solde, très largement positif du commerce extérieur, pour la première fois depuis 1939, année de référence pour la période pré-communiste. En effet, une fois n’est pas coutume, grâce à l’aide internationale, les importations avaient pu, cette année-là, être maîtrisées. Grâce aux inondations, Karoll travailla beaucoup, car boots, brodequins, bottines et bottillons étaient absents de son stock. C’est la seule fois où il fut pris au dépourvu ; lors des excès aquatiques de 1974, et même après le spasme tellurique du 4 mars 1977, tous types de bottes et autres chaussures plus techniques les unes que les autres seraient mises à la disposition du Camarade, sans délai… En juillet de cette même année 1970, Karoll apprit par la Poste que son père était à l’agonie. Il sollicita quelques journées de permission pour se rendre à son chevet. Il les obtint sans difficulté, car il œuvrait comme savetier en chef du Camarade depuis dix mois maintenant et n’avait jamais manqué un seul jour de corvée. Sans compter que son responsable direct était toujours Lucas, dont le Secrétaire Général semblait, à cette époque en tout cas, inapte à se passer. Mû par un incontrôlable sentiment d’urgence, Karoll essaya de faire au plus vite. Le soir même, Gilda lui avait apprêté une petite cantine, et il s’était débrouillé pour se faire confier un « indicateur ferroviaire » : un train direct quittait la Gare du Nord le lendemain matin, à l’aube. Il pourrait joindre la localité la plus proche de son village natal, en seulement dix-huit heures et quarante-deux minutes… Le jour suivant, au petit matin, il se sépara rapidement de sa femme et d’Adam. Ce dernier allait à l’époque sur ses quatorze ans et il se préparait pour (plus qu’il ne préparait) l’examen d’entrée au Lycée. Arrivé à la gare, Karoll apprit que son convoi express n’existait pas. En fait, lui expliqua-t-on, il s’agissait d’un train spécial, qui ne circulait qu’en cas d’événements imprévus, d’incidents graves ou de catastrophe géologique. Karoll ne demanda même pas pourquoi, dans ce cas, il apparaissait dans son « délateur » ferroviaire… De toute manière, les inondations étaient maintenant bel et bien terminées, et, avec elles, toute occasion d’avoir un lien ferré direct entre la Capitale et son village. Avec l’aide de l’employée – ce jour-là elle avait choisi d’être serviable – Karoll put composer un nouvel itinéraire qui, trois correspondances et six cents kilomètres plus loin, le conduirait près de son procréateur en un peu moins de trente-six heures. Ce qu’il entraperçut pendant cette longue et triste journée avait de quoi inquiéter. Le train parcourait un immense pays où régnait la désolation. Depuis les fenêtres de son train, les champs de blé, d’avoine et autres graminées s’apparentaient à d’incommensurables marais d’où émergeaient ici et là biques et gorets, qui semblaient flotter lentement, à la dérive. Le maïs avait ployé vers la boue et quelques paysans tentaient de protéger ce qui pouvait encore l’être. Partout, les tracteurs et les moissonneuses-batteuses étaient paralysés, anachroniques mammouths nickelés et froids. Le pire cependant, Karoll le découvrit le soir, à quelques dizaines de mètres seulement des voies ferrées, en contrebas d’une colline entièrement chauve. Le soleil couchant se réfléchissait dans un lac inconnu et bizarre, qui le mettait mal à l’aise, puisqu’il semblait avoir surgi de nulle part. Le train s’était figé. De nombreux passagers en descendirent, pour se dégourdir les jambes, pour allumer des cigarettes ou pour profiter de la fraîcheur d’un léger vent, qui venait de se lever. Karoll dirigea ses pas vers le lac, à travers un paysage qui, redessiné par des forces surhumaines, semblait lunaire et fantasmagorique. Au fond de l’eau, il put deviner des toits et même des arbres centenaires, peut-être des mélèzes, encore debout mais complètement noyés. Ils ondoyaient doucement sous la surface de l’eau, qu’ils effleuraient, subtilement. Presque avec tendresse. Une sorte d’étourdissement s’empara de Karoll qui, alors seulement, réalisa la portée du désastre. Il commença aussi à craindre de ne pas revoir son père vivant… Encore reconnaissable dans son lit, ce dernier était toujours de ce monde. L’affliction et la peur avaient accompli leur besogne. Alors même que son fils était près de lui, il essaya de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises, en enroulant une vieille serviette de bain autour de son cou décharné et en tirant dessus. Mais, pour mourir ainsi, la force lui manquait. Entre deux crises de delirium tremens, dont la mère de Karoll lui dit qu’elles étaient de plus en plus fréquentes, il reconnut son fils. Il retourna ensuite aux visions d’horreur, auxquelles, de temps en temps, quelques mots terribles offraient aux siens un accès, dont ils se seraient bien passés. Le lendemain de son arrivée, à l’heure où se levait la lune, pleine et proche comme elle l’était dans les souvenirs de jeune berger de Karoll, son père mourut, sans trop souffrir et presque sans s’en être rendu compte, occupé comme il était à fuir ses lointains et effrayants fantômes guerriers. Aussitôt après l’enterrement de son père, Karoll refaisait le chemin inverse, et le lundi suivant il répondait « présent » à Lucas, du fonds de son atelier de… « maître cordonnier en charge d’une partie infime mais indispensable du bien-être du Secrétaire Général du Parti ». Après la mort de son père, qu’il n’avait pu ni su vraiment accompagner, Karoll s’attacha encore plus à Lucas. Il commença à voir de plus en plus souvent son ancien mentor. Les deux hommes s’appréciaient et, petit à petit, la confiance que Lucas faisait à son ami « K… » grandissait. Il en avait fait son plus proche confident, et lui parlait sans réserve de son propre travail, au service du Camarade. C’est ainsi qu’au printemps 1973, Karoll fut l’un des premiers à savoir que le Secrétaire Général projetait un important voyage officiel en Chine, pour rendre visite au Président Mao. Ce voyage, lui dit Lucas, montrerait au monde entier l’indépendance du Camarade à l’égard de Moscou et permettrait à ce dernier (ou, plutôt, à « ce Premier », rectifièrent-ils en chœur, en plaisantant) de renforcer sa légitimité. Et puis, à l’évidence, les quelque huit cents millions de Chinois savaient faire les choses en grand. Une bonne école et sans doute un exemple à suivre pour le Camarade. Un seul problème devait encore être réglé par les hommes du protocole (donc, de ce côté-ci de l’Oural, par Lucas) : quel cadeau offrir au Président Mao et quel cadeau exiger en retour pour notre Camarade. Cadeau dont Il ignorerait les longues et fort fastidieuses négociations préalables, mais qu’Il attendrait avec impatience et qui, surtout, ne devrait pas Le décevoir, mais au contraire, Le surprendre, Le charmer, L’exciter… L’idée de cadeau que le Président Mao et les camarades chinois feraient au Secrétaire Général, c’est « K… » qui l’eut. Et, vu le plaisir que trois mois plus tard ledit cadeau procura au Camarade, Lucas avait de quoi se féliciter. « K… » eut d’ailleurs une fort belle prime et même une médaille, que Lucas tint à épingler personnellement à son revers. Surtout, on lui promit des aides-cordonniers, dès que cela serait possible. Pour lui prouver que ce n’était pas là un vain engagement, Lucas lui-même fit aménager un bureau pour son ami, à l’intérieur de l’atelier que celui-ci occupait. Si Karoll était fier de son idée de cadeau, celui-ci dépassa largement tout ce qu’il avait pu imaginer. Il avait soufflé à Lucas l’idée d’un tableau du Camarade, réalisé par un artiste chinois authentique et remis en grande pompe au secrétaire général par le président Mao, lui-même… Ce qui fut fait et bien fait. Mais, les Chinois réalisèrent plus de cent mille copies dudit cadeau, qu’ils firent encadrer une à une, aux frais de la Révolution, et pour lesquelles ils affrétèrent un train spécial, auquel l’on fit faire un grand bond en avant vers le pays du Camarade, à travers l’Union Soviétique, quelques semaines après une visite que Moscou n’avait pourtant que très modérément appréciée.

Karoll 7 (Niveau « tous », 9 mn)

À partir de la rentrée 1973 et pendant vingt-six ans, dans toutes les salles de classe du pays, on verrait ce portrait flatteur et tout en couleurs du Camarade. Accroché juste au-dessus du tableau noir. Les yeux légèrement bridés du Secrétaire Général trahissaient l’origine de l’icône, mais peu d’élèves étaient au courant des égards que les chefs d’État se doivent mutuellement. Déjà lycéen à cette époque, Adam sniffait trop de colle pour remarquer quoi que ce soit. Il en était à environ deux tubes par jour, qu’il prenait dans sa chambre. L’effet obtenu n’était jamais le même. Parfois, le sachet plastique dans lequel il enfermait son visage ressemblait à une sorte de tamis vert et vibrant. De temps en temps, des personnages plus vrais que nature envahissaient sa chambre en s’adressant à lui : « Moi, je ne suis que le très humble serviteur du très humble serviteur du très humble serviteur… ». Une fois, Adam, qui flottait au-dessus de son propre corps, se vit même inanimé. Quant à ses professeurs, pour exercer correctement leur métier, le plus souvent ceux-ci tournaient de fait le dos au dit portrait… On pensa donc que l’innovation photographico-idéologique en question venait du Camarade lui-même, puisqu’à cette époque celui-ci venait de lancer à grands frais la Révolution Culturelle. Ainsi, les films américains – pour lesquels pourtant aucun droit n’était versé, car ils étaient généreusement offerts par le Secrétariat d’État et l’ambassade des Etats Unis au titre de la propagande – disparurent des grands écrans. À chaque fois qu’une traduction de quelque importance sortait, des queues interminables se formaient aussitôt devant les librairies de la capitale, car les tirages d’œuvres non-autochtones se faisaient eux aussi de plus en plus limités et fort rares. En revanche, les Oeuvres du Camarade trônaient, elles, dans toutes les vitrines. Il faut avouer que c’était là un endroit où l’on pouvait les stocker facilement. En outre, les exposer ainsi à la vue des chalands empêchait tout procès d’intention, et cela évitait de surcroît aux libraires d’avoir à payer trop souvent les « étalagistes-décorateurs ». Paradoxalement, l’anniversaire du Camarade restait malgré tout une période propice aux événements littéraires : pris par les préparatifs, puis par les festivités, les différents Chargés de Propagande, poste nouvellement créé et fort convoité, prêtaient peut-être moins attention au domaine éditorial… C’est ainsi que le 12 février 1977 sortit « Le recours à la méthode », d’Alejo Carpentier. Le 12 février 1978, « Moi, le président », de Roa-Bastoas, et, plusieurs années plus tard, toujours un 12 février, « L’automne du patriarche », de Gabriel Garcia-Marquez. Ces édifiants portraits de dictateurs ainsi rendus publics (mais non moins latino-américains pour autant, ne l’oublions pas !) ne susciteraient pas le moindre commentaire officiel, alors qu’ils allaient réjouir en secret autant les amateurs de grande littérature que les séditieux timorés – dont certains Chargés de Propagande ? Quant à Karoll, il commença à étudier l’Espagnol, non par la fréquentation de ces illustres auteurs hispanisants en version originale, mais tout simplement, grâce aux deux aides-cordonniers qu’on lui avait promis, et qu’en 1974, il put voir enfin à Pied d’Oeuvre. Il s’agissait de deux Chiliens ayant fui leur pays après le putsch du général Pinochet et auxquels le Camarade Secrétaire Général, toujours aussi soucieux de son image internationale, avait lui-même accordé, comme à quelque trois mille autres de leurs concitoyens, paysans, ouvriers ou étudiants, un asile politique aussi immédiat que médiatisé. Seulement, la loi locale n’avait pas prévu d’allocation spécifique de subsistance pour les réfugiés politiques. Ceux des Chiliens qui avaient choisi notre Capitale de préférence à Paris ou à Madrid, se virent donc proposer un « poste de travail », et des places dans les foyers pour célibataires. Dix ans plus tard, le pays ne compterait plus qu’une vingtaine d’anciens « allendistes »… La sensationnelle idée chinoise et présidentielle de K…, si brillamment mise en musique par Lucas, fut la première d’une très longue série, que le pays et le Parti devraient aux deux amis. Ainsi, en juillet 1974, le Camarade décida de visiter un « verger modèle », dont le choix devait être arrêté par Lucas, ès qualités. À l’approche de la visite, celui-ci était chaque jour un peu plus inquiet, car aucun des vergers qu’il avait pris le soin de présélectionner ne répondait complètement aux attentes du Camarade. Or, lorsque celui-ci était déçu, il se mettait dans des colères terribles, qui balayant tout sur leur passage, ne pardonnaient personne. Surtout pas ses plus proches collaborateurs ! Entre parenthèses soit dit, c’est justement de cette époque où les colères du Camarade étaient encore sincères que date le sacro-saint principe de « la rotation des cadres ». Un responsable important, ministre, directeur d’usine ou secrétaire départemental du Parti, en poste depuis suffisamment longtemps pour maîtriser avec habileté les rouages dont il avait la charge, se voyait remplacer au pied levé par un novice, en grâce pour une durée déterminée mais non fixée. L’humeur du Camarade pouvait mettre fin brutalement à cette éphémère promotion ; seul Lucas semblait, pour l’instant, avoir échappé à cette dure loi. Karoll essayait tant bien que mal de contenir la peur montante de son ami, laquelle tournait à l’obsession, maintenant que huit petites journées seulement le séparaient de la date prévue pour la visite. Et ce d’autant que le Camarade, de plus en plus impatient, voulait absolument connaître le nom de son « verger modèle » sans tarder… Karoll suggéra à Lucas de choisir une ferme avec suffisamment d’éclat. Celui-ci lui parla alors du « Verger Fleuri », une coopérative d’État située à moins de deux heures de la Capitale, et dont le directeur était une vielle connaissance. Malgré tout, « le problème reste entier », lui dit Lucas un jour, car « après les pluies torrentielles du printemps dernier, les résultats de ce verger spécialisé dans les pommes rouges, sont loin d’être extraordinaires…

– Qu’à cela ne tienne, fit Karoll.

– Facile à dire. C’est tout de même les pommes qu’Il voudra voir, lui répondit Lucas. Et, cette année, elles sont rares, petites et rabougries.

– Peut-être…

– Comment, « peut-être » ? Je viens de téléphoner à mon ami le directeur du Verger Fleuri et c’est ce qu’il m’a dit.

– Oui, peut-être que tout cela est vrai, pour lui comme pour ceux qui connaissent le verger pour l’avoir traversé en long et en large tous les jours et pour avoir soigné, sinon vu pousser, chacune des pommes, du moindre arbrisseau.

– Et alors ?

– Laisse-moi finir, Lucas. Pour qui aura à traverser ton fameux verger fleuri une seule fois dans sa vie et SANS même descendre de la « Camarad’mobil »… les choses sont complètement différentes.

– J’ai mon idée, je te dis. Propose au Camarade de visiter le fameux verger de ton ami et ne t’en fais pas.

– Tu m’as l’air bien sûr de toi, cher K…

– C’est que l’idée est bonne, Lucas.

– Très bien. Je m’en vais LUI parler du « Verger Fleuri ».

Le lendemain de la visite, Lucas était aux anges.

– Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi, dit-il à Karoll.

– Ce n’est rien Lucas. Toi aussi, tu as fait tant et plus pour moi.

– Tout de même. Penser à accrocher des pommes dans chacun des arbres qui bordaient l’allée qu’emprunterait le Secrétaire Général dans sa Camarad’mobil! Quelle idée. On aurait dit que le verger tout entier croulait sous les fruits. Une vraie corne d’abondance! Au retour, le Camarade n’a pas cessé de me féliciter, jusqu’à la Capitale.

– Les pommes, ce n’était pas grand-chose… La vraie grande idée, c’est toi qui l’as eue : utiliser des fruits destinés à l’exportation.

– Oui, elles étaient magnifiquement belles, ces pommes. « Première catégorie export »! Fais-moi penser à offrir, pour la prochaine fête du travail, une médaille à ce cher directeur qui a bien voulu détourner trois camions du convoi que son ministre destinait au marché ouest-allemand.

– Quelques deutschemarks de moins, ce n’est rien, lorsque l’on sait que nos fameuses pommes auront servi à préparer le Rapport que le Camarade Secrétaire destine au prochain Congrès du Parti.

L’année suivante, Karoll, qui dirigeait maintenant une équipe de cinq cordonniers chevronnés, tous aux petits soins pour les pieds du Camarade, par chaussures « faites main » interposées, soufflerait une nouvelle idée au tout récent Chef du Protocole et vieil ami Lucas. Pendant ce temps, le Camarade consacrait, quant à lui, toujours autant d’énergie et de vitalité à ses visites de travail. Peut-être qu’au fond il y avait du vrai dans les bruits qui courraient au sujet de cette frénésie… Dans les rues comme au Palais, on racontait, en effet, que le Commandant Serge avait légué à son successeur trois lettres. Celui-ci ne devait ouvrir les enveloppes présidentielles qu’en cas de crise grave, c’est-à-dire uniquement s’il avait à répondre aux convocations des Maîtres du Kremlin. Convoqué – Non, mille fois pardon, « invité »! – une première fois après l’invasion de la Tchécoslovaquie – le pays le plus long du monde, puisque les Russes avaient tenté pendant près de quinze ans à quitter les terres tchèques, sans le moindre succès apparent… – Tiberiu Yatagan aurait ouvert la première des trois lettres paternellement préparées par son prédécesseur. Il y découvrit un message laconique, mais on ne peut plus clair : « N’y vas pas! Dis leur que tu es en visite de travail! ». Puis, on l’aurait convié une deuxième fois à Moscou, en 1974, après le choc pétrolier. Loin de se démonter, le Camarade aurait alors ouvert la missive suivante, qui comportait le même message : « N’y vas pas! Dis leur que tu es en visite de travail! ». Quant au message de la troisième et dernière lettre, qu’il ne fallait ouvrir qu’en cas d’ultime recours, il aurait été encore plus bref : « Prépare trois lettres ! ».

Mais revenons à cette année 1975. A l’époque, le Couple Présidentiel s’intéressait de plus en plus à l’Art – au point qu’il arrivait fréquemment au Camarade de faire profiter les artistes, peintres ou sculpteurs qui l’avaient pris pour modèle, de ses visionnaires « indications », de préférence devant les caméras de la télévision. Laquelle retransmettait le soir même l’événement, en supprimant tout de même la bande son originale, pour la remplacer par un commentaire journalistique objectif et modéré, c’est-à-dire louant : le très bon goût, l’extrême perspicacité, le fin esprit, le sens esthétique peu commun, la clairvoyance… du Premier Artiste de la Patrie et Secrétaire Génial du Parti. En 1975 donc, « LeCamarad’etSonEpouse » revenaient d’un voyage en France, lors duquel ils avaient visité le Louvre en privé, que les Français, semblait-il, avaient fermé au public pendant 24 heures pour l’occasion; en tout cas, on savait de source sûre que la visite avait eu lieu un mardi. Les mauvaises langues, toujours elles, prétendaient que la Camarade, qui se piquait d’art moderne depuis qu’elle avait gagné un concours régional de peinture à l’huile sur polyester fuchsia, avait pris pour un Picasso ce qui n’était en fait que son propre reflet dans un miroir non déformant… Plus sérieusement, cette année-là, le Camarade avait donc décidé de visiter un « complexe zootechnique »… Comme les années précédentes, Lucas revint vers « K… », car au fur et à mesure que la date de la visite approchait, le vieil homme devenait de plus en plus nerveux.

– Ne t’en fais pas, Lucas. Le Camarade est ton chef, soit, mais c’est aussi mon client. En tant que tel, je sais ce qu’il préfère : ce sont les belles chaussures vernies.

– Et alors ? Ce n’est pas cela qui me permettra de m’en sortir cette fois-ci…

– Laisse-moi continuer, Lucas. IL n’est pas seulement un client extrêmement exigeant. C’est aussi un ancien apprenti cordonnier, tout comme moi. Rappelle-toi comment je t’ai reconnu, rien qu’aux bottines que tu portais, au bout de vingt-cinq années de séparation. Comme moi, tout ce qui touche aux pieds l’intéresse au plus haut point. C’est un expert averti, et c’est à mon avis ce qu’il regardera.

– Tu ne veux tout de même pas que l’on fasse mettre des « saussures » aux vaches…

– Tu y es, presque, Lucas.

– Et, si je comprends bien, c’est des vernis noirs qu’il nous faudrait…

– Nous y voilà, en effet. Sauf que l’on pourra se passer des chaussures ; il nous suffira de vernir les sabots des vaches avec ce qu’il faut de noir de fumée ou, mieux, avec de la laque noire de bonne qualité, et le tour sera joué.

– Je l’espère, parce que moi, c’est ma place auprès de LUI que je « joue », comme tu dis. L’idée est bonne en tout cas, et comme je n’en vois aucune autre… Il ne nous reste plus qu’à l’essayer…

La visite de travail consacrée au complexe zootechnique fut, sans conteste, du goût du Camarade : trois jours après, le tout nouveau Vice-Premier ministre du gouvernement, Lucas, fêtait sa toute récente promotion avec son fidèle ami « K… ».

Au fil des années, Lucas et Karoll étaient devenus inséparables. Mais, pour autant, toutes les bonnes idées qui transformaient chacune des visites du Camarade en un grand succès médiatique sinon populaire n’étaient pas de Karoll. Ainsi, l’idée d’enterrer les récoltes venait de Lucas lui-même. Celui-ci, au contact prolongé du Génie des Balkans, semblait avoir perdu et son honnêteté et sa lucidité, que pourtant même ses adversaires lui reconnaissaient volontiers, à une époque qui n’était pas si éloignée… Il avait donc poussé certains hauts responsables locaux du Parti, pris par le temps, à faire venir, avec la complicité intéressée des dirigeants des coopératives agricoles concernées, les moissonneuses-batteuses, pour qu’elles retournent la terre nuitamment, afin de pouvoir annoncer le lendemain à la radio que les engagements pris devant le Secrétaire Général avaient été tenus. De cette façon, des champs de blé et de maïs qui auraient demandé plusieurs semaines de travail acharné se retrouvaient, en moins de deux, fins prêts pour les congratulations du Camarade Secrétaire Général. Tout comme n’était que de Lucas, et de lui seul, cette autre riche idée qui consistait à diffuser par haut-parleurs des hourras préenregistrés. Lors des grand-messes officielles, on les orientait vers la tribune d’honneur, à chaque fois un peu plus au fur et à mesure que baissait l’engouement des masses populaire pour ces cortèges, manifestations et autres défilés, de plus en plus nombreux, mais néanmoins exclusivement destinés à célébrer le Camarade Secrétaire Général. Et Sa Céleste Épouse, qu’en secret, la rue surnommait à présent ADI. Comme « Académicienne Doctoresse Ingénieuse ». Si le Camarade n’y voyait que du feu et prenait les haut-parleurs pour des manifestants en chair et en os, ceux-ci n’étaient, en revanche, pas dupes lorsqu’on les félicitait pour leur enthousiasme, une fois que le défilé muet avait dépassé la tribune dans laquelle se tenait, immobile et souriant, Le Couple. Des heurts allaient même se produire, entre des activistes zélés aux yeux exorbités, qui, pour servir le Parti avaient appris à marcher à reculons tout en scandant à tue-tête des slogans mobilisateurs n’entraînant plus qu’eux-mêmes, et des participants, pacifiques mais de plus en plus outrés. En règle générale, ces provocateurs, ces éléments perturbateurs minoritaires, étaient rapidement maîtrisés par les forces spéciales, lesquelles mêlaient dans ces occasions leurs longs manteaux de cuir aux bleus de travail des ouvriers, venus applaudir de moins en moins sincèrement les augmentations et autres primes, que leur faisait miroiter un Camarade dont les paroles de possédé dépassaient souvent les pensées. Pendant ce temps, K…, que l’on pouvait accuser de tout sauf d’infidélité envers le Parti ou ses amis, voyait l’inéluctable dérive de Lucas. À mots couverts pour commencer, puis de plus en plus clairement, Karoll lui en parla maintes fois. Mais, Lucas ne voulut rien admettre. Au contraire, il rétorqua que, sans qu’on ne l’y ait poussé, celui qui l’accusait ainsi décorait chaque année la façade de sa maison, avec les drapeaux de son pays et du Parti, entre lesquels trônait même une photographie géante du Camarade. Lucas avait dit vrai. C’en était d’ailleurs arrivé à tel point qu’Adam, le fils de K… avait honte de passer devant sa propre maison en sortant du lycée tout proche qu’il fréquentait, car ses camarades de classe ne manquaient jamais de lui poser, sur un ton moqueur, la question qui faisait mal : « Et là, dis-nous, qui habite là ? ». Mal à l’aise, en contemplant sa maison à contrecœur, Adam leur répondait invariablement par un « Là ? C’est mon père qui habite là ! ». Il n’empêche. Malgré ses réparties, petit à petit, le doute commença à s’instiller dans l’esprit de Lucas qui, en dehors de K… et des siens, n’avait jamais eu ni amis, ni famille. Il devint ombrageux et semblait avoir perdu le goût de vivre. Il s’éloignait des autres, pour s’enfermer pendant de longues heures avec lui-même et ses pensées, de lui seul connues… Il en serait ainsi jusqu’en 1980, année du XX° Congrès du Parti. En cette fin de décennie, Lucas, qui venait de fêter ses soixante-quinze ans, avait complètement blanchi. Il était amaigri et semblait affaibli. Une surprenante volonté, farouche et sans faille, semblait pourtant l’animer en même temps. Karoll était inquiet pour son ami, mais celui-ci refusait avec obstination de le mettre au courant de ses plans. Il disait simplement « Tu vas voir, K… Tu vas voir… Moi aussi j’ai une idée, une grande et belle idée ! ». Mais, pour l’instant, nous sommes en mars 1977, année qui serait celle des livres français, comme 1970 avait été l’année des couvertures américaines. Comme d’autres Chefs d’État, du Nord ou du Sud, de l’Est comme de l’Ouest, Tiberiu Yatagan, intronisé Président quelques années auparavant avec des fastes qui avaient amenés la presse britannique à le surnommer « le petit Dada des Balkans » (« Dada » voulant, dans ce cas, dire « Amin »), se trouvait en visite officielle à l’Étranger, lorsque, le 4 mars 1977 à 21 heures et 21 minutes, heure locale, l’irréparable arriva. Dès 22 heures, ses plus proches collaborateurs, parmi lesquels Lucas, en furent avertis téléphoniquement par le Chef de la Sûreté. Mais, soit que, loin de leur pays, les membres de la délégation officielle eurent du mal à mesurer l’ampleur du désastre, soit qu’ils voulurent laisser le Camarade terminer son élégant souper en compagnie de la Dame de Fer en toute quiétude, le camarade Secrétaire Général ne fut lui-même mis au courant des événements que le lendemain matin. Le tremblement de terre qui avait secoué le pays avait été extrêmement puissant. Bien entendu, les responsables de la police politique promirent aussitôt qu’ils allaient tout faire pour « arrêter Jeremias Benjamin Richter et ses complices, Camarade ». Lorsqu’il apprit la nouvelle, le Camarade Secrétaire hésita à rentrer au pays immédiatement, d’autant qu’une visite en carrosse avait été prévue, pendant laquelle le couple présidentiel devait se montrer en plein Londres aux côtés de la Reine. Et puis, fit-il savoir à Lucas, « le protocole, c’est le protocole… Ce n’est donc qu’un jour plus tard que l’avion présidentiel put survoler le Palais de la République, qu’un miracle semblait avoir préservé, pour la grande joie de son illustre locataire, lequel, avec le temps y avait pris ses habitudes. D’épais nuages de poussière flottaient encore sur la ville, mais le Camarade put entrevoir, en un éclair de visionnaire dont il était depuis de longues années coutumier, la nouvelle Rome qu’IL ferait bâtir sur les ruines de sa Capitale dévastée. Avec un avantage supplémentaire : contrairement à Néron, Il n’avait, lui, rien à voir avec ce traître et ce saboteur de Richter!

Karoll 8 (Niveau « tous », 8 mn)

C’est ainsi que, dès le lendemain matin, le Camarade lançait la mobilisation générale, en même temps qu’il faisait appel à l’aide internationale : la France envoya d’urgence pas moins de 100.000 dictionnaires de langue en un volume, dont la vente dans la capitale pourtant sous le choc ne dura qu’une toute petite semaine. Et, tandis que le Génie des Balkans partait, en hélicoptère, à la recherche des possibles survivants, que les microphones des radios et les caméras de la télévision nationale n’arrivaient pas toujours à détecter sous les décombres, une équipe d’architectes démolisseurs se mit également au travail, sous la direction rapprochée du Camarade, qui en cette circonstance payait une fois encore sa personne, sans compter. Pour préparer l’avenir de la Capitale, les architectes démolisseurs choisirent de s’attaquer, pour commencer, à « ce qu’il faudra de toute façon raser ». Plusieurs églises furent ainsi sacrifiées à l’ambition urbanistique du Camarade. Cependant, celles-ci durent être démolies de nuit par l’armée, car aucun ouvrier ne voulait s’en approcher, tant par piété que parce qu’elles semblaient – illusion d’optique ou volonté du Très Haut – réellement en bon état. Toujours dans la capitale, l’on en profita aussi pour raser la moitié du centre-ville historique : les chiffres fournis par différentes sources, tant autorisées qu’indépendantes, oscillaient entre 50% et 50%, environ. C’est précisément à la place d’un quartier vieux de cinq siècles du centre-ville rasé alors que douze années plus tard on ferait passer la VMVC. Autrement dit, la Voie Magistrale de la Victoire du Communisme, « … contre le peuple ! » terminaient les mauvaises langues. Toujours aussi affûtées, en dépit de tout ce qui arrivait à ce pays damné et à ses habitants, dont un sur dix à peu près avait déposé à l’époque une on ne peut plus dangereuse demande de départ définitif. La « systématisation », ce très sérieux projet qui consistait – comme l’avait écrit Alphonse Allais, ce précurseur pour rire dont l’œuvre était pourtant restée ignorée du Camarade – à « construire des villes à la campagne », ne démarrerait réellement qu’à partir du milieu des années quatre-vingt. Néanmoins, c’est bien le tremblement de terre de ce printemps 1977 qui en fut l’origine malheureuse, ainsi que la source intarissable d’inspiration. Tout comme il fut le point de départ des autres Grands Travaux de notre Président, lequel y réfléchissait déjà pendant les séances photo avec les victimes que l’on avait pu sauver, en dépit de l’ampleur des dégâts causés par la catastrophe. Ces rescapés étaient, somme toute, assez nombreux, même si tous n’étaient pas de véritables miraculés, tel Adrien D., ce jeune de 26 ans, que l’on réussit à extraire de la cave où il était enseveli par les décombres, quarante-six bonnes journées après le tremblement de terre. Tous ceux qui participèrent ou simplement assistèrent au sauvetage d’Adrien D. furent frappés de stupeur : ni sa barbe, ni ses ongles n’avaient poussé d’un millimètre pendant les quarante-six jours et les quarante-cinq nuits d’incarcération forcée. Adrien D. n’était pas non plus déshydraté, et après un examen médical rapide mais complet, il s’avéra qu’il n’avait aucun problème, rénal, pulmonaire ou cardiaque particulier.

– La foi communiste et la volonté de s’accrocher à la vie – afin de rattraper ces six semaines pendant lesquelles il avait été dans l’impossibilité de se rendre à son travail – voici ce qui lui avait sans aucun doute permis d’échapper à une mort aussi terrible que certaine. C’est ce que proclamèrent, le plus sérieusement du monde, les médecins officiellement dépêchés sur place pour l’occasion.

Trois jours plus tard, lors d’une cérémonie aussi fastueuse que médiatisée, Adrien D. reçut la médaille du mérite communiste des mains de la Camarade ADI elle-même. Des années plus tard, on sut que la médaille reçue ce jour-là lui avait été reprise depuis longtemps, tout comme la prime qu’il avait touchée au même moment. Quant à Adrien D., on en avait perdu définitivement la trace. Des fonctionnaires de la police politique s’étaient rendu chez lui tard la nuit, dans le plus grand secret : en haut lieu on avait enfin appris qu’en fait le malheureux jeune homme s’était introduit dans la cave où il avait été découvert, la veille seulement, pour voir s’il n’y avait rien à chaparder… Tombé sur quelques bonnes bouteilles de whisky encore scellées, Adrien les avait rapidement ouvertes, puis entièrement vidées, avant de s’endormir d’un sommeil de plomb, dans ce qui, jusqu’au tremblement de terre, avait été l’un des plus célèbres bars de la capitale. Le lendemain matin, les bruits de l’équipe de sauveteurs qui avait détecté sa présence en sous-sol l’avaient brusquement ramené à la réalité, alors que son esprit flottait toujours dans les vapeurs d’alcool de sa beuverie nocturne et solitaire. Pris de panique, il s’était donc laissé faire, sans jamais essayer de clarifier un malentendu dont il comptait bien tirer quelque profit… Les grandioses chantiers du Camarade Secrétaire, et accessoirement Génie des Balkans, allaient occuper le Fils du Peuple, sans relâche, pendant plusieurs années d’affilée. Ce n’est pas rien, en effet, de faire construire par exemple, en rase campagne, le plus grand combinat d’aluminium d’Europe, alors qu’il n’y avait là auparavant, hormis les champs de blé abandonnés pour la bonne cause, ni routes, ni mines de bauxite, ni main-d’œuvre qualifiée. Et c’est d’autant plus un exploit, que les Soviétiques avaient attendu le jour de l’inauguration du nouveau complexe industriel, pour faire savoir au Ministre de l’Industrie en personne qu’ils dénonçaient officiellement le contrat de livraison de minerai (toujours cette maudite bauxite) qui, désormais, cesserait de les lier à leur petit frère et voisin en communisme. D’ailleurs, ce gigantesque combinat n’avait-il pas quelque chose de russe… Il faisait penser à la très large courbe – de plusieurs centaines de kilomètres – que fait le transsibérien, alors qu’il n’y a – dans cette immense région plate et désertique – ni obstacle à contourner, ni localités à rapprocher. Seulement, personne n’avait osé remettre en question son absurde tracé, déterminé par le tsar en personne. Lequel s’était même – semble-t-il – servi d’une carte et d’une règle pour ce faire. Or, tout à fait malencontreusement, Sa plume avait dérapé à l’endroit où l’index du père du peuple et grand tsar de toutes les Russies fixait la règle au papier. Et il se trouve que, précisément à cet instant-là, le divin index dépassait de quelques millimètres, sans que son impérial propriétaire s’en fût aperçu ! « K… » ne travaillait plus que pour boire et pour s’acheter les journaux, afin de se tenir informé. C’est leur lecture attentive qui lui permit d’ailleurs, en 1974 comme en 1980, d’éviter deux nouveaux refus, liés aux chocs pétroliers. En effet, son nom ne risquait-il pas d’avoir quelque chose d’arabe, comme Kader ou Kadhafi… Et puis, Fata Karoll avait la peau mate… Pourtant, son autobiographie de l’époque, qu’il avait mis des mois pour rédiger, et plusieurs années pour peaufiner – mais il avait eu tout son temps! – aurait sans doute intéressé beaucoup les camarades. Elle les aurait beaucoup étonnés, aussi. Au moins tout autant que la saga, restée inachevée, et à laquelle il s’était attelé à cette même époque. Les années quatre-vingt débutèrent moins d’un mois après le XX° Congrès du Parti. Dès le deuxième jour, celui-ci s’était déroulé dans une atmosphère trouble, laquelle mettrait d’ailleurs plusieurs mois avant de se dissiper complètement. Pour Karoll, le Congrès marqua surtout sa mise à la retraite (anticipée car il avait tout juste cinquante-trois ans). Avec trois heures de retard, Lucas avait pris la parole juste après le discours d’ouverture prononcé par le Camarade Secrétaire Général. Celui-ci devait parler (ou plutôt lire un texte) pendant une heure, mais son discours dura en fait près de quatre heures. Quelque temps après, la rumeur publique dira qu’il ne s’était pas aperçu qu’on lui avait fourni un texte tapé en quatre exemplaires ! Comme le lui imposait son rôle de vice-président, Lucas eut donc à parler immédiatement après. Le presque doyen du Congrès commença son propre discours en rappelant tout ce que « le Parti, l’état et le peuple devaient au Camarade ». Tout de suite après les applaudissements de rigueur, il continua sur le même ton, en affirmant que ce qu’il avait surtout appris, lui personnellement, auprès du Danube de la Pensée en même temps que Génie des Balkans, c’était qu’il existait dans son pays un principe sacro-saint pour chaque communiste. Principe qu’il souhaitait d’ailleurs que le Camarade, à la fois exemple et modèle pour le pays entier et même pour une bonne partie du monde, se devait de mettre désormais en application, sans tarder.

– Ce principe, véritable ciment de notre société et ultime garant de nos victoires, ce principe inventé par notre visionnaire Camarade Secrétaire Général, est celui de la « rotation des cadres », dit Lucas.

C’était là sa grande idée, dont il avait pendant des années gardé le secret, au point que même « K… » l’ignorait. Instantanément, tous les micros furent coupés sur un signal invisible et les invités étrangers n’entendirent plus rien dans leurs casques. Lucas essaya de parler encore un moment puis, comprenant soudain ce qui s’était passé, il se tut. Il reprit sa place difficilement, tandis que le speaker paniqué annonçait une pause. Lucas fut évacué à la faveur de l’agitation générale, car, fit-on savoir un peu plus tard lorsque les travaux avaient repris, il était extrêmement surmené. Son décès – des « suites foudroyantes d’une terrible maladie » – fut annoncé trois jours plus tard dans tous les journaux. C’était la formule administrativo-euphémistique (aujourd’hui on dirait « politiquement correcte ») consacrée, pour parler d’un « cancer ». Ce terme, à son tour, désignait de manière pudique et élégante « un infarctus ». Ce dernier était le syndrome fréquent et générique, dont on soupçonnait systématiquement qu’il essayait de maquiller quelque secret empoisonnement en un banal accident de santé. Les nécrologies furent dithyrambiques et, le jour de l’enterrement, les sirènes hurlèrent partout dans tout le pays, de 10 heures et jusqu’à 10 heures 10. Le deuil national dura trois jours, pendant lesquels on prit tout de même le temps de mettre Karoll à la retraite… La politique d’alimentation scientifique de la population fut mise en place progressivement. Toutefois, sa conséquence la plus visible, le rationnement lui-même, fit son apparition dès septembre 1981. Peu de temps auparavant, du balcon de son présidentiel palais, le Camarade avait adressé un long regard circulaire à ses ventripotents ministres, puis, se retournant vers la foule de manifestants massés comme à l’accoutumée sur la place, il avait dit avec une ironie non dissimulée :

– Regardez-les, camarades. Ne pensez-vous pas que tous ceux qui m’entourent devraient perdre un peu de poids ?!

Incontestablement sincères, les acclamations de la foule durèrent, sans faiblir, plusieurs bonnes minutes… Quelques mois plus tard, la politique d’alimentation scientifique, qui déterminait le nombre de calories auquel chaque catégorie socioprofessionnelle avait droit – 1500 calories par jour pour les employés, 2500, pour les ouvriers et, comble du luxe, 3500 pour les mineurs de fond – était arrêtée. Les tickets de rationnement et les queues devant les magasins (pour la plupart vides) firent leur apparition en même temps que les premiers perce-neige… Avant l’arrivée des communistes au pouvoir, les enseignes, prosaïquement capitalistes, précisaient « Chez Daniel », : à l’intérieur l’on pouvait trouver de la viande. Désormais, les enseignes proclamaient « Viande, charcuterie et salaisons » : malheureusement, à l’intérieur, il n’y avait plus que Daniel…

Souvent, les queues commençaient à se former dès le vendredi soir et il n’était pas rare que le lundi matin des incidents éclatent, au moment où les gens apprenaient, au bout de soixante-douze heures d’attente, qu’aucune livraison n’était prévue pour ce jour-là… Pourtant, certains magasins d’alimentation croulaient sous les marchandises. Les saisons se suivaient toutes et se ressemblaient : les mêmes boîtes de conserves, plusieurs fois périmées et les mêmes bouteilles, de vodka à moitié évaporée et cent pour cent frelatée, y faisaient bon ménage pendant des mois et des années. Partout dans le pays, le temps était devenu au sens propre de l’argent. Le marché noir fit aussi son apparition et les retraités n’étaient pas les moins actifs, puisqu’ils avaient tout leur temps et qu’ils se contentaient de peu. Ils achetaient tout ce à quoi la Loi leur donnait droit, puis revendaient les surplus à prix d’or, aux voisins ou même aux parents, à condition que ceux-ci fussent plus jeunes, et donc qu’ils travaillent. Ces derniers pouvaient payer, alors même qu’ils n’avaient pas de temps à perdre dans d’interminables queues… Lui-même retraité désormais, Karoll commença à faire la queue en septembre 1981 et il la fit sans discontinuer pendant 8 ans, comme tous les autres. Il ne s’arrêtait qu’à Noël, pour tuer un cochon acheté en début de chaque année et engraissé en multi-propriété. Tandis que le pays tout entier était occupé à faire la queue, la systématisation avançait à grands pas. Des villages hors d’âge avaient été rasés et, à la place des maisons familiales ayant parfois survécu à plusieurs guerres, on élevait à présent des barres de béton armé toutes neuves, mais pour lesquelles le terme « flambant » n’avait pourtant aucun sens. L’on aurait dit plutôt de très, très vieilles ruines, encore qu’assez bien conservées, et que l’on venait tout juste de faire sortir de terre. Comme la vue des terres qui avaient été les leurs, ainsi que la proximité des croix familières du cimetière étaient insupportables aux anciens habitants de ces futurs ex-villages, le Parti décida de déplacer les paysans, pour les loger dans les barres d’autres villages récemment rasés, qu’ils ne connaissaient pas et dans lesquels ils n’avaient aucun passé. Mais, comme toutes les « barres cibles » n’étaient pas encore prêtes, on en profita aussi, pour disperser les anciens habitants d’un même village entre plusieurs « complexes agro-industriels ». Dans ces « igmeubles », que l’on venait à peine d’ériger, il n’y avait ni ascenseurs, ni eau courante ni salles de bains, ni toilettes. C’était afin de « permettre aux paysans de conserver leurs ancestrales traditions populaires… Ceux-ci, malades, vieillards et impotents ou, pour les femmes, enceintes, devaient descendre et monter à pied, plusieurs fois par jour, tant et plus d’étages, et faire la queue dehors, même en hiver, devant l’unique fontaine ou devant des W.C. de fortune, construits à même le sol. En revanche, puisque ces mêmes futurs ex-paysans avaient l’habitude, réactionnaire mais en la circonstance utile, d’être propriétaires de père en fils, on les incita, pour leur propre bien, cela va sans dire, à acheter leurs nouveaux logements. Dans les villes, la situation n’était pas bien meilleure, surtout en hiver. Les vieillards et surtout les bébés y mouraient par milliers, en raison des restrictions alimentaires et du froid conjugués. Depuis plusieurs années déjà, la loi déterminait bien la température hivernale idéale à maintenir dans les hôpitaux, dans les écoles et même dans les logements individuels : 18 ° (… pour l’instant Celsius, mais bientôt Fahrenheit ! »). Seulement, les règlements en vigueur ne précisaient pas si les 18° légaux devaient être mesurés à l’arrivée chez l’habitant ou au départ des centrales thermiques. C’était donc au départ. Mais, les conduites d’eau chaude étaient vétustes et fuyaient (à l’Ouest!?), sans compter que des citoyens irresponsables branchaient des dérivations de fortune sur leurs radiateurs, pour avoir un peu plus d’eau chaude. Celle-ci était distribuée en alternance, d’un côté et de l’autre d’une ligne imaginaire traversant pour l’occasion chaque ville de part en part : trois jours par semaine et trois à quatre heures par jour, de préférence pendant les heures de bureau, c’est tout ce que pouvait espérer chacune des deux moitiés ainsi découpées. Ceux qui voulaient se laver, comme avant, plus de trois fois par semaine, devaient donc s’inviter chez leurs amis de l’autre bord, et franchir plusieurs fois par semaine la ligne imaginaire qu’avait tracée le Parti ! Dans les faits, fort peu nombreux étaient ceux qui osaient le faire ou qui, tout simplement, en avaient les moyens. Pendant ce temps, dans la Capitale, Karoll continuait à faire la queue, sauf pour boire et pour lire les journaux, mais il pouvait aussi faire les trois choses en même temps. C’est à cette époque que nous devons la caricature subversive – et interdite pendant près de dix ans – laquelle compare deux « dîners en ville ». Le premier dîner date de 1973, le second de 1983. Sur un dessin, on voit des intellectuels et autres « nomenklaturistes », autour d’un buffet gémissant sous le poids de la charcuterie et des hors d’œuvres. Des bulles rendent compte, de manière lapidaire, des propos tenus : on voit les noms qu’échangent les convives : Hegel, Kent, Proust, Marlboro… Sur le second dessin, on voit le même buffet (le meuble, s’entend), mais qui maintenant est vide. Les intellectuels bavards sont, eux aussi, les mêmes. Seulement, les mots échangés à présent sont « fromage », « saucisson », « poulet » et « vodka ». C’est dans cette atmosphère irrespirable que, début septembre 1982, au terme de vingt-six mois de tracasseries policières, administratives et politiques, Adam, l’unique fils de Karoll, quitta définitivement le pays, pour s’installer en France. Il y arriva très précisément le lendemain de l’assassinat du général Dalla Chiesa par la Mafia italienne. Environ huit mois plus tard, Karoll recevrait une très longue lettre – l’enveloppe avait été décachetée, puis recollée par la censure – qu’il recopia mot pour mot dans son « Journal 1983 ».

Karoll 9 (Niveau « tous », 2 mn)

Pendant les quatre années qui suivirent, K… n’ouvrit pas d’autre Journal. C’est seulement en 1987, lorsque Gilda le quitta, elle aussi, pour retourner, maintenant que son propre père était mort, vivre auprès de sa vieille mère dans son village natal, qu’il fit une nouvelle et dernière tentative. « Juin 1987. Gilda est partie hier. Sans un mot. Elle ne reviendra pas. Je suis seul. C’est la fin. » Mais, en 1989, K… apprit que son pays avait complètement remboursé sa dette extérieure et là, il se dit que son heure était enfin venue. Plus rien, en effet, à reprocher aux étrangers, ni à ceux dont le nom pouvait prêter à confusion. Il déposa une nouvelle demande le 20 décembre 1989 et on lui fit savoir qu’il recevrait une réponse, sans doute favorable, après les fêtes. Il y crut, surtout qu’il avait retravaillé son autobiographie avec soin. En ces derniers jours de décembre 1989, tout à sa joie et à son impatience, K… décida d’attendre la bonne nouvelle près du téléphone. Tant pis pour les journaux ; la radio et la télé feront bien l’affaire durant quelques jours. Quarante-huit heures plus tard, la Télévision d’État, c’était la seule aussi, tombée entre les mains des insurgés transmettait « La Révolution en Direct ! ! ! ». Le Camarade Secrétaire Général fut fusillé le 25 décembre, après un procès d’une violence inouïe, puisque, sortant de son rôle, l’avocat de la défense y prit à partie son ex-illustre ex-client, l’accusant des pires atrocités devant le Procureur Militaire, un peu déboussolé tout de même par cette véhémence, dont il était pourtant censé avoir l’habitude. Le 26 décembre 1989, Karoll Fata recevait un courrier lui annonçant officiellement son admission comme membre du Parti. Le 27, deux jeunes Gardes Patriotiques qui effectuaient une mission de reconnaissance dans le quartier découvrirent son corps sans vie. Mort d’une crise cardiaque ou des suites d’un coma éthylique, chacun des gardes avait son idée. Lorsque, le lendemain, des employés de la morgue centrale vinrent chercher le corps, qui, en cette période d’abondance pour la Faculté de Médecine, serait sans doute incinéré lors d’une séance de crémation collective, l’on trouva dans un tiroir qui, bien que fermé à clé, céda très facilement, une vingtaine de cahiers d’écolier portant la mention « Journal ». Toutes les années n’y étaient pas, mais l’on voyait, par exemple : 1949, 1951, 1956, 1959, 1968, 1969, 1970, 1971, 1973, 1974, 1975, 1977, 1982… Après avoir feuilleté distraitement quelques-uns des cahiers des premières années, les deux jeunes employés décidèrent que toute cette pile de vieux papiers, remplis d’une écriture régulière et recherchée mais lisible, partirait au crématoire, en même temps que le corps.

C’est à peu près vers cette époque-là, que notre ami Karoll cessa de demander sa carte du Parti, pour de bon. Telle est la fantastique, la vraie histoire de K…

– L –

Lettre à un père (Niveau « tous », 3 mn)

Depuis le jour où tu as su que je voulais partir, tu n’as cessé de me poser la question « Pourquoi la France ? » Tu voulais, m’as-tu dit, bâtir un avenir et un pays meilleurs pour ton fils, qui n’en a pas voulu… Je n’aurais sans doute jamais cherché à répondre à ta question, mais trop nombreux sont ceux qui, depuis toi, me l’ont posée. Mais, saches que je ne vais pas te répéter les réponses que je leur ai faites, à eux. Ni celle que j’ai donnée lors de mon exclusion des Jeunesses Communistes, lorsque j’ai prétendu que je me rapprocherais ainsi de vous, car… deux heures d’avion, c’est bien moins que quatorze heures de train ! ». Ni celles auxquelles ont eu droit les fonctionnaires de la police politique ou, plus tard, lorsque je suis arrivé en France, les agents de la D.S.T. Non, toi, tu mérites des égards auxquels ils n’avaient aucun droit. Elle est tardive, trop cohérente, trop réfléchie aussi, la réponse que je te fais. Mais, si elle te semble livresque ou artificielle, je veux que tu saches que, de toutes, c’est sans doute la plus vraie, mon cher papa. Donc, une fois encore, « Pourquoi la France ? » Eh bien, parce que… tout étranger a deux Patries : la sienne et la France. » Voilà pourquoi je prends ma plume et je t’écris. Pour tenter d’analyser l’une des opérations commerciales qui ont le mieux marché. Le slogan de la campagne dont je vais te parler est plus connu que ceux de Coca et de Pepsi réunis : c’est, depuis plus de deux siècles désormais, « Liberté, Égalité, Fraternité ». « Pourquoi la France ? » Ma réponse, je la dois à tous ceux qui, comme toi, m’ont questionné.

– Pourquoi la France ? – Parce que la démocratie. Parce que je cherchais un monde sans discrimination. Autrement dit, si j’ai choisi la France, c’était pour vivre en démocratie, c’était pour vivre la démocratie… Cette affirmation est simple et, de surcroît, fort vraisemblable. Je te rappelle qu’au pays, à la maison aussi, on parlait haut et fort de « dictature du prolétariat ». Je sais maintenant – mieux, je peux te l’écrire – que l’opposition est tellement nette entre la « dictature » (fut-elle celle du prolétariat !) et la « démocratie », au point que choisir le second terme s’inscrit dans un mouvement « naturel et spontané, qui ne laisse aucune place à un quelconque dilemme ».J’aurais pu mettre un terme à mes recherches et te livrer cette première réponse, laquelle, sans être fausse, n’est, tout de même, à mes yeux, qu’une couche sans profondeur, dont l’éclat éblouit, mais derrière laquelle les réponses ultimes – enfouies – se dérobent tel un mirage, qui ne saurait étancher ma soif de vérité. (Tu n’as pas oublié mon goût si prononcé pour la « langue de bois », n’est-ce pas, papa ?) J’ai donc continué mes titubantes recherches d’identité et me suis demandé : « Si c’est pour la démocratie, pourquoi ne pas avoir choisi, mais… les États-Unis ? » D’autant que ce pays était l’antithèse absolue et diabolisée – donc, oh, combien tentante ! – du communisme : les États-Unis étaient, pour les pays du bloc de l’Est, le symbole parfait d’une totale liberté et du « tout est possible ». Le pays du « Go West » et le pays des pionniers. Au point que, chez nous, l’on racontait – t’en souviens-tu ? – que, en URSS, les prisonniers politiques étaient menottés à l’aide de bracelets « Made in USA ». C’est sans doute aussi parce que les menottes américaines étaient réputées comme plus fiables, même parmi les gardiens de prison de nos pays. Pourtant, malgré cette liberté – en opposition totale avec ce que je connaissais – ce n’est pas vers les États-Unis que mon choix s’est porté. Le pays était-il trop éloigné de mon Europe natale, alors que la France, elle, s’y trouvait ? Le « centralisme démocratique » m’avait-il marqué au point de fuir cette trop grande liberté, alors que la France jacobine, avec son centralisme parisien, me rassurait ? Il existe pourtant, en Europe, un pays fait de démocratie où l’ordre règne : c’est l’Allemagne. Une nouvelle question a donc surgi : pourquoi pas l’Allemagne, pourquoi n’ai-je pas choisi l’Allemagne ? Pays démocratique, européen, qui a une vieille et riche histoire, l’Allemagne a – comme la France – tant apporté au monde, en matière philosophique et linguistique, par exemple. Et, qui plus est, c’est le pays de l’ordre, de l’écologie – ce qui est une forme de fraternité avec la planète tout entière : c’est le pays de la discipline librement acceptée. Or, ce n’est pas l’Allemagne non plus que j’ai choisi… Si j’ai choisi la France, me suis-je donc dit, c’est bien pour une raison qui la distingue aussi bien de mon pays que de l’Allemagne et des États-Unis. Ce qui sépare la France et de l’Allemagne et des États-Unis, depuis peu, je l’ai appris. Et, paradoxalement, ce sont leurs traits distinctifs – la liberté à tout crin pour les États-Unis, l’autorité librement acceptée, pour l’Allemagne qui font de ces pays des frères, plus semblables entre eux qu’ils ne le sont face à la France…

K… recopia ainsi mot pour mot les quinze pages que contenait la lettre de son fils Adam, jusqu’au Post Scriptum : «P.S. Embrasse maman pour moi. Ton fils Adam. »

K… ne lui répondit jamais et ne reçut aucune nouvelle missive.

Langue (Niveau « confirmé », 4 mn)

Paul-André Rousseaux devint docteur ès lettres en 1909, après de brillantes études de linguistique comparée, l’ayant conduit de la Sorbonne à Berlin, de Florence à Prague, et de Genève à Uppsala. Sa thèse lui avait permis d’avancer trois prémices iconoclastes, diversement appréciées dans le monde fermé de l’étude diachronique des langues, dominée, à l’époque, par les tenants de l’école allemande. Cependant, la qualité méthodologique de ses recherches n’étant point en cause, il eut droit aux éloges du jury, qui lui accorda la mention Cum laudes. Fondé sur des milliers de comparaisons minutieuses et sur des reconstructions dignes d’un archéologue, son premier postulat posait l’existence d’une langue-mère unique, laquelle allait donner naissance à toutes les grandes familles connues : l’indo-européenne, mais aussi la dravidienne, la finno-ougrienne, l’ouralo-altaïque, celle des langues africaines et des amérindiennes. En deuxième lieu, ayant opéré une fine analyse contrastive entre des toponymes classiques et d’autres termes pour la plupart jamais attestés, le jeune Rousseau en vint à affirmer que l’on pouvait situer avec précision le paradis biblique au Groenland, au cœur autrefois vert de cette immense île hyperboréenne mesurant 2 175 000 de kilomètres carrés, même si de nos jours c’était un territoire presque entièrement recouvert de glace. Enfin, il termina en suggérant que nos ancêtres pourraient bien être les Atlantes. Grâce à leurs talents de marins, ceux-ci auraient évité une fin cataclysmique, avant de se disperser entre l’Amérique, l’Afrique et l’Europe, d’où certains seraient partis vers l’Oural, d’autres vers l’Inde et les derniers vers les Balkans. Heureusement pour Paul-André, les jurés suédois prirent cette dernière théorie pour une boutade de fin d’études. De retour en France, celui-ci décida, alors qu’il n’avait que vingt-six ans, de poursuivre en même temps qu’une carrière universitaire désormais toute tracée ce qui allait devenir son chef-d’œuvre, eût-il dû lui consacrer le restant de sa vie. Cette œuvre extraordinaire, qui marquerait à jamais le développement des Sciences Humaines, serait le Grand Dictionnaire Etymologique Raisonné des Langues Romanes, que tous un jour appelleraient « le Grand Rousseaux », il en était convaincu. Cette tâche, proprement encyclopédique, permettrait au jeune linguiste en quête d’idéal de retrouver des racines latines disparues pour leur apparier des mots français, portugais, italiens, roumains et a-roumains, sardes, espagnols, dalmates. En 1913, peu avant la guerre, un seul obstacle s’opposait encore à son projet : nulle collection privée, nulle bibliothèque publique ne recelait ni ne faisait état d’une quelconque grammaire dalmate, d’un quelconque dictionnaire dalmate, cette langue n’ayant qu’une expression orale. Âgé d’à peine trente ans, Paul-André aurait pu diriger ses recherches vers d’autres sujets, d’autant que, le Dalmate mis à part, le Grand Rousseaux était prêt. Plus pragmatique que lorsqu’il avait présenté sa thèse, il choisit d’ailleurs de le publier en l’état. Mais il n’abandonna pas. Grâce à l’avance que lui versa son éditeur, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour trouver ne fut-ce qu’un locuteur parlant cette langue qui désormais l’obsédait. Il écrivit à ses collègues allemands, à ses amis italiens, il posa la question aux Suédois comme aux Tchèques. Et, alors qu’il avait perdu tout espoir, il reçut enfin une missive de Florence. La tante d’un vague ami l’informait que sa jeune bonne, venue paraît-il des bords les plus lointains de la mer Adriatique, entonnait parfois des chansons dans une langue que personne ne pouvait déchiffrer. Cette même bonne, poursuivait la lettre, qui comprenait assez bien l’Italien mais ne le parlait pas, lorsqu’on lui demandait d’où elle était prétendait venir de « Dalmatie », avant d’éclater en sanglots. À l’évidence, sans aide, cette jeune Étrangère, pourtant si douce et si docile, allait périr. Deux autres lettres furent nécessaires pour tout mettre au point. Trois mois plus tard, Dokïa avait retrouvé sa joie juvénile. Et vivait désormais à Paris. Quant à Paul-André, après l’énorme succès de son Dictionnaire, l’Université lui avait accordé un long congé, qu’il comptait bien mettre à profit. Pour plus de commodité, il avait installé Dokïa chez lui, dans la chambre d’amis de son vaste appartement haussmannien. De cette façon, ils pourraient travailler ensemble sans jamais se soucier de l’heure. Petit à petit, une sorte de rituel immuable se mit en place, fait de repas pris en commun, et surtout de longues séances de travail. Paul-André se tenait devant sa machine à écrire, tel un peintre devant son chevalet. Quant à Dokïa, son modèle, celle-ci se pliait de bonne grâce aux rigueurs du protocole scientifique. La rédaction du premier dictionnaire franco-dalmate prit 240 jours, pas un de moins. Chaque matin, Paul-André, commençait par choisir un mot des plus courants, parmi une liste prédéfinie de cinquante termes. Ils avaient commencé par les mots concrets, ceux qui désignent des objets quotidiens, tel que « pain » ou « couteau ». Comme s’il se fut adressé à ses étudiants en phonétique, Paul-André prononçait plusieurs fois de suite le mot choisi, très distinctement, en en séparant nettement les syllabes : cou – teau, cou – teau ! En pédagogue accompli, il commençait toujours par le terme français et il montrait l’objet ainsi désigné à Dokïa. Même lorsqu’elle pouvait lui proposer l’équivalent dalmate sur-le-champ, la jeune fille faisait mine de réfléchir sérieusement avant de répondre à son tour : cu – tsit. Une telle réponse ne contentait jamais Paul-André. Afin de s’assurer de la qualité des correspondances entre les mots français et ceux d’origine dalmate, celui-ci égrenait à chaque fois la série néo-romane jusqu’au bout : nez, nasus, nes, naris, naso, nas ; croire, créer, crer, creire, credere, crede. Cette méthode porta rapidement ses fruits. Un matin, sans même sans rendre compte, Paul-André et Dokïa eurent une première conversation en Dalmate. Ils étaient prêts s’attaquer au précis de grammaire. Outre leur forte complicité, née du travail effectué ensemble, un sentiment différent s’empara peu à peu des deux jeunes gens au fil des jours. Un sentiment dont ils surent, alors qu’ils s’embrassaient pour la première fois, qu’il s’appelait amour, amor, amore, dragosté. En mars 1916, le Dictionnaire Franco-Dalmate et le Précis de Grammaire dalmate étaient enfin prêts. L’éditeur du Rousseaux remit à Paul-André les épreuves pour que celui-ci puisse apporter les dernières corrections avant le tirage inaugural, prévu le 5 mai. Paul-André fut appelé sous les drapeaux deux semaines plus tard. Lorsque, la veille de son propre départ, il accompagna Dokïa sur le quai de la gare de l’Est, celle-ci était enceinte. Paul-André l’ignorait. Dans sa valise, elle emportait quelques souvenirs de Paris, ainsi que les épreuves de la Grammaire et du Dictionnaire, qu’il venait de lui offrir. A Sarajevo, Dokïa ne put cacher longtemps son état à son entourage. On la maria à l’automne et sa fille naquit en décembre. Dokïa mourut deux mois plus tard d’une fièvre puerpérale. La valise contenant ses seuls biens irait à sa fille. Lorsque celle-ci grandit, on lui raconta que sa maman était morte à cause de deux livres, où elle avait placé toute son énergie vitale.

– M –

Maladie (Niveau « confirmé », 3 mn)

Albano et Ofelia n’évoquaient plus jamais leur départ de La Plantacion. Pourtant ils y pensaient souvent. Surtout Albano, car Ofelia semblait plutôt flotter au ralenti dans un univers glauque et boueux, aux lois étranges, spécialement conçues pour les morts-vivants. Pour ceux et celles qui n’avaient plus de parole à transmettre. Pour les possédés. Aussi, entre la glaciation quasi-permanente de ses ovaires, le bourdonnement continu de ses oreilles et les moments interminables où elle jouait des maracas cabossées qu’elle avait dénichées en rangeant un placard, celle-ci semblait s’être abandonnée à une force qui lui volait sa substance vitale à distance, la laissant sans sucs, bréhaigne comme une carpe et prostrée. Parfois, au contraire, durant de longues semaines, elle lisait tous les jours avec une frénésie maladive tout ce qui lui tombait sous la main. Du matin jusqu’au soir, elle enchaînait les romans à l’eau de rose, dont plusieurs pistoleros étaient friands. Elle leur faisait succéder d’innombrables volumes de pièces de théâtre – de Sartre à Dario Fo, de Tennessee Williams à Eugène Ionesco et de Shakespeare à Genêt – que don Emilio, en fin connaisseur, prêtait à Albano. Même les vieux almanachs ou les journaux datant de plusieurs mois ne la rebutaient pas. Elle dévorait jusqu’au moindre mot les modes d’emploi des appareils ménagers, les notices et les mises en garde qu’elle trouvait dans les boîtes de médicaments, les recettes de cuisine, les morceaux de tracts et les vieilles affiches déchirées portant la mention Wanted. Elle aurait lu et relu textes de loi, tickets de métro et inscriptions portées au dos des assiettes, pour se débarrasser des quelques mots, toujours les mêmes, qui lui apparaissaient en surbrillance, qu’elle refusait de comprendre : jamais, rien, nulle part, jamais, rien, nulle part, jamais. Lorsqu’elle n’était pas abîmée dans ses lectures compulsives, Ofelia occupait son temps à repasser. Les chaussettes et les chemisiers, les caleçons d’Albano et ses nombreux tee-shirts, ses propres jupes, tous les pantalons et chaque chemise, les chemisettes en lin, en soie ou en coton épais, blanches, bleues, multicolores, semblaient avoir remplacé dans son esprit l’essentiel : le goût sucré dans la bouche, l’orgasme, une température douce, les rires joyeux de Lorèna. Le moindre faux pli était chassé une fois, trois fois, dix fois, s’il le fallait. Parfois il s’agissait de faux plis invisibles à l’œil nu, qu’elle seule arrivait à discerner. Entre ses mains nerveuses, le vieux fer à repasser était un ouvre-boîte avec lequel Ofelia cherchait à palper l’âme diaphane des vêtements. Lorsqu’elle en avait assez de lire et repasser, Ofelia rangeait les placards. Infatigablement. Elle disposait chaque cintre selon sa taille, plaçant ceux en bois d’un côté, ceux en plastique de l’autre, bien séparés des cintres métalliques, qu’elle installait au milieu. Tous les crochets sans exception regardaient dans la même direction. Les tiroirs étaient organisés de la même manière. Un soin tout particulier était porté aux cravates et aux lavallières. Les Club allaient avec les Club, les motifs géométriques se tenaient à l’écart des cashmeres ; les cravates en soie n’étaient mêlées ni à celles de laine, ni à celles en coton. Il en était de même pour la vaste famille des souliers. D’abord venaient les espadrilles, puis les sandales romaines, ensuite les mocassins et les sabots. Suivaient les escarpins et les chaussures couvertes d’Albano. Ofelia se promenait aussi, beaucoup. Et mangeait de moins en moins. Une salade verte accompagnée d’un verre de lait, lui suffisait pour la journée. Bien que de plus en plus amaigrie, de certains aliments, elle évitait non seulement l’odeur, mais aussi la vue. C’était notamment le cas des rognons, des tripes, du foie. Les abats la faisaient penser au sang, à l’urine, aux excréments. Ce qui lui rappelait son accouchement. Et la faisait méditer, immanquablement et jusqu’à la nausée, au sexe. Dont désormais elle ne voulait surtout plus. Lire, repasser et ranger, ces trois couloirs obscurs, aux parois lisses, au sol glissant, lui étaient suffisants pour faire les cent pas dans sa tête. Toucher Albano, se serrer contre lui comme par le passé avait perdu tout attrait. Parler, rire et, certains jours, simplement quitter sa chambre, ces actions presque réflexes lui demandaient trop d’efforts, dont elle ne voyait absolument plus le sens. Aussi, progressivement, avec sa propre complicité, on l’avait éloignée de sa fille, que tous étaient heureux d’entourer à longueur de journée. Même Albano était de plus en plus distant, depuis qu’ensemble ils avaient décidé de ne pas avoir d’autres enfants « tant qu’ils ne seraient pas libres ». Tous deux sentaient bien que, à La Plantacion, leur existence se passait comme en dehors de la réalité et que, si leur vie était maintenant sans souci, ils n’étaient pas pour autant plus maîtres de leurs choix que lorsqu’ils demeuraient à La Havane. De temps en temps, Albano soignait une blessure légère ou discutait médecine avec son confrère le docteur Germàn, qui deux ou trois fois par an venait passer quelques jours à La Plantacion. Albano rencontrait régulièrement le maître des lieux, avec lequel il parlait de choses et d’autres. De temps en temps, ils abordaient des sujets de politique ou bien d’économie. Certaines de leurs discussions tournaient autour des questions qui nous taraudent tous : la vie, la mort, l’amour, la jalousie, la confiance…

Mal du pays (Niveau « tous », 2 mn)

Durant près de trois ans, le dynamique Vice-Président de la Fraret passa ainsi une bonne moitié de son temps à l’Etranger. Il partageait l’autre moitié entre les taxis, les trains, les avions. D’un point de vue strictement commercial, son idée d’enfouissement des déchets nucléaires étrangers en France était une véritable poule aux œufs d’or (que dis-je, d’uranium !), d’autant que l’infatigable promoteur des salines romaines de Gordes avait beaucoup de charme et du talent à revendre. Financièrement, Alexandre s’en sortait remarquablement bien : il voyageait à travers le monde aux frais de la princesse et, à chaque nouveau transport, il touchait une prime à six zéros. Aussi, à trente-trois ans, avait-il pu s’offrir un magnifique appartement avec vue sur le Jardin du Luxembourg, place du Panthéon, à Paris, ainsi qu’un très coquet pied-à-terre non loin de Nice. En plus, il détenait une ancienne bastide – restaurée à grands frais – près de Gordes, dans le Lubéron. Non qu’Alexandre eût été gagné par quelque forme pernicieuse de fièvre immobilière. Il voulait simplement pouvoir se réveiller dans son lit, au moins lorsqu’il se trouvait en France, car les palaces et les hôtels***** qui avaient l’insigne honneur de l’accueillir à Washington, à Kyoto ou à Francfort ne faisaient qu’accroître son sentiment de solitude. Depuis quelque temps en effet, son existence lui semblait vaine. Dénuée d’intérêt. Il était souvent nerveux, avait l’air irascible, semblait surexcité ; il n’était pas certain que le décalage horaire, le fameux jet lag, pût, à lui seul, expliquer cet état. Puisque la drogue ne le tentait décidément toujours pas, Alexandre ne fit aucune tentative dans ce sens, malgré la facilité déconcertante avec laquelle il aurait pu se procurer les substances les plus diverses, depuis le crack le plus avilissant et jusqu’à l’opium le plus sublime, en passant par l’ecstasy, le haschisch, la cocaïne, le LSD ou l’héroïne. S’il n’était pas en mission, il lui arrivait en revanche fréquemment d’ingurgiter cognac sur cognac, dans quelque piano-bar enfumé, à Paris, à Nice, en Avignon.

 Métamorphose (Niveau « tous », 2 mn)

Peut-être que rien de ce qui allait advenir ne serait arrivé, si les quatre ombres matinales n’avaient été si assoiffées. Mais, se souvenant du vieux puits abandonné, Alexandre décida d’y emmener ses visiteuses inespérées. Avec un mouvement archétypal, il se pencha au-dessus du puit. Aucun héros, ni aucun monstre, ne semblait y avoir été enfermé. Alexandre puisa donc du ventre de la terre un seau d’eau fraîche et proposa à ses compagnes de goûter le breuvage. L’instant d’après, il pensa que l’eau était étonnamment argentée, légèrement luminescente, mais il se dit aussitôt que ce devait être les reflets du soleil naissant et de la lune, conjugués.

La première à étancher sa soif fut Xénia, bien entendu. Elle bu longuement, avec la nette impression qu’elle avalait des gorgées de pure conscience.

– Hum, que c’est bon ! Jamais je n’ai pris autant de plaisir à simplement goûter de l’eau, fit-elle après avoir essuyé ses lèvres.

Puis, ce fut le tour de Lorèna, tendrement surveillée par les regards protecteurs de Xéla, qui éprouvait à son endroit une étrange chaleur, depuis que sa main avait enserré celle de la belle Cubaine. Tandis qu’elle buvait l’eau du puits, Lorèna fut traversée subitement par une pensée, qu’elle balaya aussitôt de son esprit : elle se vit en robe de mariée, se tenant aux côtés d’un jeune homme séduisant, qui la couvait du regard ; le jeune homme était… Xéla ! Ou son frère jumeau. Oubliant, sous le coup de la surprise, que personne n’avait accès à ses pensées, elle se sentit rougir, alors qu’elle se relevait. Pour se donner une contenance, elle fit mine d’examiner ses mains. À force de les regarder, il lui sembla que l’extrémité fuselée de ses doigts était légèrement phosphorescente.

– Je crois que j’ai bu trop de cognac, pensa-t-elle.

Lorsque son tour vint, Xéla ne ressentit rien d’inouï en buvant. Sinon, mais c’était imperceptible, une légère démangeaison inguinale. Et puis, elle eut l’impression étonnante mais si éphémère qu’elle ne sentait plus l’écliptique familière que dessinaient ses seins minuscules sous sa chemise d’homme.

– Je suis en train de devenir folle, songea-t-elle.

Alexandre fut le seul à simplement s’asperger le visage, sans rien boire. Lorsqu’il eut fini, il entraîna les filles sans un mot vers la maison. Sans être lourde, l’atmosphère avait changé. Ignorant que l’expérience qu’ils venaient de vivre pourrait être tout sauf insignifiante, ils se retrouvèrent dans la maison avec une espèce de gravité tendre, comme si un peu de l’innocence propre à l’enfance s’était envolée avec le jour nouveau qui venait de se lever. Après leur avoir fait visiter sa demeure de fond en comble et une fois que chaque fille eut choisi une chambre, Alexandre se retira à son tour.

Misère (Niveau « tous », 1 mn)

Dans un monde où vide-ordures, poubelles, dépotoirs, décharges contrôlées et déchetteries publiques seraient omniprésentes, les immondices, comme la saleté, ne seraient pas moins présentes ; simplement, elles y seraient beaucoup mieux organisées.

Mort (Niveau « tous », 3 mn)

Albina-Laura, avait beaucoup hésité mais, au terme d’une discussion à trois qui avait duré toute une nuit, avait finalement estimé que l’apprentie poétesse qu’elle était se devait de connaître au moins une fois cette expérience exaltante, si éloignée en tout cas de leur vécu d’étudiants citadins. Ce fut la dernière fois que ses amis la virent en vie. Lors de l’enterrement, des camarades en larmes leur apprirent ce qui s’était, probablement, passé. À la fin de la journée de travail, Albina avait tenu à rester seule dans le champ de canne à sucre, car elle avait envie d’éprouver la qualité acoustique de son dernier poème, en faisant réverbérer ses alexandrins contre les éléments. Tard dans la nuit, elle s’était aperçue que le camp était loin. Albina allait paniquer, lorsqu’un bruit de moteur rassurant lui signala une présence humaine. Spontanément, elle accourut au-devant des phares allumés du tracteur chargé de soldats. Au camp, pour lui éviter un blâme, personne n’avait donné l’alerte. Le lendemain matin, on retrouva Albina-Laura à terre, immobile dans le champ de canne à sucre, le corps recouvert de bleus et les vertèbres cervicales brisées. Dessoûlé par le drame, l’un des soldats avait tout retracé lors de son interrogatoire, mené par la police militaire dans le secret le plus absolu. Cependant, le colonel en charge de l’enquête était l’oncle de l’un des étudiants présents au camp.

  • On avait beaucoup bu, hein. On avait parlé femmes toute la soirée. Nos blagues, plus salaces les unes que les autres, nous avaient amené à évoquer une sorte de défi grotesque, qui nous fit beaucoup rire, d’un rire bien gras, vous voyez ce que c’est, hein ? Nous devions raconter dans le détail ce que nous ferions à la première femme rencontrée, que chacun imaginait dans les postures les plus obscènes. Ainsi, se mirent à défiler devant notre groupe : une veuve en voilette et bas noirs, endormie dans un profond cercueil tendu de satin et recouverte de roses pourpres, une prisonnière aux vêtements déchirés, les mains attachées dans le dos et suppliant à genoux qu’on la délivre, une femme accrochée à une corniche n’osant lâcher prise et n’ayant pas la force de remonter sur le toit d’où elle avait glissé, une collégienne paniquée, surgissant brusquement devant les phares aveuglants de notre tracteur et nous faisant des signes… Plus fanfarons les uns que les autres, nous ne pouvions perdre la face lorsque notre rêve éveillé est devenu réalité.
  • Nous freinâmes brusquement le tracteur, laissant les phares allumés. Nous attendîmes que l’inconnue s’approche, pour être sûrs qu’elle ne pourrait pas nous échapper. Lorsqu’elle fut à deux ou trois pas de l’engin, nous sautâmes à terre comme un seul homme. Ou, plutôt, comme un ogre à quatorze pattes. Nous l’encerclâmes. Une main plus prompte que les autres se posa sur sa bouche, pour l’empêcher de crier. Deux d’entre nous lui ceinturèrent les mains derrière le dos et nous tentions de la coucher dans le champ, de force, lorsque nous entendîmes très distinctement un craquement et vîmes la jeune fille perdre connaissance.
  • Continue !
  • À ce moment-là elle était encore en vie. Je le sais, puisque c’est moi qui ai écouté son cœur. On plaça même un miroir de poche devant ses lèvres ; il se recouvrit aussitôt d’une légère buée. Nous étions effarés, car personne n’avait envisagé un tel dénouement après tous nos fantasmes et nos rires idiots.
  • Et donc ?
  • Je ne sais plus lequel d’entre nous a dit que, bon, on n’avait qu’à continuer, puisque de toute façon on était foutus.
  • Et alors ?
  • Alors on a continué. Moi, je ne voulais plus, mais les autres m’ont menacé ; ils m’ont dit que si je ne le faisais pas, je les trahissais. Qu’autant me tuer tout de suite. Je suis passé en dernier. Elle était déjà morte.
  • Voilà, maintenant vous savez.

Quelque temps après, l’on apprit que sept soldats avaient perdu la vie lors d’un terrible accident. On les enterra avec les honneurs que l’on réserve aux héros.

– N, O, P –

Pensées secrètes (Niveau « tous », 1 mn)

Sous le regard des pigeons immobiles, le TGV s’ébranla. Avant de s’arrêter aussitôt. Puis sembla repartir, en précipitant Alexandre dans un maelstrom de souvenirs. Superbe comme un tigre parfaitement entraîné, il perforait sans broncher les cerceaux enflammés qui séparaient son enveloppe rutilante de son intimité. Mille et un soupirs ferroviaires plus tard, le train se résolut enfin à quitter la Gare de Lyon. Les images se mirent à surgir dans l’esprit d’Alexandre avec une irréelle netteté.

Piège (Niveau « tous », 3 mn)

Felipe était de ceux qui voulaient croire au changement. Il le proclama haut et fort à ses lieutenants, même si certains avaient le double de son âge. À force de conviction, Felipe finit par imposer ses vues, nonobstant le scepticisme de l’ancienne garde rapprochée du feu Commandante Abril. Aussi décida-t-il de se rendre seul à Bogota, afin de confier publiquement ses armes au doyen du Sénat, avant de se mettre en quête pour obtenir les cinquante mille signatures d’électeurs, nécessaires à la fondation d’un Parti. Ce Parti, arrêta-t-on la veille de son départ, s’appellerait l’Union Démocratique pour la Colombie. L’UDC désignerait ses candidats pour les prochaines présidentielles et législatives. Dans leur programme, ses candidats se feraient les porte-parole des laissés-pour-compte et des trompés de toujours. Ainsi, ils militeraient pour :

  1. une vaste réforme agraire,
  2. une nouvelle loi électorale,
  3. la refonte complète des institutions,
  4. une totale transparence de la vie publique,
  5. une justice impartiale, accessible à tous les citoyens.

Felipe arriva à Bogota dans la journée du trente et un juillet 1999. Le premier août, alors qu’il n’était plus armé, il fut séquestré par les AUC, les Autodéfenses Unies de Colombie, mouvement paramilitaire coté au Nasdaq, que même le FBI – peu enclin à sympathiser avec les combattants pro-marxistes – avait classé comme terroriste, et dont on susurrait qu’il aurait été téléguidé depuis les plus hauts sommets de l’Etat. Il semblait même que les agences de notation, telle la célèbre Stanley & Mood, pour ne citer qu’elle, s’apprêtaient à abaisser la note des AUC à BB+, avec implication négative… Abîmé dans ses pensées, Felipe remontait la calle Septima sans prêter la moindre attention aux vendeurs d’émeraudes à la sauvette, quand trois énormes Jeep flambant neuves freinèrent sans bruit à sa hauteur. Sautant à terre, une dizaine d’hommes armés eurent vite fait de l’encercler. Avant de l’immobiliser sans ménagement. Menotté, bâillonné puis cagoulé, Felipe fut poussé dans le véhicule de tête. Les trois véhicules démarrèrent en trombe. Disparurent sans laisser de trace. Même pas dans la mémoire immédiate des badauds. Cette scène avait duré trente-six secondes. Lancés le soir même sur les trois chaînes nationales, les appels à témoin ne suscitèrent aucun écho dans l’opinion, désabusée depuis des lustres. Ni ce rapt en plein jour, ni le silence des passants présents lors des faits ne surprirent outre mesure la ménagère de moins de cinquante ans, douillettement calée devant son poste couleur de contrebande, acheté – avec des papiers en règle – au marché gris de San Andrecito. Le deux août, un coursier anonyme déposait une cassette audio au siège de Radio Caracol. Une voix fluette mais déterminée, que l’on n’avait d’ailleurs pas pris le soin de modifier, faisait état des exigences des ravisseurs.

Article 1. En contrepartie de la libération du Commandante Felipe, les FARC devaient déposer les armes sans conditions. Article 2. Un délai de dix jours concluait l’ultimatum.

Informé par ses ravisseurs de cet ignoble marché, Felipe en fut abasourdi ; il espérait simplement que les siens n’en feraient rien. Pour sa naïveté, la mort lui semblait être la seule contrepartie honorable. Malheureusement, il était incapable de s’infliger lui-même le sort qu’il estimait mériter, prisonnier dans une maison isolée loin de la ville, ligoté, menotté et bâillonné. Au début, il refusa de se nourrir, mais ses geôliers, que l’on avait dû former dans une maison de redressement pour anorexiques rebelles, avaient reçu l’ordre de l’alimenter de force. Il dut donc abandonner cette voie, se laissant gagner par le désespoir. Lorsque son groupe reçut l’adresse et le croquis détaillé de l’endroit où leur Commandante était retenu prisonnier, Felipe n’y était enfermé que depuis soixante-douze heures. Le verdict des guérilleros fut immédiat. Ils allaient eux-mêmes le supprimer, pour éviter qu’il devînt une arme et un moyen de pression inconcevables entre les mains de l’ennemi : en effet, dans les conditions nouvellement créées, déposer les armes eût été un crime. Une pure folie. En outre, tout marchandage avec les paramilitaires était exclu.

Plaza de Armas (Niveau « tous », 1 mn)

L’action se déroule à proximité de la salle qui renferme les étendards, les précieux drapeaux de Narciso Lopez, de Maximo Gomez, de Carlos Manuel de Céspedes et à égale distance de la statue de ce dernier, dans un magnifique palais colonial. Ses façades baroques sont ornées à l’étage d’un balcon aux larges ouvertures, datant du dix-huitième siècle et nationalisé au début des années soixante, afin qu’il remplît des fonctions davantage compatibles avec l’exercice d’un pouvoir collectif, trop récent à l’époque pour ne pas être véhément. « Pa-trons, de-hors, le peuple est le plus fort ; ex-pro, ex-pro, expropriations !… »

Politique et fiction (Niveau « tous », 10 mn)

Chaque année, durant la semaine précédant les fêtes de Noël, une limousine avec chauffeur faisait son apparition au village. En effet, à l’approche de son anniversaire, Xénia devait quitter sa famille pour rejoindre son illustre parrain, le Secrétaire Général du Parti, lequel s’était engagé lui consacrer une journée tout entière, afin de s’assurer personnellement que sa filleule menait bien la vie heureuse, saine et honorable des jeunes générations, lesquelles seraient plus tard comptables du devenir du pays. Jusqu’à ses six ans, peut-être par égard pour son jeune âge ou parce que ses plans grandioses n’étaient pas tout à fait mûrs, son Parrain se contenta de jouer en sa compagnie, la couvrant de présents qui, s’ils n’étaient pas toujours adaptés, étaient en revanche cent pour cent indigènes : si une seule pièce intervenant dans le processus de fabrication du jouet qu’il avait commandé devait être importée, il ordonnait que l’on érigeât l’usine idoine grâce à laquelle il deviendrait possible d’en disposer, ce qui ne fut pas sans infléchir le développement industriel du pays. Dès qu’elle atteignit l’âge de raison, Xénia se trouva propulsée au rôle de confidente exclusive du Président. Qui lui parlait de tout, comme il l’aurait fait avec sa propre fille, voire avec sa présidentielle épouse. Ainsi, il évoquait les maux divers dont il souffrait. Il lui parlait de ses cals, qui l’empêchaient d’utiliser ses innombrables paires de vernis élégants, que ses commandos de chausseurs-livreurs lui faisaient parvenir sans discontinuer, depuis Milan, Paris ou New York. Aussi souvent, le Secrétaire entretenait Xénia de son ventre flatulent. « Cela gâche la silhouette et m’oblige à quitter mes hôtes, aux moments les plus critiques. » Il discourait au sujet de ses cheveux, qu’il s’astreignait à teindre au moins deux fois par semaine, et dont la chute lui semblait désormais irréversible, malgré la profusion de lotions que ses hommes de confiance achetaient chez Tati, ou même chez Nice Price, en Occident. Seules ses casquettes, dont il ne se séparait plus, lui permettaient de limiter les effets visibles de cette hécatombe capillaire. Ses maux de tête, ses vapeurs, ses frissons, ses courbatures, bénéficiaient de larges plages oratoires dans le traitement que le Secrétaire Général accordait à son corps lors des entretiens privés avec sa filleule. Celle-ci était vaguement écœurée par ces sujets scabreux, mais l’écoutait avec bienveillance, car la gentillesse de son parrain envers elle n’était pas feinte. Xénia alla même jusqu’à mettre sa mère dans la confidence, alors qu’elle avait juré au Président d’observer le secret le plus absolu quant au contenu de leurs échanges. Aussi, quelques jours après chacune de leurs entrevues, lui expédiait-elle – en port payé – un ou deux flacons contenant des mixtures composées en compagnie des sorcières, que les difficultés de cet homme si fier faisaient à chaque fois se tordre de rire. Jamais la frêle enfant ne demanda à son parrain s’il s’en était servi, car elle n’avait aucune envie d’être questionnée sur ses secrets de fabrication. Et puis, elle préférait l’écouter. Quand il décrivait par le menu ses voyages à l’Etranger. Ou parlait avec emphase des plans grandioses qu’il nourrissait pour son Pays. Grâce à sa discrétion, à la qualité de son écoute, Xénia apprit bien avant le Comité Central, que l’intrépide Secrétaire Général projetait de mettre en place un vaste programme d’alimentation scientifique pour son peuple. Sur le modèle des cirques romains, il ferait bâtir – lui avait-il confié – dans la Capitale, comme dans chacune des dix grandes villes que comptait le pays, de vastes enceintes circulaires. Trois jours par semaine, l’on y distribuerait des plats prêts à être consommés, sur présentation d’une pièce d’identité et en contrepartie de bons établis en fonction de la profession du chef de famille, du nombre de personnes à charge et des rapports fournis par la police politique. Grâce à cet ingénieux système qui ferait couler à flots un ragoût indifférencié dans l’assiette de chaque citoyen, la majeure partie de la production agricole serait directement consacrée au service de la dette, pour être convertie en dollars. Répondant à une question que Xénia n’avait pas posée, le docte Secrétaire Général lui expliqua que ce système n’avait rien à voir avec la soupe populaire tant décriée en Occident. Primo, parce que tous les citoyens seraient concernés, et non les seuls nécessiteux.

  • De toute façon, chez nous, personne n’est indigent…
  • Parrain, fit la fillette, qu’est-ce que cela veut dire, indigent?
  • Tu vois bien ma chérie, tu ne connais même pas le mot !

Ensuite, parce que, la mendicité ayant été éradiquée par les communistes, cette distribution ne serait pas gratuite comme dans les pays soi-disant « développés », mais payante, ce qui préservait la dignité de chacun.

– Parrain, qu’est-ce que cela veut dire, dignité?

– Ton père ne te l’a pas expliqué ?

– Non, parrain, désolée.

– On en reparlera plus tard.

Enfin, parce que les sans-abri, les sans domicile fixe, les chômeurs et les handicapés ne bénéficieront d’aucun passe-droit.

– Tu vois pourquoi, n’est-ce pas ma petite ?

– Non, parrain, pourquoi ?

– Mais, parce que chez nous, ces catégories, bourgeoises par essence, n’existent même pas, voilà pourquoi !

– Très bien, parrain !

– Mon projet a d’énormes bénéfices car, comme les hommes devront faire la queue pour récupérer de quoi nourrir les leurs, ils auront moins envie de se mêler de ce qui ne les regarde pas.

– À quoi penses-tu, parrain ?

– Mais, à la politique, voyons !

– Ah…

– Tandis que les femmes, qui n’auront plus à faire la cuisine, pourront, elles, devenir membres du Parti, en masse. La voilà, la vraie égalité.

Le Secrétaire Général lui détailla un autre projet, visant à assainir durablement les comptes de la Sécurité Sociale, constamment dans le rouge.

  • Je vais créer une grande Loterie Nationale.
  • Et tout le monde pourra jouer ?
  • Oui, tout le monde. Voilà ce que je compte faire. Chaque mois, un chiffre de un à quinze sera tiré au hasard. Imagine que le chiffre sorti soit le 7 ! Tous ceux qui auront adressé leurs demandes de remboursement le 7, le cachet de La Poste faisant foi, devront se contenter d’une prise en charge à taux zéro ! Les vingt milliards de lei ainsi économisés chaque mois, nous permettront de combler le déficit – il est d’environ deux cents milliards par an – et même de financer la Loterie. Puis, le dernier jour du mois, un numéro d’assuré sera tiré au hasard ; le gagnant se verra attribuer une somme non imposable de deux millions de lei. Qu’en penses-tu ?
  • C’est extraordinaire, parrain.

L’autre projet du Secrétaire, qu’il dévoila à Xénia en avant-première mondiale, concernait la systématisation du pays.

  • Deux cas seront étudiés par mes architectes, ma petite chérie.
  • Oui…
  • Il y a le cas des campagnes et il y a le cas des villes.
  • Oh…
  • Commençons par les campagnes.
  • D’accord, parrain.
  • Mon but est d’opérer un remembrement massif des terres. Actuellement, ce qui domine dans nos campagnes, c’est le bocage, avec ses petits chemins et ses petits terrains parsemés de petites maisons, comme la vôtre.
  • C’est bien vrai, parrain, tu as bien raison.
  • Cela nous empêche de faire entrer dans les champs les machines agricoles modernes, qui ne peuvent pas accéder aux cultures de blé, de maïs, de ricin… Alors, les récoltes à haut rendement, ce n’est même pas la peine d’en parler.
  • Tu dois avoir raison, parrain, je n’avais jamais pensé à tout cela.
  • Cela ne fait rien, petite. Ton parrain n’est-il pas là pour réfléchir ?
  • Continue, parrain, c’est très intéressant.
  • Attention, motus et bouche cousue, c’est un secret !
  • Je sais, je te promets de le garder pour moi. Mais, poursuis, s’il te plaît.
  • Bon ! Pour commencer, on va donc démolir toutes ces petites maisons, pour regrouper les terres, et en faire des champs cultivables non clôturés, des openfields à perte de vue, que des voies rapides larges et solides vont traverser, pour que les tracteurs puissent y accéder. Même les avions, qui répandent insecticides et engrais pourront atterrir et décoller, tellement ces autoroutes seront bien conçues.
  • Et nous, parrain, où allons-nous habiter ?
  • Ne sois pas inquiète, j’ai tout prévu. Au centre de chaque nouveau champ, nous allons ériger des buildings, des tours, des gratte-ciel, pour y loger les paysans. Mais, attention ! les traditions seront respectées, j’y tiens. Il n’y aura ni ascenseur, ni monte-charge ; cela permettra aux habitants de se maintenir en forme. Il n’y aura pas d’eau courante dans les étages. En bas de chaque groupe d’immeubles, un puits sera creusé, à la façon dont procédaient nos ancêtres. De cette façon, notre folklore sera préservé. Les WC seront aussi au niveau du sol, car les regrouper nous permettra de faire des économies. En plus, cela permettra aux voisins de lier connaissance. Entre deux chasses d’eau.
  • Lier connaissance ? Mais, chez nous on se connaît tous, parrain.
  • Bien sûr ! Comment crois-tu que l’on va procéder pour être logiques et efficaces ?
  • Je ne sais pas, parrain, dis-le-moi.
  • Eh bien, voilà. D’abord, nous allons construire un premier village modèle, dans un champ où nous voulions ériger une usine pour fabriquer des yachts destinés à l’exportation. Ce sont les Japonais et les Sud-coréens qui ont remporté ce marché, il nous faudra donc abandonner l’idée de cette fabrique. C’est dommage, mais, d’un autre côté, cela tombe à pic parce que les autoroutes qui traversent ce champ de tournesol sont prêtes. De plus, nous n’aurons même pas besoin de construire des WC, puisque les tournesols, ça monte très haut, d’où des économies supplémentaires.
  • Et puis ?
  • Ensuite, nous proposerons aux habitants de quatre ou cinq villages pilotes d’expérimenter cette transhumance novatrice. Bien entendu, nous n’allons pas employer la force, mais quoi qu’il arrive, nous raserons leurs habitations actuelles. Ils vont donc être d’accord et iront s’installer dans leurs nouveaux appartements. Tu comprends maintenant pourquoi ils devront faire connaissance autour du puits et des WC ?
  • Mais tu m’as dit qu’il n’y aurait pas de WC…
  • Bon, c’est un détail. Et toi, qu’est-ce que t’en penses ? Tu crois qu’il devrait y avoir de vrais WC ?
  • Oh, oui, parrain, ce serait bien, ce serait génial.
  • Dans ce cas, il y en aura.
  • Merci, parrain.
  • Nous venons donc d’examiner le cas des villages. Maintenant, nous aborderons les villes. À commencer par la Capitale, pour laquelle j’ai un projet formidable.
  • Tu vas aussi tout démolir !
  • Non ! Enfin, si ! Presque. Tu vas voir.
  • Vas-y, parrain, raconte-moi.
  • Pour commencer, je dois te dire que, dans notre capitale, que certains appellent pourtant le petit Paris, nous manquons de tout.
  • Comment cela, parrain ?
  • Premièrement, il n’y a pas de transports publics dignes de ce nom. Il n’y a que d’immondes tramways polonais, d’archaïques autobus est-allemands, des trolleybus tchécoslovaques hors d’usage. Ce qui veut dire qu’il nous manque l’essentiel, puisque nous n’avons pas de métropolitain, comme les Anglais, comme à Paris ou comme à Leningrad. Il nous en faut un, de métro, absolument, au moins pour relier l’Ouest à l’Est, ce qui, entre nous soit dit, serait tout à fait conforme avec notre politique d’ouverture, que le monde entier nous envie et qui amènerait les Américains à nous accorder, peut-être à titre définitif, la clause du pays privilégié.
  • Ah…
  • Ensuite, toujours dans la Capitale, nous ne disposons d’aucune protection digne de ce nom contre les inondations. Nous avons pu le constater lors des pluies d’il y a trois ans. Il est tombé tellement d’eau en quelques jours, que notre chère Dîmbovitza a vu son niveau monter de plusieurs mètres. Selon le principe des vases communicants, toutes les canalisations ont débordé, et l’eau a envahi les caves, les rues, les jardins. Place de l’Union Nationale, la statue équestre d’Etienne le Grand plongeait même son socle sacro-saint dans cinquante centimètres de coprolithes, de vomissures et autres immondices.
  • Ah !…
  • Nous allons donc doter notre ville d’un métro digne de ce nom, dont le trajet longera le fleuve sur plusieurs kilomètres. Nous disposerions ainsi d’un ouvrage d’art digne de Nous. Qui plus est, en cas de nouvelles inondations, les eaux iraient s’engouffrer toutes seules dans les tunnels du métropolitain, évitant ainsi tout débordement. Il nous suffirait alors d’attendre, ou de dévier ces ruisseaux souterrains au loin, en faisant fonctionner les pompes hydrauliques inventées par mon épouse dans le but de générer de nouvelles formes d’énergie, et que nos polytechniciens ont monté l’année dernière sur les quais.
  • C’est cela ton plan, parrain ?
  • LE plan ? Non, ceci n’est qu’une partie du plan. Car nous manquons aussi d’énergie. Nos centrales thermiques n’arrivent plus à satisfaire la demande chaque jour croissante des habitants. Et il n’est pas question de creuser en plein hiver des tranchées pour enterrer les pipe-lines. De plus, colmater les fuites, implique des travaux coûteux lorsque les oléoducs sont souterrains. Non, le plus simple, serait de mettre en place un dense réseau de conduites aériennes, quadrillant la ville de part en part.
  • Mais, ces tuyaux ne doivent-ils pas traverser les rues, parrain ?
  • Bien sûr que si ! Tu as un esprit d’analyse très développé pour ton âge. Donc, nous allons faire en sorte qu’à chaque fois que notre pipe-line croisera une rue, il la surplombe tout simplement. Pour plus de sécurité, nous allons peindre les tuyaux en rouge, ce qui les protégera des intempéries.
  • Cela va être très joli.
  • Joli ou non, les gens vont s’y habituer. D’ici quelques années, ils ne remarqueront plus du tout ce réseau, fût-il aérien et peint en rouge !
  • En tout cas, tu as beaucoup d’idées, parrain.
  • Tu trouves ? Toi, je t’adore car tu sais parler à ton parrain. Il manque aussi à notre Capitale un véritable quartier présidentiel…
  • « Résidentiel », parrain ?
  • Non, « Pré… » ! J’ai envie de faire démolir le centre-ville, que mes opposants appellent le cœur historique de la Capitale.
  • Le démolir ?
  • Comme je l’ai fait pour les églises. Des églises dans un pays athée, voyez-vous ça ! A la place de ces vieilles bicoques, j’érigerai un vrai palais, auquel conduira une voie magistrale.
  • C’est un peu comme pour les openfield et le remembrement, n’est-ce pas ?
  • Oui, ma chérie. Sauf que dans mon palais, dont tu seras l’invitée d’honneur perpétuelle, il y aura plein de salles de bain à chaque étage.
  • Avec des robinets en or ?
  • À vrai dire, je n’y avais pas pensé.
  • Allez, parrain, dis « oui, avec des robinets en or » !
  • Oui, avec des robinets en or.
  • Hourra…
  • Ce palais sera l’édifice le plus grand au monde.
  • Plus grand que le Louvre ?
  • Plus grand que le Kremlin et que le Pentagone.
  • Comme ça tu pourras y ranger toutes tes chaussures, parrain.
  • Des Immeubles de Grande Hauteur, des IGH, vont border la voie magistrale ouvrant sur la cour monumentale de mon palais.
  • Au fait parrain, les IGH n’auront pas l’eau courante ?
  • Malheureusement, si : il serait trop difficile de creuser des puits tous les dix mètres. Sans compter que, dans ce cas, un effondrement total de la chaussée serait aussi à craindre. En revanche, des centaines de cabines téléphoniques transparentes seront placées dans la rue en guise de WC publics, comme les Sany-Z© à Paris ! Et, devine qui habitera ces tours, à portée de mes jumelles.
  • Je donne ma langue au chat, parrain.
  • La nomenklatura, tous ceux qui comptent dans le pays. Comme ça, je pourrais les avoir à l’œil.
  • Bonne idée, parrain. Et tu me laisseras les regarder aussi, n’est-ce pas ?!
  • Pour sûr, mon trésor. Tu vas voir, on va bien s’amuser tous les deux.

Entre 1983, année de leurs premières conversations sérieuses et 1989, tous ces projets devirent réalité. Tous sauf un, les cirques de la Faim, dont seules les fondations furent posées, souvent à l’endroit des plus grands marchés publics de la ville. Entre-temps, refusant plus ou moins ouvertement de se rendre dans la toute nouvelle cité agro-industrielle où ils avaient été affectés suite à la systématisation de leur village, Hanka, Tudor et leurs enfants décidèrent de s’installer tout près de la Capitale, dans un village qui était censé favoriser la sédentarisation des nomades réfractaires à la vie verticale qu’érigeait pour eux le Parti. Ils y menaient une vie simple, organisée autour des enfants, et destinée à aider la talentueuse Xénia à rejoindre son grandiose destin. Tandis qu’elle grandissait, les centres d’intérêt de Xénia, qui continuait à être la meilleure élève de son école, évoluaient au gré de ses dernières découvertes.

Prémonition (Niveau « tous », 1 mn)

J’ignore où je me trouve, mais je n’en éprouve qu’une très légère inquiétude. Une appréhension comme celle qui vous saisit lorsque vous attaquez un tout nouveau roman, un agacement agréable, ténu mais troublant. C’est un lieu émotionnellement neutre. Il m’est néanmoins familier – à la manière d’un fast-food, d’un hall de gare, d’une bibliothèque publique. Une sorte de cadran biologique interne secoue ma poitrine, m’indiquant qu’il est exactement 21 heures et 20 minutes. J’ai même la certitude étrange que nous sommes le lundi 6 janvier 1977. C’est-à-dire, hier. Tu n’es pas avec moi. Des pensées incongrues défilent dans mon imagination avec une absolue clarté. Je ne peux pas les arrêter. Ni je ne sais comment m’y opposer… Ensuite, c’est au tour des images d’envahir mon esprit. Sans crier gare. Prémonitoires pour mon cœur dont les battements se sont accélérés, des idées, absurdes pour la partie raisonnable de ma conscience, viennent à moi après cela. À cet instant précis, rien ne présage le terrible tremblement de terre – dont, pourtant, trois minutes seulement nous séparent. L’épicentre n’en sera qu’à cinquante kilomètres du point zéro de l’Ile ; depuis le fond marin tout proche, l’adversité s’apprête à nous frapper, selon un angle meurtrier de cinquante-sept (plus ou moins trois) degrés.

Prémonition encore (Niveau « confirmé », 1 mn)

Prémonitoires pour mon cœur dont les battements se sont subitement accélérés, des idées, à l’évidence saugrenues pour la partie analytique et raisonnable de ma conscience, viennent à moi après cela. « À cet instant précis, rien ne présage le tremblement de terre – dont, pourtant, trois microscopiques minutes seulement nous séparent. L’épicentre n’en serait qu’à cinquante kilomètres du point zéro de l’île, qu’un fabuleux diamant (réplique effrontée, aussi osée que la cachette imaginée par Edgar Allan Poe pour sa célèbre lettre volée !?) incrusté au milieu de la coupole de notre Capitole national fixe par convention ; depuis le fond marin tout proche, l’adversité s’apprête à nous frapper, selon un angle singulièrement meurtrier de cinquante-sept, plus ou moins trois degrés.

Prithvi 1 (Niveau « tous », 6 mn)

Quelle merveilleuse journée pour s’enivrer, songe Parvati.

Le capiteux parfum des orchidées dépose sur ses douces lèvres des baisers légers. Les fleurs tournoient sur elles-mêmes, doigts caressants, cheveux agiles et éthérés. Sucrées, elles tracent dans l’air mille tourbillons vertigineux. L’âme frissonnante de la forêt aspire goulûment la jeune fille exaltée. Debout, tête renversée, non loin de l’endroit où elle aime se perdre dans les rêves au cours de ses promenades solitaires, Parvati clôt maintenant les yeux à moitié. Immobile, l’adolescente fixe le soleil, fascinée. Dans la clarté vibrante du firmament, le feuillage a ouvert largement des fenêtres d’une limpide densité. Parvati entrevoit, miracle qu’elle sait renouveler à sa guise, un arc-en-ciel dominé par le rouge lumineux, l’orange incandescent, le jaune acidulé. Si ce faisant vous pouvez percevoir, vous aussi, le chant des oiseaux et si, au même moment, vos paupières ressentent une agréable chaleur, alors vous croirez peut-être en Dieu. Ou bien dans l’existence d’un principe supérieur, exactement comme elle. Cette sensation est au fond assez proche de celle que vous éprouverez en appuyant bien fort vos poings serrés contre vos yeux fermés. À ceci près : éblouis, vos globes oculaires vous feront un peu mal ; les couleurs prédominantes seront le violet, l’indigo et le bleu ; votre corps ne sera pas figé. Ah! j’oubliais : quand vous entreprenez ce genre de voyage astral, l’œil pinéal apparaît. Il palpite quelque part sous l’épiderme recouvrant votre front. Revenant à elle, Parvati distingue tout à coup, à quelques pas de là, le dos imposant d’un brahmane plongé dans ses méditations. Par amusement, elle s’approcha discrètement de l’homme agenouillé. D’un geste suave, ses mains emprisonnèrent les yeux de l’ermite. Troublé dans ses prières, celui-ci secoua vivement la tête, se délivrant des bras de Parvati. Furieux, il allait la foudroyer sur place, quand, effrayé, il vit la jeune créature se transformer en une magnifique liane. En un soupir interminable, la nymphe Parvati ceignit le tronc noueux auquel elle était adossée. Frappé de stupeur, soûl de mélancolie, le brahmane pleura Parvati et son étreinte inachevée pendant un temps infini. Une éternité plus tard, le corps physique de l’ascète se releva, enfin. S’avançant tel un funambule jusqu’au vieil arbre, il s’y pendit avec la corde végétale qui, pour avoir provoqué la jalousie et le courroux des dieux, ne serait plus jamais la juvénile et vaporeuse, la gracieuse Parvati.

En se remémorant cette triste légende tandis qu’il descendait le fleuve à cheval, Prithvi sentit ses yeux s’embuer au souvenir d’un autre brahmane.

Ne pouvant vivre avec les autres lorsqu’il les rencontrait, mais ne sachant s’en passer alors qu’il était seul, Prithvi avait quitté – comme chaque hiver – le village où il vivait, pour sa tournée annuelle de colporteur. Cette fois encore, il dépasserait Golconde, pour se diriger vers le Nord. Il cheminerait au-delà du Godavari, jusqu’aux rives du Narbada et du Gange. Puis, ses pas l’entraîneraient à l’orée d’Allahabad et de l’empire d’Akbar, petit fils de Khanua et Grand Moghol, au pouvoir depuis le premier septembre 1556. C’est-à-dire depuis le jour où, trente-trois ans plus tôt, Prithvi était né. Il franchirait ensuite le royaume de Gondwana vers l’Est, pour progresser vers Orissa, dans le Golfe du Bengale. Six mois plus tard, constamment à cheval sur Ganesh, Prithvi retournerait vers sa modeste cabane en bois, bâtie à l’écart, au milieu d’une clairière et à deux heures de marche du village le plus proche. Prithvi avait de nombreux mois pour fabriquer sa marchandise. Fuseaux et cuillères en bois de santal pour les mères. Bagues en argent délicates et boucles d’oreilles assorties pour les filles. Colliers et bracelets scintillants pour les belles d’âge mûr, selles et éperons pour les chevaux ou les mulets. Il amenait aussi son luth, une hache-marteau, des clous, de quoi faire fondre le plomb et l’étain, plusieurs flacons contenant du henné, du parfum, de l’indigo. Il emportait du papier à écrire, un soufflet à main pour attiser le feu, une gourde remplie d’arak, et un chaudron tout neuf, pour faire cuire son dîner, avant d’en tirer un bon prix. Il comptait le vendre à quelque riche maîtresse de maison attirée par l’éclat du cuivre – devenu introuvable dans tout le pays depuis qu’il se faisait rare à Lisbonne – ou, mieux encore, le céder à une jeune veuve ensorcelée par ses histoires, captivée par sa voix. Sa voix grave et remarquable, dont il se servait pour chanter les amours infortunées de Parvati, en pinçant subtilement les cordes de son luth.

Prithvi 2 (Niveau « tous », 3 mn)

Prithvi n’avait que peu connu son père, Bihar Mahatma, un banian[1] de la secte des brahmanes qui avaient le droit de commercer. Pourtant, son souvenir réconfortait toujours – vingt-quatre ans après sa disparition – le cœur du jeune homme. Aycha, la mère de Prithvi, était morte en couches. Pour compenser cette perte, Bihar avait, à chaque fois, emmené son fils avec lui, dans ses nombreux déplacements à travers le pays. Tous deux allaient – au rythme de la mousson et des soulèvements contre le Grand Moghol – plus au Sud que Prithvi ne le faisait maintenant, de Sadras sur la côte de Coromandel, à Goa sur la côte de Malabar. Leur route passait par l’empire indépendant de Vijayanagar, dont la capitale du même nom serait mise à sac par Akbar le terrible en 1565. Alors qu’en ville, ses hommes chargeaient le sucre, l’indigo et des brocards multicolores dans les caravanes, Bihar s’entretenait dans le plus grand secret avec le maharadjah. Depuis de très nombreuses années, il le tenait ainsi régulièrement informé des raids du Grand Moghol et préparait avec lui les villes de l’Ouest et du Nord à l’insurrection. Des armes acquises contre des diamants et destinées aux rebelles étaient dissimulées dans les rouleaux de soie, et quelques roupies d’or faisaient office de laissez-passer auprès des gardes les plus scrupuleux. Les marchandises étaient échangées à Goa contre réaux espagnols, sequins de Venise et cuivre de Lisbonne, alors que les armes étaient déposées la nuit en quelque point obscur du port, là où des hommes de confiance pouvaient venir les récuperer en toute sécurité. Bihar et Prithvi revenaient ensuite sur leurs pas avec la cargaison d’or, de cuivre et de nouvelles du front. De retour dans la capitale de l’empire, Mahatma affrétait une nouvelle caravane, il rendait compte au maharadjah de ses faits et de ses gestes, imaginait avec lui de nouvelles rébellions, avant de repartir pour Sadras, Pondichéry ou Nagapatam, autant de villes dans lesquelles il ne cessait d’encourager les combattants de l’ombre, où il distribuait munitions et argent. Prithvi se sentait envoûté par son père, dont le rayonnement le contraignait à détourner le regard, comme s’il se fut agi d’un diamant de Golconde, aux millions d’éclats lumineux. Grand marchand, Bihar était l’un des hommes les plus riches du pays. Brahmane, sa sagesse n’avait aucune limite. Homme de pouvoir, il rencontrait le monarque et s’adressait à lui d’égal à égal. Il savait être rusé ou décidé selon le cas, et ses transports d’armements clandestins n’avaient jamais été détectés. Il pouvait embraser les foules, sachant se faire comprendre des plus humbles, comme des Etrangers, Lusitaniens, Bataves ou Français. Infatigable, chaque soir avant de se coucher, il révélait à Prithvi des légendes issues du Mahabharata, la vie du Krishna, les méfaits de Shiva, les prouesses de Parvati. Bihar était un personnage étonnant et un père hors du commun, mais, d’année en année, il semblait aller chaque jour plus volontiers à la rencontre du danger. Et c’est pour cette raison, sans doute, qu’en cette année 1565, il s’en fut vers Vijayanagar, alors que les troupes d’Akbar mettaient le Nord du pays à feu et à sang, remportant victoire sur victoire dans leur descente implacable vers la capitale de l’empire. Dès que ses informateurs lui eurent appris qu’Akbar ne cessait de gagner du terrain et que le Palais impérial n’était plus qu’à quelques jours des troupes de l’envahisseur, Bihar décida de rejoindre sur le champ Vijayanagar, seul avec Prithvi et deux hommes de confiance. Il espérait mettre le maharadjah hors du danger, pour lui permettre de poursuivre la résistance depuis quelque province reculée de l’empire, ou depuis Poona la rebelle. Seule Poona, en effet, tenait encore tête à Akbar, ainsi qu’elle l’avait fait au temps du précédent Grand Moghol et même avant, pendant le règne de Khanua, le terrible grand-père d’Akbar le Conquérant.

Prithvi 3 (Niveau « tous », 4 mn)

Le jeune Prithvi et son illustre père Mahatma atteignirent le souterrain dans la nuit du 24 au 25 décembre 1565, en compagnie de Bhuli et de Vidyasagar[2], des amis de toujours. Seuls quelques intimes du maharadjah, comme Bihar, connaissaient ce chemin détourné qui menait en secret jusqu’au Palais de Vijayanagar. Les quatre voyageurs nocturnes avaient attaché leurs chevaux des kilomètres plus tôt, puis ils avaient poursuivi à pied, se frayant un chemin à travers la forêt. Çà et là, leurs mouvements éveillaient un singe, un tigre, un oiseau. Unissant leurs forces, les trois adultes libérèrent l’entrée du souterrain, tandis que Prithvi faisait le guet, à l’écoute du moindre bruit suspect. Mais, en dehors d’un lointain rugissement, rien ne vint troubler le silence. Bihar fit revenir son fils ; l’un après l’autre, le garçon et les trois hommes s’engouffrèrent dans la galerie, qu’un rayon de lune éclairait faiblement devant eux. Lorsque Bihar, grâce à un mécanisme qu’avec Vidyasagar il était le seul à connaître, eut remis en place la lourde pierre moussue qui faisait office de porte, il saisit une torche fixée dans la paroi rugueuse par un anneau rouillé et, s’y reprenant à deux reprises, l’alluma. Leur marche tâtonnante à travers les ténèbres dura plusieurs heures, avant qu’ils ne commencent à distinguer, de plus en plus nettement, un diabolique tam-tam. Au-dessus de leurs têtes, les étalons échevelés d’Akbar le terrible s’adonnaient à quelque danse mortelle, dans les rues pavées de marbre de la cité impériale. Les cris étouffés des enfants égorgés, ainsi que les jurons de la soldatesque grisée de femmes, de violence et de pouvoir, accompagnaient le macabre tam-tam des chevaux. Une lourde odeur de poussières, âcres de sang et de peur, s’instillait lentement, tel un serpent répugnant, pour charger de venin l’air vicié de la galerie. Géants difformes issus d’un autre monde, quatre ombres démesurées, distinctes mais monstrueuses, vacillaient sur les murs. Prithvi avait envie de vomir et sa tête était lourde comme celle d’un taureau dont les cornes en colère se seraient fichées dans le bas-ventre d’un arbre centenaire. Pour lui redonner confiance, Bihar mit une main sur l’épaule de son fils. Puis, d’un regard, il signifia aux deux hommes de se dépêcher : quelques mètres plus loin, la galerie allait bifurquer et Bhuli semblait aussi indécis que Vidyasagar. Obéissant à un signe muet de Bihar, nos amis empruntèrent sans hésiter le couloir de gauche. Il conduisait au cabinet secret du seigneur, alors que l’autre recelait d’incalculables pièges, destinés à sceller les visiteurs indésirables à des destins pis que la mort. Bihar compta trois pas, puis sept, et treize, avant de s’arrêter. Ses compagnons l’imitèrent. Figés, ils patientèrent pendant de longues minutes. Puis, comme aucun bruit proche ne leur parvenait, Bihar se dirigea vers une estrade en pierre, dont il escalada aussitôt les cinq hautes marches. Arrivé en haut, il leva la main droite et fit tourner, à tâtons, un pivot. L’une des dalles du plafond glissa alors sur elle-même, laissant soudain pénétrer un souffle frais jusqu’aux tréfonds de leurs poumons avides de grand air. Bihar fut le premier à se hisser hors du tunnel secret. Ensuite, il se pencha vers son fils, que Bhuli avait pris sur ses épaules. Vidyasagar, le plus âgé de nos comparses, monta en dernier, aidé par Bihar et Bhuli. Aussitôt qu’il fut entré dans le cabinet du maharadjah, Bihar fit le tour complet des meubles et des statues qui s’y trouvaient. Malgré la tension, des rouages parfaitement huilés semblaient actionner ses yeux, dont le large mouvement giratoire ne connut aucun heurt. Après tant d’entretiens consommés avec son maître en cet endroit, l’emplacement du moindre objet lui était familier. Tout semblait bien en place : ici rien n’indiquait la fureur qui s’était abattue sur la Capitale du royaume. Dans cette crypte impériale jamais profanée, aucune trace de la mousson militaire, ni de la vague cataclysmique et politique, ayant tout balayé sur son passage. Ils quittèrent le cabinet privé du souverain sans un mot, par une porte dérobée. Bihar ouvrait la marche. Bhuli, Vidya et le garçon suivaient à une vingtaine de pas environ, comme Bihar le leur avait demandé. Près de la salle du trône, il fit un signe à Vidyasagar, afin qu’il guide Prithvi vers une petite pièce où faisaient antichambre les proches du maharadjah. Le vieil homme connaissait bien cet endroit, pour y avoir lui-même patienté maintes fois. Tant que Prithvi et Vidyasagar ne furent à l’abri, Bihar et Bhuli demeurèrent silencieux et immobiles dans l’obscurité. Dès qu’ils eurent pénétré dans l’antichambre, le vieil homme haussa Prithvi sur ses épaules. Comme attiré par un aimant, le regard de l’enfant se dirigea vers la salle du trône, qu’il pouvait observer sans être vu, à travers une petite fente verticale partant du plafond pour s’arrêter à plus de deux mètres du sol. Une lune blafarde baignait de vif argent la salle impériale. Les reflets lointains ou plus proches des incendies qui émaillaient la ville dansaient dans l’air. Feux follets cuivrés, ceux-ci s’éteignaient pour resurgir ailleurs aussitôt, avant de disparaître à nouveau. Prithvi crut reconnaître son père et discerner Bhuli à ses côtés. Il les vit s’introduire ensemble dans la pièce faiblement éclairée. S’avancer vers le trône. Devant eux, s’étendait une mare de mercure, rouge et scintillante. Revêtue d’une lourde pourpre, une forme, humaine malgré ses contours imprécis, émergeait du métal liquéfié.

Prithvi 4 (Niveau « tous », 2 mn)

Lorsque Bihar comprit qu’il s’agissait d’un guet-apens, il était trop tard : les lourdes portes en bois précieux se refermèrent avec brutalité derrière les deux hommes ; des soldats armés jusqu’aux dents surgirent des quatre coins de la pièce. La lutte que Bihar et Bhuli, encore sous l’effet de la surprise, tentèrent de livrer contre les douze ou, peut-être, quinze hommes acharnés ne dura que le temps d’un reflet plus intense que les autres, fait d’incroyables feux, tantôt bleus et tantôt blancs. Le dépôt de munitions de la ville venait d’exploser avec un bruit d’orage de fin du monde non loin des fenêtres du Palais, lorsque le père de Prithvi et le brave Bhuli s’effondrèrent, au même instant, près du bon roi assassiné. C’était comme s’ils avaient voulu partager pour toujours avec leur maître l’abominable flaque de métal surchauffé, qui ne cessait de s’élargir sous les regards hallucinés de Prithvi. Tout au long de cette scène aussi incroyable que brève, dont il n’avait pu se détourner, le jeune Prithvi avait serré ses mâchoires jusqu’au se faire mal, hypnotisé par ce contact impromptu, mais oh, combien atroce avec l’horreur. Seules ses mains, agrippées aux longs cheveux de Vidyasagar, avaient lancé un cri muet de désespoir. Au corps tremblant de l’enfant et à ses doigts crispés, ce dernier comprit ce qui était en train de se passer à côté. Il fit descendre le garçon à terre et, devinant ses yeux brillants de larmes, mit une main sur la bouche de Prithvi. Puis, se dirigeant vers l’angle le plus reculé de l’antichambre, tous deux se firent invisibles et muets derrière une large armoire en bois serti d’argent. Des pas ne tardèrent à résonner dans le couloir menant vers l’autel où Bihar, Bhuli et le maharadjah avaient été massacrés par les soldats d’Akbar. Bientôt, les bruits, les rires et les jurons se turent : le vieil homme et l’enfant étaient les seuls survivants à se trouver encore dans la cité dévastée. Vidyasagar attrapa le garçon par la main. Sans un regard pour la salle du trône, désacralisée, ils empruntèrent, à rebours, l’enfilade de couloirs se terminant devant le cabinet secret du radjah. De retour dans l’ultime sanctuaire épargné par la tornade de violence qui avait soufflé le Palais, Vidyasagar et Prithvi redescendirent dans le souterrain. Ayant remis en place la dalle qui dérobait la galerie aux inconnus comme aux ennemis, ils repartirent vers la forêt. Après qu’ils se furent reposés pendant quelques heures, ils burent un peu d’eau, mangèrent des fruits frais et du pain. Ensuite, Vidya fit goûter son eau-de-vie à Prithvi. La brûlure jusqu’alors inconnue de l’arak apaisa le feu qui avait consumé le garçon pendant la nuit, tandis qu’impuissant il assistait à la fin de son père. Au petit matin, ils ressortirent du souterrain. Un ressort faisait tourner sur elle-même la porte en pierre qui, de l’intérieur, s’ouvrait facilement. Sans prendre la peine de la remettre en place, maintenant que la ville entière était anéantie, ils partirent à la recherche des trois montures sur lesquels Bihar, Bhuli, Prithvi et Vidyasagar étaient arrivés la veille au soir – ou mille ans plus tôt ? – de Sadras.

Prithvi 5 (Niveau « tous », 3 mn)

La fumée de mort émanant de la capitale éventrée avait effrayé les animaux, rassurés dès qu’ils eurent senti leurs maîtres s’approcher. Avec précaution, le vieillard fit monter Prithvi sur l’admirable jument blanche, licorne fabuleuse, surprenante et sensible dont Bihar ne s’était jamais séparé. Ensuite, Vidya détacha le fidèle compagnon de Bhuli, laissant le choix au noble destrier de les suivre, ou de les abandonner afin de se chercher un autre cavalier. Lui-même monta sur Pradesh. Leur chemin s’éloignait du Palais et de ses odeurs tragiques ; le cheval de Bhuli resta donc avec eux. Cette première nuit, puis celle d’après, et l’autre encore, ils dormirent dans les bois. Leur malheur était si intense que rien ni personne ne les inquiéta. Le quatrième jour, Prithvi parla, enfin.

– Vous voulez bien être mon père à présent, demanda-t-il au vieux Vidyasagar.

Après un long silence embarrassé, le vieil homme fit la réponse suivante :

– Je suis un simple camelot, fabriquant lui-même sa marchandise. Toi, mon cher Prithvi, tu es fils de brahmane. Je n’ai, pauvre de moi, ni la richesse, ni la sagesse de ton père. Et encore moins le pouvoir que Lui avait. Mais, si tu me veux comme père, je t’enseignerai tout ce que je sais et je tenterai de te soutenir de mon mieux.

– Je ne veux pas retourner à Sadras, emmenez-moi chez vous, fit Prithvi.

– Nous y sommes presque, répondit Vidyasagar qui avait du mal à réprimer ses larmes, et dont la voix chavirait d’émotion. Ma maisonnette, que j’ai abandonnée pour escorter mon ami Bihar, se trouve près d’ici, à quelques heures de marche d’un petit village appelé « Vidyabad »[3]. À l’avenir, Vidya et Prithvi ne se quitteraient plus pendant plusieurs années. Vidya initiait le garçon à l’art de sculpter le bois précieux du santal pour en faire des objets de tous les jours : des cuillères, des flûtes ou des fuseaux pour filer la laine et le chanvre. Il lui apprit également à faire fondre les métaux, ferrer un cheval, ciseler une bague, enfiler des perles de verre sur un collier à nul autre pareil. Le soir, lorsqu’ils se reposaient ensemble près du feu après une longue journée, Vidya demandait à Prithvi de lui raconter une légende ou, mieux, de chanter une ballade en s’accompagnant du vieux luth qu’il lui avait offert de retour du village, pour son dixième anniversaire. Au début, lorsque son vieil ami l’invitait ainsi à se rappeler les instants heureux passés auprès de son père, Prithvi se taisait ou éclatait en sanglots. Mais un soir, alors qu’ils avaient terminé de réparer la vielle cabane en bois de Vidyasagar, celui-ci lui dit :

– Souviens-toi, mon garçon ! N’oublie jamais ! N’oublie rien de ce que t’a enseigné ton père. Si tu es prêt à ne pas l’oublier, sache qu’il revivra à jamais, à travers toi.

Et le vieil homme continua :

– Il revivra au loin, là-bas parmi les étoiles, aux côtés de ta mère, Aycha. Tu ne le verras plus mais, lui, il revivra.

Prithvi lui relata alors, avec les mots de son père, profondément gravés dans sa mémoire, l’abracadabrante histoire de Parvati.

« L’insouciante déesse des pousses, ayant un jour dans la forêt rencontré un brahmane plongé dans ses prières, s’était rapprochée sans se montrer, avant de refermer sur les yeux de l’ermite ses doigts graciles et parfumés… »

Une fois la marchandise prête et sa provision annuelle d’arak – unique faiblesse de Vidya – épuisée, le vieillard commençait sa nouvelle tournée de démarcheur. Il entraînait Prithvi avec lui, de Golconde aux confins d’Allahabad, et d’Orissa vers leur modeste abri sylvestre. Cinq pacifiques années s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles Prithvi, devenu un jeune homme séduisant, avait aidé de son mieux le vieux Vidyasagar. Et, s’il dépassait maintenant son maître dans la science artisanale et dans l’art de la vente, Prithvi aimait par-dessus tout conter à qui voulait l’entendre les légendes enseignées par son père et fredonner des ballades où, à travers Krishna, Shiva et Vishnu, il convoquait l’image du défunt. Souvent d’ailleurs, emporté par une histoire, il lui arrivait de peindre les dieux dont son enfance était peuplée sous les traits de Bihar. Et, pour Prithvi, Aycha, sa mère, était une liane embrassant un arbre centenaire, au milieu d’une clairière qu’un jour, il en était certain, lui-même traverserait.

Prithvi 6 (Niveau « tous », 5 mn)

En 1570, le jour de son quatorzième anniversaire, Vidyasagar fit venir Prithvi pour lui parler.

– Tu es un devenu un homme maintenant. Cette année tu partiras seul en voyage et, à ton retour, je ne serai plus de ce monde.

Voyant les yeux de Prithvi devenir plus noirs et plus brillants, Vidya continua :

– Ne sois pas sombre, mon garçon. Je pars rejoindre ton père parmi les soleils et les planètes. Je lui dirai que tu es fort et que tu ne l’as pas oublié.

Lui et Aycha seront fiers de toi. Et souviens-toi en, souviens-toi en toujours, n’essaye pas d’oublier et tes parents vivront. Le jour de leur séparation, Prithvi sut qu’il voyait Vidyasagar pour la dernière fois. Avec les yeux que nous posons sur le monde lorsque nous sommes éveillés, en tout cas. Vidya, dont les forces déclinaient depuis plusieurs mois, le serra dans ses bras. Puis, il lui proposa sa gourde remplie d’arak et, pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, osa l’appeler « mon fils ».

– Fais-nous revivre, mon fils. Partage, avec ceux dont tu vas croiser la route, les légendes, les histoires, les mille ballades de tes ancêtres.

Dix-neuf ans et quelques jours plus tard, plongé dans ces souvenirs qui le berçaient comme un air langoureux, Prithvi n’avait pas vu le soir tomber. C’est Ganesh, son cheval, qui, s’arrêtant soudain, le fit revenir au bord du fleuve, alors que deux journées encore le séparaient du village le plus proche, le premier de sa tournée. Habitué depuis longtemps aux refuges de fortune, il s’installa rapidement pour la nuit non loin de l’eau, puis chercha quelques branches et des feuilles séchées, pour allumer un feu entre un arbre et l’onde tranquillement chatoyante du fleuve. La journée avait été longue et, malgré la pleine lune, Prithvi sombra aussitôt. Lorsqu’il se réveilla en sursaut quelques heures plus tard – sans doute le cri d’un oiseau devenu la proie de quelque fauve insomniaque -, la forêt paraissait avoir revêtu un triple voile tissé d’argent. Son feu s’était éteint et Prithvi se retrouvait en plein ciel. Des étoiles l’entouraient de toute part. Elles brillaient au-dessus de sa tête, alors que d’autres, plus floues, moins étincelantes, se tenaient à portée de main, qu’il put voir en baissant les yeux. Ce double mouvement lui suffit pour se réveiller tout à fait et comprendre que les astres d’en bas étaient de vains reflets dans l’eau du fleuve. Cette première vision une fois chassée, surgit une seconde : sur l’eau flottait vers lui, tel un géant nénuphar pleinement ouvert, le corps enveloppé de blanc d’une jeune fille. C’est une chimère, pensa-t-il en voyant le drapé lumineux du vêtement sur l’eau noire, éclatant, dans le bleu sidéral, sous la poudre qui avait enseveli la forêt. Un cauchemar lié à la mort de son père, assassiné dans le Palais du rajah, devant son cœur d’enfant terrifié. Il se frotta les yeux et remua la tête, s’aspergea le visage d’un peu d’eau. Cependant, le lotus était toujours là et il s’agissait bien d’une jeune fille décédée. Prithvi s’en alla trouver une longue branche épaisse et noueuse, puis il se hissa sur Ganesh avant de pénétrer dans l’eau, peu profonde à cet endroit. Il réussit à accrocher le corps avec sa branche et le tira vers le bord. Il fit ressortir Ganesh, effrayé, du fleuve à reculons, et descendit, avant de faire échouer le corps que l’eau avait commencé à gonfler, sur la rive. C’était une enfant de quinze ou seize ans, peut-être, dont on devinait encore la grâce et la beauté. Bien que présentant les signes d’un trépas soudain, celle-ci ne paraissait pas s’être noyée. Oubliant son périple, Prithvi décida de remonter le cours d’eau sur les traces de la fille portée jusqu’à lui par les ondes flegmatiques. Il galopa sans arrêt, une seule idée en tête : ne pas laisser le fleuve le semer. Il faisait toujours nuit lorsqu’il vit brusquement surgir de nulle part un village fantomatique. Il s’avança vers les habitations avec la prudence d’un détrousseur. Quelque temps après, les arbres se firent plus rares et Prithvi atteignit la lisière de la forêt. Ce qu’il vit alors lui rappela la nuit tragique d’un 24 décembre durant lequel l’ouragan des troupes d’Akbar avait soufflé la cité idéale de Vijayanagar. Sauf qu’il n’y avait aucun cri. Aucune lamentation. Cette quiétude absolue était encore plus abominable que les coups de tonnerre qui retentissaient dans son souvenir. Nul filet de fumée ne s’échappait des habitations qu’il pouvait entrapercevoir. Des planches grossières barricadaient les fenêtres. Les portes étaient bloquées de façon identique. ça et là gisaient, contorsionnés et grimaçants, des cadavres qu’on aurait dit surpris au milieu d’un rituel abject. Une répugnante exhalaison de vomi, d’excréments et de corps corrompus flottait sur le village. Impudique, ventre à l’air, une seule demeure exhibait ses ouvertures. Dans sa bouche édentée, des lattes comme des chicots pourris brinquebalaient sous le vent, grinçant à vous glacer le sang. Tout à coup, Prithvi sentit, plus qu’il ne comprit, d’où venaient les blessures que portait aux poignets la juvénile créature charriée par le fleuve impassible. Sans doute s’était-elle échappée de cette maison, dans laquelle on l’avait laissée pour moribonde. Vidée par la maladie, elle avait dû s’avancer quelque peu, avant de trébucher, puis tomber foudroyée dans l’eau, qui l’avait transportée jusqu’à lui, sinistre message adressé aux humains par des dieux en colère. Scrutant les corps de plus près, Prithvi s’aperçut qu’il s’agissait d’hommes et de femmes très affaiblis, mais dont l’extrême pâleur n’était pas seulement due à la mort. Au-delà des mots, une aveuglante vérité le submergea : le mal effroyable se dressant devant lui tel un cobra royal était le choléra. Prithvi décida d’avertir au plus tôt les villageois de Vidyabad. Il repartit immédiatement sur Ganesh et s’arrêta seulement quand sa chaumière fut en vue. Il s’effondra sur le plancher et perdit connaissance. Le lendemain, encore à ses visions abominables, il se dépêcha vers le village et allait alerter le conseil des neuf sages lorsqu’il distingua un attroupement inhabituel sur la grande place.

Prithvi 7 (Niveau « tous », 6 mn)

Une grappe humaine traversée par d’imperceptibles murmures et moult frissons observait le zénith, terrorisée. Suivant du regard les bras innombrables dressés vers le ciel, il vit le soleil s’éteindre tout doucement. Une ombre le dévorait de la gauche vers la droite et, bientôt, la lumière se mit à décroître. Rivé à l’astre du jour, le village était subjugué par l’éclipse. Sous l’emprise de la sinistre nouvelle qu’il se devait d’annoncer, Prithvi marcha droit vers les villageois, sans même s’en rendre compte, sans que quiconque s’en aperçoive.

Hélant les neuf sages, il s’écria :

– Le choléra. Le choléra. J’ai vu son spectre se rapprocher du village.

Un grand désordre suivit ces paroles. A la peur de la punition divine qui faisait périr l’étoile du jour pour les plonger dans les ténèbres, s’ajoutait désormais la menace, supposèrent-ils, de l’étranger, toléré mais différent à jamais. Inoffensif tant qu’il vivait avec l’un des leurs, même si Vidyasagar se tenait à l’écart, Prithvi semblait plus lointain depuis que, six mois par an, il s’enfermait dans sa cabane où personne n’avait pu lui rendre visite. Entre-temps, le soleil avait complètement disparu. Prithvi profita de cette nuit paradoxale pour se retirer. Ce qu’il avait vu dans le village inconnu où tout était barricadé ne laissait présager rien de bon pour Vidyabad, ni pour lui-même, d’ailleurs, estima-t-il. De retour chez lui, Prithvi commença par découper méticuleusement du bois pour en faire des planches : assez courtes pour les fenêtres, plus longues pour la porte. Des longues, il n’en prépara que deux, qu’il coupa consciencieusement au milieu pour les recoller ensuite ; rien ne laissait deviner qu’elles n’étaient pas solides. Ce travail lui prit une bonne semaine. En même temps, il rechercha un endroit assez proche mais dissimulé, où il pourrait attacher Ganesh, le moment venu. Puis, il décida d’attendre. Il faisait beau et Prithvi passait de longs moments couché dehors, à essayer de lire dans les nuages. Selon les circonstances et son humeur, ce qu’il y voyait était tantôt rassurant, tantôt menaçant. Parfois, le vent agglomérait d’énormes spirales cotonneuses vers un endroit de la voûte où elles formaient le visage gigantesque d’un vieillard pourvu d’une longue barbe blanche. Quelques instants plus tard, ces mêmes nuages composaient des figures monstrueuses qui vous donnaient le vertige. Il préférait alors rentrer, et s’assurer que tout était bien en ordre pour le jour dit. Le choléra ne tarda pas à s’abattre sur Vidyabad. Prithvi était en train de remplir un seau d’eau à une source proche du village, lorsqu’il vit le premier malade. Il s’agissait d’un vieillard. Celui-ci tourna sur lui-même avant de s’écrouler devant sa maison. Ce qui se passa pendant le mois d’après, Prithvi le sut en se rendant secrètement chaque nuit près de la grande place. Les premiers défunts avaient été ramassés par leurs proches. Ceux-ci les avaient pleurés, ils avaient prié, puis les avaient brûlés sur des bûchers, comme le voulait la coutume ancestrale. Mais, rapidement, les cadavres furent si nombreux – des femmes frappées dans les champs, des hommes et des enfants touchés dans les rues, à table ou dans leur lit – que plus personne n’osa les toucher. Les processions funèbres cessèrent, elles aussi. Ensuite, la peur grandissant, seuls quelques-uns osaient encore abandonner leur maison, pour aller chercher à boire. Les premières fenêtres aveugles firent bientôt leur apparition. Des gens en armes brûlaient les morts sur place, empêchant quiconque de s’approcher. Lui-même affecté par le fléau qui s’étendait, ce même groupe de miliciens commença à interdire aux gens de sortir, riches ou pauvres ; ils barricadaient les portes à l’aide de planches coupées grossièrement et clouées à la va vite. Les rondes dégénéraient en orgies agrémentées de viols collectifs plus redoutées que le choléra lui-même, mais on avait encore plus peur de tenir tête à ces fanatiques du nettoyage. Une nuit, lorsque ces hommes veillaient en buvant le fruit de leurs rapines, Prithvi eut une révélation : au village on était persuadé que c’était lui qui avait provoqué la terrible épidémie. Il les avait prévenus du désastre et on le tenait pour responsable du cortège de malheurs qui s’étaient succédés depuis l’éclipse.

– Maudit soit l’Étranger. Nous l’avons nourri au sein, accepté parmi nous, et voilà que maintenant il mord comme un aspic, fit celui à qui tout le monde semblait obéir.

– C’est un démon, fit un autre.

– Offrons-le en signe de paix aux dieux que nous avons offensés sans nous en rendre compte.

Prithvi 8 (Niveau « tous », 2 mn)

– Qu’il retourne parmi ses frères les démons.

Prithvi en avait suffisamment entendu pour décider d’achever sans tarder ses derniers préparatifs. Non pour s’éloigner à jamais de Vidyabad, mais bien pour attendre la réaction des villageois, dans l’espoir qu’ils n’oseraient pas aller jusqu’au bout. La folie nocturne à laquelle il avait assistée des années auparavant dans le Palais de Vijayanagar serait rachetée, pensait-il, par d’autres hommes, plus sages et moins cruels que les bêtes de la jungle. Prithvi avait choisi de rester, mais il ne voulait pas mourir. Pas encore, en tout cas. Son karma, fait de rencontres et de solitude, de morts violentes et de légendes d’amour, son karma d’homme, tout simplement, lui enjoignait et de ne pas fuir, et de tout faire pour continuer à vivre. Cette nuit-là, Prithvi renversa de l’alcool sur le plancher en bois de sa cabane et déposa avec soin les planches qu’il avait longuement apprêtées devant sa porte. Il prépara aussi son voyage : des fruits, du pain, de l’eau et sa gourde d’arak, et puis tous les objets fabriqués de ses mains avant sa rencontre avec le cadavre de la fille-nénuphar. Il attacha Ganesh plus loin dans le bois, à l’endroit qu’il avait repéré. Le lendemain, il dut patienter jusqu’au coucher du soleil. Ils étaient nombreux et aussi déterminés que dénués d’espoir. Le chef, que Prithvi entrevoyait par une fenêtre d’où tout un chacun pouvait le voir, leur fit signe de s’arrêter. Tout s’immobilisa le temps d’un instant éternel, puis un interminable cri, un hurlement inhumain s’empara de la foule. On entendait des « Trouvons-le maintenant! » et des « A mort le malfaisant, à mort! ». Le chef parla :

– Vos femmes et vos sœurs ont péri, vos fils et vos frères vous ont quitté par sa faute. Avant de le carboniser dans son nid de vouivre, il faudra qu’il ait peur. Bloquons les ouvertures, qu’il soit en proie à la terreur jusqu’à l’aurore et qu’il endure comme nous avons souffert.

Les hommes s’emparèrent des lattes dispersées par terre et les clouèrent rapidement, formant des croix en bois sur les fenêtres et sur la porte de la cabane.

L’effort intense, tout cet alcool qu’ils avaient bu, l’épuisement dû au manque de sommeil et l’épouvante firent retomber tout à coup la tension des hommes armés.

– Partons, il reste encore des corps à incinérer au village. Pour son bûcher, nous reviendrons demain, fit le chef.

Ils s’éloignèrent silencieux vers la macabre besogne qui les attendait pendant la nuit, mais leurs esprits s’attelaient déjà à celle, infernale, qu’ils comptaient accomplir le lendemain. Ils allaient livrer au feu, victime expiatoire, celui qui leur avait annoncé la mort terrible qui les menaçait et leur avait, sans les connaître, fait confiance jusqu’au bout. Prithvi choisit d’attendre la nuit noire. Alors seulement, il se rua de toutes ses forces contre la porte en bois. Après quelques assauts, celle-ci s’ouvrit : les planches méticuleusement découpées en leur milieu puis recollées avaient cédé.

Prithvi 9 (Niveau « tous », 1 mn)

Prithvi sortit, referma la porte, remit les planches en place, alla retrouver son cheval et repartit vers le Nord en suivant les étoiles. Il emportait ses marchandises, son luth, sa hache-marteau, de quoi faire fondre le plomb et l’étain, la gourde d’arak offerte jadis par Vidya, ainsi que ses légendes, ses histoires, ses ballades. Partout où il passerait, lors de cette vie ou dans les suivantes, il ressusciterait le souvenir de son père Bihar, de même qu’il referait vivre Vidyasagar et sa mère, la douce Aycha.

Prologue (Niveau « tous », 2 mn)

Personne n’atterrit à la PJ sans une raison valable. Ainsi Stigfield Pierroy, qui y était entré pour obtenir le prix littéraire du Quai des Orfèvres. Bien entendu, Stig, comme l’appelaient ses proches, n’était pas dupe ; il savait parfaitement qu’il lui faudrait remplir plusieurs conditions. Pour avoir quelque chance de succès, un matériau digne d’intérêt est, en effet, primordial ; notre jeune Inspecteur espérait le glaner grâce à l’enquête que le Patron venait de lui attribuer – une disparition mystérieuse dissimulant, peut-être, un meurtre crapuleux ou bien un crime passionnel. Stig n’ignorait pas, non plus, qu’une œuvre littéraire – depuis Le Cantique des Cantiques et jusqu’à Madame Bovary – doit mettre en scène des personnages plus vrais que nature. Le secret de tout grand auteur : nourrir ses héros avec ses propres buts, ses émois d’enfant, ses sauve-qui-peut, ses premières aventures amoureuses. Autrement dit, y mettre beaucoup de soi. Stig s’en sentait capable. Sa fiction serait donc un triomphe. Restait la forme… Habitué à s’acquitter avec rigueur de ses devoirs, Stig décida de respecter fermement, quand il réécrirait en secret le Dossier que l’Etat lui avait confié, les règles stylistiques suivantes :

« Le vocabulaire : courant, mais comportant quelques raretés. La complexité sémantique sera plutôt élevée ; les phrases auront une longueur habituelle. L’étude lexicologique du texte dénotera la prédominance des thèmes politique, causalité, existence, identité, famille… 50 % des mots employés seront ambigus grammaticalement. La moyenne de mots par phrase sera proche de 16,5. 1600 verbes différents, au moins, y seront employés, pour 2000 adjectifs, 1000 adverbes et 200 prépositions, environ. La proportion de substantifs sera de 46 %. Pour ces critères statistiques, le texte sera proche de certains ouvrages d’Apollinaire, du « Poisson soluble » d’André Breton et « Des singularités de la Nature » de Voltaire. »

Prologue encore (Niveau « tous », 2 mn)

Parfois, pour se distraire, les membres des Services Secrets réécrivent en cachette les dossiers qui leur sont confiés. Cela arrive surtout aux stagiaires… À l’origine de cette activité, on peut trouver les mobiles les plus divers : se placer en tête au concours de sortie de son Ecole, mieux saisir une affaire compliquée ou obtenir le prix littéraire du Quai des Orfèvres… Il n’est pas question de faire ici le relevé exhaustif des faits et gestes de Stig. Ni de connaître son enfance, ses angoisses, ses premières amours. Ou de savoir si ses fonctions de base, comme la respiration, la thermorégulation, l’excrétion, sont en parfait état de marche. Non, pour comprendre ses motivations, il suffit de savoir que l’État met à sa disposition un bureau minuscule situé au dernier étage de l’Hôtel de Police de Grenoble, que Stig occupe seul, de huit heures du matin et jusqu’à minuit, s’il le souhaite. C’est un jeune homme sans états d’âme, un fonctionnaire qui s’acquitte avec rigueur de ses devoirs. Assistant sans rechigner aux interrogatoires. Participant aux gardes à vue, même prolongées, mais qui occupe son temps libre à rédiger un mémoire de fin d’études consacré aux disparitions non résolues… Chaque vendredi, lorsqu’il n’est pas de permanence, Stigfield Pierroy quitte son bureau en début d’après-midi. Se mêlant aux anonymes du centre-ville, il remonte le cours Bériat sans se presser, pour rejoindre la gare. Cette fois encore, le TGV le déposera à Paris peu avant 19 heures, pour un week-end lors duquel il n’aura de compte à rendre à personne, dont il dissimulera à jamais les arcanes. Stig descend toujours dans le même hôtel : pourquoi en changerait-il ? Ni luxueuse, ni misérable, la chambre qu’il y loue lui convient à merveille. Propre. Impersonnelle. Fonctionnelle. Comme celles du campus de Saint-Martin-d’Hères, lorsqu’elles venaient d’être repeintes avant la rentrée. Du côté de la Gare de Lyon, les brasseries ne manquent pas : personne ne prête attention aux cohortes d’hommes seuls qui y dînent. La Bastille n’est qu’à quelques minutes à pied ; en métro, le Quartier Latin n’est pas plus loin. Rue Mouffetard, tout reste ouvert très tard : à une centaine de mètres de la Contrescarpe, se trouve une librairie qui ne ferme qu’à deux heures du matin. Ava Gardner, Rita Hayworth, Grâce Kelly, Marilyn, Ava, Rita, Ava, Rita, Grâce et Marilyn, Stig fait défiler les affiches placées à côté de l’entrée sans se lasser. Sur le trottoir d’en face, un piano-bar accueille les noctambules jusqu’à l’aube. Quand il a achevé son troisième cognac, il n’est pas encore minuit. S’il veut être sûr d’apercevoir quelques fenêtres éclairées, mieux vaut qu’il presse le pas.

Place du Panthéon. Depuis le quatrième étage de cet immeuble bourgeois dont un ravalement soigné exalte les lignes imposantes malgré l’obscurité, des rires qui tintent comme des perles de verre se déversent sur l’asphalte. Dans l’embrasure d’une fenêtre, se détache la silhouette d’un homme : la soixantaine, bien habillé, se déplaçant avec aisance, il a tout du polytechnicien qui a réussi dans l’Industrie. Membre avéré de la méritocratie française, telle que Napoléon, puis Jules Ferry, le Général et Pompidou l’avaient voulue. Aussi brillant qu’imprudent puisque, par calcul, ce fils d’instituteurs sorti de l’ENA en même temps que trois anciens ministres, avait cru bon d’accoler à son nom celui d’une camarade aux formes ingrates, mais dont l’appartenance à la noblesse d’épée l’avait conquis. Vite dégrisée, celle-ci lui fit payer très cher pareille légèreté. Devenue chef de cabinet au Ministère tutélaire de son mari, elle conçut des plans tortueux, pour détruire la carrière de son insincère ennemi.

Stig en est là de cette vie qu’il vient d’échafauder sous les fenêtres de l’appartement bourgeois, lorsqu’il décide de regagner son hôtel. Afin d’étudier jusqu’à les posséder par cœur les guides de voyage acquis la veille. Cuba. Dubrovnik. L’Amérique du Sud. De retour à Grenoble, dans son bureau d’inspecteur débutant, il pourra recomposer, en toute quiétude ou avec frénésie, les destins que ses dossiers recèlent. Jusqu’à minuit, s’il en a envie.

L’histoire qui suit a été couchée sur le papier d’une seule traite, durant le long week-end de la Toussaint, juste avant l’attribution des grands prix littéraires 2006 ; elle comporte des maladresses : certains passages sont trop écrits, les adverbes corrompent le style, plusieurs personnages semblent s’exprimer d’une même voix, quelques dialogues sonnent faux. Le résultat est malgré tout un témoignage si personnel, qu’il en devient réjouissant… et mériterait qu’on le publie.

Promotion surprise (Niveau « tous », 2 mn)    

À trente-et-un ans, le très actif VPDDI de la Fraret, lequel devenait un véritable VIP, mit au point un concept génial, eut une idée extraordinaire, démontrant de façon radieuse qu’il n’avait point volé sa toute récente affectation. Qui plus est, cette révolution copernicienne fournirait à la Fraret un accès illimité au marché nucléaire mondial, permettant incidemment à son alerte représentant de voyager sans cesse, particulièrement aux Etats-Unis, au Japon et en Allemagne. Le raisonnement d’Alexandre revêtait la force et l’élégance d’un syllogisme de Terminale (S, pour être tout à fait précis). Et, c’est avec beaucoup de verve qu’il le dévoila au Comité de Direction de la Fraret.

  • Pour le Candide d’aujourd’hui, commença-t-il, le Retraitement, en tant qu’approche globale du nucléaire, scintille de mille feux. Telle une nouvelle Utopie algorithmique aux facettes géométriques multiples, réfléchissantes, cette stratégie paraît idéale, comme le serait une sphère palpitante d’hydrargyre, flottant, légère et gracieuse, dans les éthers supérieurs de la Création humaine. En revanche, s’il se laissait glisser depuis l’Olympe atomique vers les bas-fonds des usines réelles, vers les coupe-gorge étroits et escarpés des sites de production, et pour peu qu’il sût analyser la situation, notre Candide percevrait des signaux d’une teneur différente, qui ne manquent pas d’inquiéter, car le marché du retraitement est à maturité, poursuivit-il d’une voix émue, malgré les séminaires de programmation neurolinguistique, de PCM, d’analyse transactionnelle, ou tout simplement de gestion du stress, qu’il suivait chaque année avec une assiduité jamais démentie.
  • Cela, nous le savons, fit un X-Ponts.
  • Le jupon, oh, pardon, le Japon et l’Allemagne nous demandent d’abaisser nos prix. Ils n’aiment pas trop, non plus, ces transports de matières retraitées que nous leur réexpédions régulièrement par trains ou par bateaux spécialement affrétés.
  • Oui, oui, s’impatienta un autre X (Mines ou Télécoms ?).
  • Forts de leurs espaces désertiques, les Etats-Unis ne se décideront jamais pour le retraitement de leurs déchets.
  • Votre conclusion, lui enjoignit une voix très Sciences-Po-Paris.
  • Ma conclusion, Madame, Messieurs, est simple. Elle tient en un seul mot, qui traduit une stratégie volontariste, ambitieuse, économiquement profitable. Ce mot ? Enfouissement!
  • Poursuivez, demandèrent en chœur les six énarques présents.
  • La France est un grand et beau pays. Ce qui constitue un argument commercial de premier ordre pour qui veut proposer des espaces de stockage, surtout lorsqu’il s’agit des déchets nucléaires de nos amis et alliés. Nous pourrions retenir de nombreux sites pour l’enfouissement de ces déchets : le Pays Basque, la Lozère, l’Ardèche, le Lubéron… Nos régions bénéficient, en outre, d’une forte notoriété spontanée auprès de nos clients potentiels. Ces destinations, extrêmement connues, qui font rêver, sont pour ainsi dire « pré-vendues ». En ce qui me concerne, le site le plus approprié me semble être celui que forment les anciennes mines de sel romaines du Lubéron.
  • Plusieurs centaines d’emplois pourraient être créés dans ce bassin que les jeunes désertent depuis le début de la décennie. À l’approche des élections, c’est un argument de poids.
  • Sans compter que la Convention de La Haie, que nous avons paraphée en 1989, interdit, certes, aux pays de l’OCDE d’exporter leurs déchets industriels, mais uniquement vers les pays pauvres, ce qu’à aucun titre nous ne sommes…
  • Bravo ! Excellent, même ! Vous venez de définir brillamment le contenu exact de votre nouveau poste ! Allez, allez vendre maintenant ces nouvelles prestations à nos amis Américains, Japonais, Allemands.

Pudeur (Niveau « confirmé », 10 mn)

Dans un ouvrage consacré à l’usage que l’homme peut faire de l’espace, Lorèna avait lu que, chez le rat de Norvège, lorsque le mâle poursuit la femelle, celle-ci se sauve – sans hâte excessive – et se niche dans le terrier, d’où elle sort la tête pour épier le géniteur potentiel. Ce dernier se met à courir autour de l’entrée, en exécutant une petite danse, après laquelle l’accouplement a lieu.

Au campement, une fois par mois, c’était la fiesta, la vraie. Les combattants rentraient les bras chargés de victuailles, à bord du microbus adéquat. Ils ramenaient de la ville deux ou trois sacs de riz, des saucisses de porc et du boudin, de la viande rouge à volonté, de l’aguardiente et de la bière en veux-tu, en voilà. Six à dix señoritas, selon que la chance avait ou non souri aux hommes, leur permettraient d’améliorer l’ordinaire, surtout lorsque quelques bourgeoises que cette foire aux célibataires attirait, mêlaient leurs parfums importés à grands frais aux odeurs des professionnelles du cru. Sûres d’y recevoir une multitude d’invites et de trouver un partenaire à leur convenance, ces bonnes épouses, qui avaient su fournir l’excuse appropriée pour lâcher leurs avocats d’affaires, leurs dentistes et autres experts comptables de maris, venaient ici, partager le temps d’un week-end, l’existence frugale et primitive des putains dûment encartées, en compagnie de ces hommes frustes. Pendant quarante-huit heures, les mouvements hiératiques des sexes opposés en co-présence ritualiseraient à outrance un jeu sans tabou, dont les règles n’étaient autres que celles du terrorisme érotique librement consenti. Ainsi, dans cet endroit hors du temps, ces femmes qu’ailleurs tout séparait agiraient à la manière des sardines : chez les señoritas, en effet, la disposition en bancs constitués d’individus de même sexe et de même couleur avait pour but d’entraîner chez les attaquants une confusion sensorielle les poussant à agir avec la vitesse et la résolution nécessaires. Comme s’il se fût agi d’un plan mis au point avec minutie, cela se déroulait invariablement suivant les mêmes quatre tableaux, que l’on aurait pu attribuer, dans l’ordre : à Gauguin, pour sa sensualité tropicale ; à Escher, expert dans l’enchevêtrement labyrinthique des corps ; à Hyéronimus Bosch, diaboliquement savant quant à l’apologie du désir charnel ; à Pablo Picasso, enfin, docteur ès désarticulations post-climax. Traits nobles et fins, cheveux cendrés coupés très court, taille élastique, Tamara Delbarrio était descendue du microbus par un vendredi brûlant, en compagnie de sept autres danseuses, largement plus âgées qu’elle et autrement plus expérimentées. Son jeune âge – elle aurait pu être la sœur jumelle de Lorèna – était tellement frappant, qu’au lieu de la laisser pénétrer sous la tente, Abril l’en détourna avec brusquerie, lui parlant sur un ton faussement bourru : « Pour revenir, tu pourras revenir quant tu voudras ! Mais seulement pour tenir compagnie à Lorèna, que voici. Allez, filez toutes les deux, que je ne vous voie plus jusqu’à demain soir ! ». Trop émues par cette occasion inattendue, les deux jeunes filles s’en furent sans demander leur reste. Dès cette première rencontre, Tamara décida de se confier à sa nouvelle amie, de lui conter la vraie vie, celle qu’elle menait loin du camp, dans les ruelles barbares et impavides de Bogota. Peu habituée à parler en courtes séquences alternatives, que seuls pratiquent avec bonheur les êtres rattachés par un lien étroit à leurs semblables, la jeune fille s’adonna à un interminable monologue. Plus qu’à une causerie sans conséquence, cela ressemblait à une missive. Ou au chant des baleines à bosse qui, théoriquement, pourrait être entendu en tout point du globe terrestre, à la condition que ces cétacés nagent à une certaine profondeur… La première fois qu’elle avait fait une fugue, Tamara n’avait pas encore douze ans. Contrainte d’intérioriser l’évaluation stigmatisante de sa mère qui l’avait humiliée-crucifiée devant ses amis alors qu’elle était en train de s’amuser aux abords d’une piscine du Centre, elle avait décidé de renoncer à la maison familiale, en réalité une petite cahute faite de tôle, de carton, de déchets de la ville, établie sur un terrain insalubre, une pente en éboulis située en hauteur, à une trentaine de kilomètres au-dessus de la Candelaria, la place mythique où l’Espagnol de Quesada avait posé la première pierre de ce qui deviendrait Santa-Fe-de-Bogota, DC.

– ?

– Non, elle n’avait pas menti à son parâtre ! Il n’y avait vraiment plus de place pour la séance de cinéma à laquelle elle comptait se rendre.

– !

– Si, seule, elle avait rencontré ses amis par hasard !

– ?

– Non, elle n’avait volé à personne l’argent pour payer l’entrée !

– !

– Si, un maître nageur qui connaissait l’un des garçons les avait laissés entrer à l’œil !

– ?

– Non, elle n’était pas en mauvaise compagnie !

– !

– Si, c’était des amis !

– ?

– Non, d’ailleurs elle n’avait même pas enlevé sa robe pour se baigner !

– ?

– Seul ce vieux dégoûtant qui n’est même pas mon père, qui n’a aucun droit sur moi et n’arrête pas d’essayer de me tripoter même lorsqu’on est à table peut avoir des pensées aussi perverses !

– !

– Si, tu t’en rends bien compte ! Tu crois que je suis idiote, que je ne sais pas que pour le garder près de toi, tu serais prête à lui servir ta propre fille sur un plateau !

– !

– C’est toi qui dis des choses horribles ! Et ne lève plus jamais la main sur moi, tu m’entends ? D’ailleurs, à partir de maintenant, tu n’auras plus l’occasion de le faire, je pars, je m’en vais, je n’ai plus de mère !

– !

– C’est ça, adieu, conclut Tamara.

Le soir même, elle s’installa chez une vague amie, une fille plus âgée qu’elle. Devant le désarroi manifeste de la préadolescente, celle-ci lui avait proposé de l’héberger dans son deux-pièces, une vraie splendeur, un petit bijou, une bonbonnière, tu vas voir, ma jolie. La chambre généreusement octroyée à Tamara était minuscule, mais elle s’y sentait libre, puisque personne ne prenait la peine de surveiller ses allées venues. Ici, les cendriers pleins et les bouteilles vides étaient inexistants. Une machine ultramoderne de marque allemande assumait même tous les jours les corvées de vaisselle. Sans rechigner. Tamara n’avait plus à slalomer pour éviter, tantôt les gifles de sa mère, dont elle craignait la détente hypersensible, tantôt les sales pattes vicieusement baladeuses de son parâtre et, pis que tout, tantôt le fauteuil roulant de son grand frère handicapé, le plus cruel des trois, peut-être. Bien entendu, au bout de quelques journées passées à ne rien faire dans son tout nouveau et très coquet caisson de décompression sensorielle, Tamara dut se résoudre à reprendre ses esprits. Après la rupture douloureuse qu’elle venait de consommer, ce nouveau réveil, bien que progressif, n’avait rien d’enthousiasmant. Yeux exorbités et commissures baveuses, des mâles monstrueux traversaient à longueur de journée le logement de son amie, énormes ichtyosaures tentant de frotter contre son corps ingénu leurs fourbes nageoires gluantes. En éthologue avertie, sa logeuse observait ce manège visqueux, guettant la réaction lui permettant de placer Tamara sur ses propres lignes d’anticipation. Comportementales, financières, voire plus, si affinités. La réaction qu’elle espérait ne s’étant pas produite spontanément, la señorita Melody décida de mettre fin au suspense. D’autorité. Ainsi, au bout d’une semaine, au cours d’un entretien de près de deux heures, elle demanda ouvertement à Tamara :

  • De faire ce qu’il fallait pour remplir le frigo, désormais vide ;
  • De prévoir qu’elle aurait à payer la moitié du loyer ;
  • De déguerpir, sinon ;
  • Et vite !

Puis, chauffée à blanc par la simple évocation du sacro-saint principe de réalité – qui est le contraire absolu de la satisfaction, ne fût-ce qu’hallucinatoire, du désir de ne pas être né – elle se déclara prête à arranger elle-même, dans la plus grande discrétion et en toute sécurité, les rendez-vous amoureux de sa jeune protégée horrifiée.

  • Tu auras même le droit de te défendre, mi vida!
  • ?
  • Tu vois ce tournevis ? Je ne m’en sépare jamais. Vois comment il est fuselé ! Je l’ai aiguisé moi-même.
  • ?
  • Parfois, il suffit juste de le brandir sous leur nez. Si tu savais comme ça les calme. Sur-le-champ. Mais, attention, une fois que tu le sors, tu dois être capable de t’en servir. Vise le foie, le cœur, la gorge ou les yeux. Sinon, tu es perdue !

Cherchant une approbation muette dans le regard de sa confidente, Tamara déployait délicatement les spirales de sa biographie maculée de rouge. D’une teinte si pâle, qu’il exprimait à peine la honte cachée qui rosissait son front d’enfant quand le curé, ses enseignants, les parents de ses rares camarades – qui n’avaient pas besoin de le lui dire – la tenaient pour quantité négligeable ; d’une apparence brillante comme celle qui empourpre ses joues de colère et noue son petit ventre, lorsque sa propre mère, ne voulant pas voir ce que toute procréatrice devrait saisir d’instinct, se met dans le camp de son pire ennemi pour la traiter de folle et d’idiote. Du coloris brun foncé du sang épaissi, presque coagulé sur le visage et sur les seins triomphants de sa quasi-mécène Melody au moment où celle-ci l’avait appelée d’une voix misérable pour qu’elle l’aidât à se débarrasser du cadavre encore chaud d’un client trop entreprenant. Révulsée à l’idée de retrouver sa mère et son parâtre, Tamara avait décidé de tenter sa chance dans la rue. Jour après jour, elle s’empressait d’ouvrir les portières des taxis, essayant de survivre grâce aux bonnes-mains des dames patronnesses. Mais, injustice suprême, alors que celles-ci voguaient insouciantes d’orphelinat en concert philanthropique, et nonobstant les efforts soutenus de Tamara, elles semblaient vouloir réserver leurs faveurs empesées aux jeunes garçons et l’engageaient systématiquement à retrouver qui ses parents, qui le chemin de l’école, quand ce n’était les deux. En revanche, les hommes, surtout ceux d’un certain âge, semblaient, eux, moins avares. À ceci près que leur geste, en apparence gratuit, dissimulait à peine des intentions qui l’étaient beaucoup moins : les contre-dons qu’ils espéraient en échange de leurs libéralités se situaient strictement entre l’ancillaire et l’avunculaire… Qu’elles fussent petites ou grandes, les bourgeoises eurent vite fait de dégoûter Tamara par leurs attitudes sirupeuses. Quant aux propositions liminales de leurs maris, celles-ci la révoltaient pour de bon. Au terme d’un bref combat intérieur, elle refusa violemment d’opter pour une vocation de bonne à tout faire, puis rejeta aussitôt le statut de poule de luxe précoce. Malheureusement, revendre des images pieuses et des autocollants achetés à bas prix ne lui procurait que des revenus aléatoires, qu’il lui fallait de surcroît réinvestir encore et encore, dans l’achat quotidien de bonbons et de fleurs, bien plus rémunératrices, mais autrement plus délicates, car périssables. Dès lors, une seule solution restait à explorer : le vol. Elle s’en ouvrit à Carlos Fandiño, un garçon solitaire d’une quinzaine d’années que tous appelaient la souris et qu’elle avait surpris, au gré de ses propres pérégrinations sans but apparent, alors qu’il abandonnait précipitamment :

  • une longue file d’attente, un soir de première, devant le Théâtre Colon ;
  • un autobus bondé pour cadres moyens et secrétaires de direction ;
  • un marché couvert de luxe ;
  • le centre commercial de la Hacienda Santa Barbara.

Le plan qu’ils mirent au point ensemble était fort simple et paraissait sans faille : Carlos la souris suivrait la proie, Tamara, elle, la précéderait, mine de rien. À un feu rouge ou devant une vitrine, par exemple, Carlos arracherait le sac à main, éventuellement le collier précieux de sa victime. Tamara proposerait aussitôt à celle-ci de prendre en chasse le coupable, tout en se faisant expliquer le plus longuement du monde la situation. Ainsi, son comparse gagnerait un temps précieux, tandis qu’elle-même, sa complice, pourrait s’éloigner sans encombre du lieu du délit. Ensuite, tout alla très vite. L’homme dont Carlos tenta de subtiliser le portefeuille richement garni était un agent – en civil – de la Policia Fiscal ! Lequel les maîtrisa sans aucune difficulté. Et qui promit à Carlos qu’il ferait personnellement tout ce qui était en son pouvoir pour qu’il croupisse en prison, au moins jusqu’à sa majorité.

– T’sais, il y en a la-bas qui n’ont pas vu une femme depuis quinze ou vingt ans. Alors tu penses si ton p’tit cul merdeux va les sentir passer !

En revanche, il se montra particulièrement compatissant vis-à-vis de Tamara, dont l’histoire sembla l’émouvoir sincèrement.

– Ecoute, petite fille. Même si je le voulais, je ne pourrais plus te laisser partir. Si cela venait à se savoir, je serais mort. Je perdrais toute crédibilité, dans la rue comme au bureau. Tout ce que je peux faire pour toi, c’est de confier à l’Institut National des Mineurs. Ensuite, à toi de te débrouiller !

L’Institut avait du bon et du moins bon. Les lits y étaient propres, la nourriture, suffisante. Trois fois par semaine, l’on y donnait des cours de ménage, et les corvées n’étaient pas insurmontables. Cependant, à l’abri des regards des curés et loin du travail des assistantes sociales, les luttes entre plusieurs bandes rivales cherchant à dominer le territoire, à obtenir des privilèges, à se procurer de la drogue, de l’alcool et des esclaves étaient féroces. Entre les humiliations, le plus souvent à caractère scatologique ou sexuel, les séances répétées de torture – qui allaient des ongles arrachés aux tatouages rituels et jusqu’à la scarification forcée, voire à l’excision – les plus faibles partaient en fumée en quelques semaines. Depuis que, son rasoir à la main, elle avait empêché le viol collectif d’une fillette de cinq ans, Tamara était crainte, sinon respectée. Cependant, le tribunal triangulaire réunissant les chefs des bandes les plus puissantes de l’Institut l’avait jugée et condamnée. À l’excommunication : plus personne ne lui adressait la parole, les regards l’évitaient, elle n’existait plus. L’ayant compris, elle s’enfuit alors qu’il était encore temps. De nouveau, dans la rue. À ouvrir la portière des taxis, pour ne pas mendier. Seulement, maintenant Tamara était fatiguée : à un peu moins de treize ans, elle accepta une première invitation et monta sur la banquette arrière d’une limousine que le chauffeur avait arrêtée à sa hauteur. Lorsqu’elle se retrouva de nouveau dans la rue, elle s’aperçut qu’elle avait de quoi vivre pendant six ou sept mois. Et qu’elle pourrait même quitter les canalisations où elle dormait depuis qu’elle avait fui l’Institut, pour une petite chambre d’hôtel. Ainsi commença une période d’atroce solitude, durant laquelle les enfants de rue ne la considéraient plus comme étant l’une des leurs, alors que même les putes les plus cyniques refusaient de l’approcher. Carlos avait disparu derrière les barreaux et Melody, si elle vivait encore, avait dû quitter la ville, sinon le pays, peut-être pour Punta Arenas, dont le statut de ville la plus sordide du monde semblait exercer un attrait tout particulier sur cet être en formation. À longueur de journée, Tamara battait le trottoir, sans prononcer un mot pendant des semaines. Et pleurait beaucoup. Il n’y avait plus que Pomona, le marché couvert de fruits et légumes situé à proximité du Lycée Français, qui lui semblait encore appartenir à l’univers normal. C’est d’ailleurs en le fréquentant qu’un jour elle se retrouva, en compagnie de plusieurs inconnues, dans le microbus qui allait la conduire vers le camp des guérilleros.

Nourries par le récit fébrile de Tamara, les pensées de Lorèna tournaient désormais de façon obsédante autour de l’acte d’amour ; dans son esprit, un attrait magnétique émanait de la scène primitive. Tandis qu’une honte savoureuse dilatait son corps juvénile, un brusque éclat de lumière la fit se redresser sur son séant. Tout près de son visage, Tamara faisait jouer avec malice les reflets romantiques du crépuscule sur la lame acérée d’un rasoir, extirpé d’on ne sait où.

– Q, R –

Renoncement nécessaire (Niveau « tous », 1 mn)

Il faut retourner comme un gant la sphère scintillante des apparences sans faille, pour déchiffrer pleinement la vie que Nicolas et Bérengère allaient mener ensemble, au-delà de cette volontaire bifurcation conjointe que représente le mariage d’amour. Malgré un excellent départ, l’envers du décor se montra, en effet, beaucoup moins lisse qu’il n’y semblait et pas toujours chatoyant. Parfois, les couleurs se révélaient criardes et le paysage s’avéra plus d’une fois accidenté, lorsqu’il n’était pas résolument lunaire. Inévitablement, entre cette mère séditieuse et ce père suradapté, les controverses se firent vives, plus que fréquentes, dès lors qu’il commençât à être question de la profession future d’Alexandre, principal enjeu de leurs luttes persistantes pour la domination symbolique au sein du couple. Fin diplomate comme peut l’être n’importe quel enfant soucieux de conserver l’amour que sont censés lui prodiguer ses parents, c’est ce dernier qui fixa le compromis acceptable, lequel passait par une double remise de soi qu’un jour, qui sait, il viendrait peut-être à regretter. Voilà, par amour filial pour Bérengère, Alexandre n’irait pas au-delà du BTS, mais – les mêmes causes produisant les mêmes effets – il fit jurer à sa mère adorée qu’elle lui permettrait d’accepter le premier poste que pourrait lui proposer son père, y compris, dans le nucléaire.

Retournement de situation (Niveau « tous », 2 mn)

  • Hé, don Albano, je peux vous parler ?!
  • Oui, qu’y a-t-il ? Je vous écoute.
  • Vous êtes bon médecin, n’est-ce pas ?
  • J’étais médecin à Cuba, Capitan.
  • Je viens d’apprendre que mon frère, dont il vaut mieux que vous ignoriez le nom, ne va pas bien du tout. Il est même très malade. Une blessure par balle jamais soignée. Si l’on ne fait rien, il va mourir.
  • Pourquoi ne pas l’emmener à l’hôpital, Capitan.
  • Vous voulez rire et je n’ai pas le cœur à ça. Son portrait passe tous les soirs au JT de 20 heures. C’est l’un des hommes les plus recherchés au monde. L’anti-drogue américaine, la DEA, offre deux millions de dollars à qui le prendra, mort ou vif.
  • Il était convenu avec Jaime que vous alliez nous débarquer à Buenaventura, capitaine.
  • Et je tiendrai parole, don Ecoutez, vous ne pouvez pas refuser de m’aider. Moi aussi, je vous ai peut-être sauvé la vie. À vous. À votre femme. À votre petite fille. Alors, don Albano ?
  • Mais vous disiez qu’il se cache. Et je suppose qu’il n’est pas transportable.
  • Merci, don Dieu vous bénisse ; je m’occupe de tout.
  • C’est-à-dire ?
  • L’un de nos hydravions doit arriver cette nuit de la plantacion avec le chargement de coke pour les gringos. Il vous suffira de monter à son bord, don Et vous n’aurez rien de plus à faire. Je vous jure que l’on ne va rien vous demander de plus. Sauvez mon frère, c’est tout ce que j’attends de vous. Allez, don Albano, dites oui, dites oui, por favor.
  • C’est d’accord.
  • Merci, vous n’allez pas le regretter.

Réussite et échec (Niveau « tous », 2 mn)

À un peu moins de (âge à compléter), je ne pense pas avoir raté ma vie. Pour être tout à fait exacte, j’ignore tout autant si je l’ai réussie! Ce dont je suis certaine en revanche, c’est qu’il existe deux spécialités qui ne me laissent pas indifférente, où je ne voudrais pas avoir échoué. Il s’agit de l’écriture et de l’édition sa face perceptible, lesquelles ne pouvaient laisser impavide l’exhibitionniste des mots, la prestidigitatrice des idées, qu’avec une obstination inlassable, j’ai su demeurer. Deviser à mon propre sujet n’a jamais été mon point fort. Pourtant, aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, mes vies (j’en ai plusieurs, tressées comme les sept queues d’un fouet, j’en suis sûre) ont constamment été dignes des belles-lettres, bien plus proches de la fiction que les moments, ni spectaculaires, ni agités, qui composent mon histoire quotidienne présentement. J’ai éternellement tout fait avant les autres… Hormis sur un terrain, qu’avec une pointe d’amère ironie, je me suis aventuré à baptiser, un soir où j’étais grise, glossolalie auto-descriptive. En effet, alors que j’adore discourir, et que j’ai un avis tranché sur tout, depuis la politique nucléaire des pays andins jusqu’à la meilleure façon de nouer ses lacets pour épater ses chefs, en passant par les arts narratifs latino-américains, par la psychologie des profondeurs, l’économie de l’Inde, le cri primal, l’anthropologie du temps, l’hypnose et le training autogène, la sociométrie, la gestion documentaire, le management de la qualité, le cinéma italien, la relativité restreinte et quelques autres encore, je n’ai jamais beaucoup parlé de moi. Premièrement, parce que mon existence, mon sort et mon destin (voilà qui fait déjà trois vies, auxquelles je pourrais rajouter aisément celles qu’indiquent les mots « fortune », « fatalité », « étoile », « hasard » et « lot ») incarnent un kaléidoscope énigmatique, aux facettes innombrables. En dialoguer ouvertement, c’est-à-dire sans passion, même avec ma meilleure amie, m’aurait rendue franchement ridicule. Ou, alors, j’aurais été taxée d’orgueilleuse, d’arrogante, de mythomane, voire tout bonnement de folle à lier. Puis, parce que j’entends apprécier à sa juste valeur l’effet d’une lecture de pensée pertinemment ciblée. Révéler abruptement à un quidam ce que lui-même ignorait être jusqu’alors, expliquer à un ami par le menu les causes profondes l’ayant poussé à agir dans une direction déterminée et, ce faisant viser juste, ne pas me fourvoyer, voilà qui vaut pour moi les confidences les plus exclusives, bien plus que les effusions de sympathie douteuse, dont nos malheurs rendus publics pourraient être la source. Enfin, c’est aussi pour une raison fort simple, technique, si je puis dire : parler de soi implique d’examiner son ressenti. Or, nonobstant mes pénibles efforts, renouvelés en dépit des maux presque physiques qu’ils me faisaient éprouver, je n’ai jamais eu accès à mes tourments. Non que je fusse incapable d’expérimenter perceptions, sensations, émotions ou sentiments ; seulement, je n’y ai pas accès. Définitivement. Pour conclure, je dirais que ne pouvant, ne voulant, ni n’osant, pour des raisons olfactives, tactiles ou thermiques, me défaire de mon enveloppe intime  en public, j’ai assez naturellement choisi d’écrire…

Réussite scolaire (Niveau « tous », 1 mn)

Le père d’Alexandre, Nicolas Petrokeffalou, avait tout réussi à merveille, encouragé, il est vrai, par son propre père, Ulysse. Ses études au collège, puis au lycée Henri IV avaient représenté un modèle d’ascèse scolaire librement consentie. Le fils aîné de ce presque serf qui n’avait pas hésité à s’évader de sa Crète natale pour venir monnayer des sandwiches à la grecque à travers la vitrine crasseuse d’une taverne proto-ethnique idéalement située boulevard Saint-Michel à Paris s’était classé second au Concours Général. Les classes préparatoires avaient été pour Nicolas un jeu d’enfant, de même que son entrée fracassante rue d’Ulm, à l’Ecole Normale Supérieure. Au contact des idées délicieuses développées par Althusser & Al., son esprit s’y était progressivement forgé en vue de l’exposé final, lequel prendrait la forme d’un essai politico-philosophique, dont le sujet, prémonitoire en ces années de baby boom rampant, était l’exclusion. La France du black out ou le drame de l’avenir d’un pays doué, titre ludico-pompeux qu’il retint pour ce travail élaboré avec l’enthousiasme propre aux intellectuels illégitimes de tous les temps – qu’ils fussent simples apprentis ou déjà maîtres confirmés – cernait parfaitement son système de représentations du monde, en décalage flagrant avec l’hypo-correction hédoniste de l’époque.

Révolution (Niveau « tous », 4 mn)

Les rares passants qui croisent Xénia en cette lumineuse matinée de mai 1992, se retournent sans exception pour accompagner du regard la jeune fille alors qu’elle remonte le boulevard. Les plus âgés aimeraient qu’elle fût leur petite fille ou leur nièce ; les jeunes hommes se damneraient pour se montrer à ses côtés ; les femmes voudraient être à sa place : tous croient la reconnaître et sont portés vers elle par un irrésistible mouvement de tendresse teintée de désir. Malgré son jeune âge, Xénia sait mesurer l’ampleur des changements que sa grâce juvénile, son port altier, sa démarche élastique, sa peau de pêche dorée, ses jambes interminables, fines et musclées, sa minijupe plissée, son odeur sucrée, son sourire et ses yeux violets ne manquent pas d’opérer sur ses contemporains. Elle en compare l’effet à celui produit par la Sainte Vierge, par une sorcière ou par un top model se mêlant à la foule un jour de marché. Comme à chaque fois, dès qu’elle aperçoit, sous les fenêtres de l’Université, la grande tente affaissée entre les deux statues équestres des princes fondateurs de la nation, elle sent que son cœur se met à battre plus fort. Elle sait que les deux mille six cents étudiants qui huit mois plus tôt y avaient entamé une grève de la faim illimitée ne sont plus qu’une centaine. Et encore, depuis plusieurs semaines déjà, ces derniers ont-ils organisé une grève tournante… En apercevant Paul, le responsable du service d’ordre mis en place par les grévistes, Xénia balaya ces sombres pensées et pressa le pas. Quelques secondes plus tard, elle tomba littéralement dans les bras du jeune homme, dont l’admiration avait la même qualité que lorsqu’ils s’étaient connus sur le trottoir d’en face, le premier jour de grève, il y a près d’un an.

  • Xénia, comme tu nous as manqué, prononça Paul d’une voix émue, dont la faiblesse trahissait une fatigue proche de l’épuisement.
  • Tu m’as manqué aussi, fit Xénia.
  • Allez, viens, entre sous la tente, tu vas redonner du courage à nos amis. Laisse-moi porter ton sac à dos. Non, ne me dis rien, je crois savoir ce qu’il y a dedans : de l’eau et des livres, comme toujours, n’est-ce pas…
  • J’ai aussi du Nescafé old black.
  • Allez, viens, entre.

Sous la vaste tente de six mètres sur quinze régnait la pénombre. Une douzaine de matelas pitoyables étaient posés à même l’asphalte. Des bouteilles à moitié vides jonchaient le parterre de ce refuge provisoire devenu définitif. Une table déglinguée et deux bancs interminables formaient le centre du campement. La plupart des occupants de l’abri avaient à peine vingt ans. Pourtant, avec leurs blue-jeans sales et leurs chemises mal boutonnées, leurs traits émaciés, leurs visages hirsutes et leurs chevelures en désordre, certains en paraissaient le double. Un mouvement s’amorça autour de Xénia, que même les plus faibles avaient reconnue.

  • Personne n’a pris ta place, lui annonça Paul.
  • Merci, je vais m’installer, sourit Xénia.
  • On aura droit à un spectacle ce soir ? supplia Paul.
  • Tu penses qu’ils en ont besoin ? interrogea Xénia.
  • Regarde-les et tu auras compris, s’exclama Paul.
  • Dans ce cas…, on verra bien, fit Xénia, alors qu’un sourire nostalgique flottait sur son visage.

La jeune fille évitait les paillasses avec adresse. En quelques pas, elle rejoignit son chez soi : une petite tente individuelle, sorte de sanctuaire laïc, dressée tout au fond de la grande, et dont personne ne s’approchait jamais, que Xénia fût là ou non.

Paul déposa le sac à dos devant l’entrée, avant de s’éloigner en murmurant :

  • À plus tard.
  • À ce soir, lui répondit-on.

Dès qu’elle fut seule, Xénia entreprit de vider son grand sac, rangeant d’un côté les bouteilles d’eau minérale, de l’autre les livres et enfin, la boîte de Nescafé, qu’elle plaça non loin du Camping-gaz. Elle ressortit quelques minutes plus tard, pour distribuer la précieuse boisson gazeuse à ses camarades grévistes. On se serait cru dans un hospice visité par sa sainte patronne, ou plutôt par Lady Di, tellement les regards que les étudiants lui adressaient étaient emplis d’émotion dévote. De retour dans son abri, elle enleva sa jupe plissée, qu’elle étala avec soin, avant de la déposer sur un tabouret. Puis, elle fit de même pour sa blouse immaculée d’écolière. Ensuite, après avoir allumé une puissante lampe de poche, Xénia s’enfouit jusqu’au cou dans son sac de couchage qui avait conservé son odeur de jeune nymphe, avant de se plonger dans ses manuels scolaires, oubliant tout ce qui l’entourait. C’est à cette capacité hors du commun à se retrancher dans le monde de ses pensées, ainsi qu’à une mémoire prodigieuse, qu’elle devait sa réussite scolaire : à quatorze ans et onze mois, Xénia, qui en paraissait dix-sept ou plus – était en train de préparer son Baccalauréat. Douze ou treize heures plus tard, l’adolescente s’étira longuement ; son programme de travail fini, il était temps de passer à autre chose. Pour commencer, elle porta sa main droite entre ses cuisses, brûlantes d’avoir séjourné si longtemps dans le sac de couchage garni de plumes d’oie. De ses doigts inventifs, elle effleura à plusieurs reprises le tissu légèrement humide de sa culotte minuscule, en pressant à chaque fois sa paume ouverte contre sa fourche délicate. Les yeux mi-clos, elle entreprit alors un long voyage au pays des fantasmes.

Richesse (Niveau tous », 9 mn)

Dans un pays fort éloigné, vivait au temps jadis Pedro, un jeune pêcheur très pauvre qui ne savait jamais le soir comment il allait se nourrir le lendemain.

Tous les matins, à l’aube, que la mer fût belle ou en colère, Pedro sortait son minuscule canot, qu’il dirigeait vers le large. La moitié de ses journées, il jetait et tirait son filet, parfois sans y voir l’ombre d’une nageoire. Mais Pedro était obstiné, et chaque soir il réussissait à rentrer avec une maigre prise, qu’il vendait à quelque promeneur intéressé ou aux marchands du port, ses familiers depuis toujours. À force de mêler ses pas à ceux des marins au long cours, à force d’écouter leurs histoires, Pedro se laissa enivrer et commença à rêver de pièces d’or et de pierres précieuses, comme d’autres rêveraient de licornes ou de princesses retenues prisonnières par de fabuleux dragons. Ainsi tourmenté par son désir de faire fortune, il décida d’embarquer sur un immense galion en partance pour le Nouveau Monde, celui qui se trouve au-delà des mers… Six mois plus tard, pendant lesquels il partagea les corvées qu’impose aux mousses la vie à bord, Pedro retrouva la terre ferme ; il était dans la capitale bruyante et parfumée du vice-royaume de la Nouvelle-Grenade, Cartagena de Indias.

– Où sont les richesses, où est la fortune, où trouve-t-on des pierres précieuses et où de l’or, demandait Pedro, naïf, à tout un chacun.

Les passants souriaient ou haussaient les épaules, le prenant pour un pitre ou un simple d’esprit. Tard le soir, las de sa quête frénétique, Pedro, cédant autant à la fatigue qu’au désespoir, car il avait traversé la ville dans tous les sens, se hâta de passer le seuil d’une auberge sans âge, qui venait de surgir devant lui comme par magie. L’aubergiste, qui à la fin du repas s’était assis à sa table, écoutait Pedro avec la bienveillance d’un grand-père sans illusions et sans amertume, lui raconter son histoire de pièces et de pierres, et parler de ses craintes : avoir été le jouet des marins, qui se seraient amusés à ses dépens.

– Des richesses ? Il y en a tant et plus pour qui sait où chercher.

– Vous avez, vous aussi, choisi de vous moquer de moi, s’attrista Pedro.

– Me moquer de toi ? Attends-moi là et tu vas voir si je me moque de toi.

Le vieil homme disparut, pour revenir, de longues minutes plus tard, un rouleau poussiéreux à la main, qu’il brandissait comme par défi.

– C’est une vieille carte, qui me vient de mon père, qui la tenait de son père. Personne, à part nous deux, ne la connaît. Quand j’étais jeune comme toi, je n’avais pas envie de la suivre. Je suis trop vieux maintenant, et je n’ai pas d’enfant. Prends-la et tu verras si les trésors existent…

Le lendemain, Pedro, touché par le cadeau exorbitant qu’il venait de recevoir, fit des adieux émus. L’aubergiste l’embrassa en silence, les yeux humides et la gorge nouée, à son tour. Puis, comme embarrassé, il lui tendit une besace, en prononçant d’une voix éteinte : « De quoi tenir quelques jours… ». Pendant près d’une année, Pedro suivit la carte vers le Sud, s’arrêtant seulement pour manger, dormir ou demander son chemin. Depuis plusieurs mois déjà, la forêt tropicale était son seul abri, et c’est là que se trouvait aussi le point ultime de son voyage, tel que l’indiquait sa carte : une croix au milieu d’un cercle aux contours imprécis et dont le double rayon représentait un affluent de l’Amazone. Malgré la fatigue, se sentant tout près du but, Pedro ne voulait pas s’arrêter : lorsqu’il arriva au village, la nuit était tombée depuis longtemps. Pour guider ses pas dans la forêt, il avait suivi une lueur bleuâtre, dont les scintillements lointains lui rappelaient les étoiles, ou leur reflet laiteux dans l’eau d’un fleuve, ou encore les lumières de son port natal.

– Ou bien ce sont les feux follets dont on raconte qu’ils dansent dans l’air là où se trouvent enterrés les trésors ?

Bientôt, les sons très purs d’une musique inconnue vinrent à sa rencontre, rejoignant ainsi les lumières déjà aperçues, désormais plus précises. Les Indiens l’accueillirent comme on accueille un messager des dieux ou un monstre. Une stupéfaction muette se peignait sur leurs visages. Lorsque cet être blanc, barbu et recouvert de tissus de pied en cap les salua avec des mots mystérieux, une agitation extrême s’empara de l’assistance. Hommes, femmes et enfants surexcités tournaient autour de Pedro, le montraient du doigt. Les moins timides eurent vite fait de toucher les vêtements du jeune étranger. Tous lui souriaient…

Après avoir passé près de deux ans parmi les Indiens, Pedro était devenu un homme. Il avait abandonné ses vêtements européens pour le costume sommaire de ses hôtes, avait appris leur langue et leur avait raconté son histoire. Le plus simplement du monde, ses nouveaux amis lui avaient alors proposé de vivre parmi eux, comme l’un des leurs, en oubliant le passé.

– Si dans deux ans tu veux encore partir, tu partiras, lui avait dit Cauzca, le grand chef.

L’échéance approchait et Pedro se faisait chaque jour plus triste et plus rêveur. Alors que la saison des fêtes battait son plein, il restait souvent à l’écart, lui qui aimait tant rire, courir, parler, chanter.

– Que se passe-t-il, mon frère, lui demanda Cauzca un beau jour. L’un d’entre nous t’a blessé par ses paroles ou ses regards ? Dis-moi ce qui te fait souffrir.

– Non, vous avez été très bons avec moi et je vous aime tous, moi aussi. Malgré tout, je vais retourner dans mon monde ; le vôtre n’est pas fait pour moi. Et je suis triste deux fois : triste de vous quitter, et de ne pas avoir trouvé le trésor que je cherchais.

– Même si je dois te perdre, je respecterai ton désir de retourner chez toi, mon frère. Quant au trésor, tu l’auras. Je me souviens fort bien de ton histoire : tu cherchais des sequins, des louis, des talents, des écus et des pierres précieuses, autant de choses que vous utilisez dans votre monde à vous pour commercer.

– …

– Chez nous, nous n’avons ni sequins, ni louis, ni talents, ni écus et j’ai appris ces mots parce qu’ils venaient de toi, sans les comprendre. En revanche, nous avons quantité de pierres, on ne peut plus précieuses. Maintes fois, tu nous as vu aller rendre visite à nos voisins de l’autre rive et revenir avec nos barques chargées. Et, eux aussi, tu les as vus repartir avec les fines tuniques travaillées par nos femmes ou avec les peaux des jaguars chassés par nos guerriers valeureux. Certaines tribus ne font qu’échanger ce dont elles ont besoin. D’autres encore, qui n’ont aucun ami et ne font confiance à personne, comme ta tribu à toi d’hommes blancs et de barbus, exigent d’être payées sur-le-champ. Ici, chacun peut demander à ceux de l’autre rive ce qui lui faut. Il n’a rien à leur payer, mais nous sommes tous engagés par le don ainsi fait. Et il en est de même pour nos voisins. À chaque pleine lune, notre prêtre se rend en secret auprès de la fontaine des ancêtres, dans laquelle il laisse tomber autant de pierres sacrées que nous avons reçues d’objets pendant le mois passé. En gage de confiance, leur prêtre fait de même, pendant la lune noire. Lorsqu’un grand chef est mort, une jeune vierge accompagne de nuit notre prêtre à la fontaine des ancêtres. La fille descend dans le puits et remplit de pierres précieuses le carquois du noble défunt. Ensuite elle le referme, et il est cousu trois fois avec la peau d’un serpent : le grand chef n’aura le droit de l’ouvrir que pour payer celui qui lui fera passer le lac sans fin, lui permettant ainsi de rejoindre les Anciens.

– …

– Toi, Pedro, tu as su arriver jusqu’à nous : les dieux sont donc de ton côté. Tu as vécu parmi nous et nous avons pu apprécier tes mérites. Tu es pour nous un grand chef, et lorsque tu partiras d’ici ce sera pour toujours. Et puis, tu devras traverser le lac sans fin pour rejoindre les tiens. Ne t’inquiète donc pas. La veille de ton départ, ma jeune sœur ira avec le prêtre jusqu’à la fontaine sacrée, pour remplir ton carquois de pierres précieuses. Mais, jure-moi de ne pas l’ouvrir avant d’avoir atteint la rive du grand lac. Les larmes aux yeux, Pedro lui donna sa parole, et les deux hommes se serrèrent longuement l’un contre l’autre.

Dix jours plus tard, Pedro repartait vers le Nord, emportant avec lui un carquois cousu trois fois avec la peau d’un serpent. Aux confins de Cartagena, à l’endroit où, des années auparavant, s’était décidé son destin, il rechercha longuement l’auberge, mais en vain : aucune trace de la bâtisse fantomatique et, dans les environs, pas le moindre souvenir du sage patron d’antan. Le lendemain matin, il alla jusqu’au port, pour savoir s’il y avait des bateaux en partance pour l’Europe. Il y en avait un, qui allait lever l’ancre le jour suivant. Ne voulant pas attirer l’attention sur ses richesses cachées, Pedro se dirigea vers une petite crique où il pouvait être seul. Il voulait être à l’abri des regards indiscrets, pour estimer son trésor et mesurer sa richesse avant de rentrer au pays. Avec le ciel comme seul témoin, il défit la peau de serpent, retourna son lourd carquois qu’il renversa à ses pieds. Pedro crut qu’il allait défaillir : c’étaient de simples pierres de rivière ; plates et rondes, couleur de sang et de sable. De celles qu’il avait lui-même lancé, enfant, pour faire des rebonds sur l’eau de quelque mare formée après la pluie, l’été. Furieux, comme fou, il se mit à les jeter à la mer. Longtemps après, il commença à pleurer. Puis, il s’apaisa. Enfin, il réfléchit : sa seule richesse, son vrai trésor, c’étaient ses souvenirs. Et il venait de tous les perdre…

Pendant deux jours et deux nuits sans relâche, Pedro plongea à leur recherche, ne reprenant son souffle que pour remplir patiemment son carquois, pierre après pierre : peu manquaient encore à l’appel. Il plongea à nouveau, plus profond et plus loin, quand, soudain, il aperçut un grand coffre en métal, à demi recouvert par le sable. Pedro se lança vers la boîte comme un fou, la dégagea d’un seul geste et l’emporta avec lui en surface. Il arracha sans peine le cadenas rongé par la mer et souleva le couvercle. L’éclat intense des sequins, des louis, des talents, des écus et autres pièces d’or qui emplissaient le coffret était une torture dont Pedro avait beaucoup de peine à supporter la douceur ; son regard se posait sans arrêt sur les pierres que laissait entrevoir son précieux carquois, avant de revenir vers l’or, de repartir vers le carquois, de revenir, de repartir…

Route (Niveau « tous », 9 mn)

L’armée du général Trujillo était constituée de quatre cohortes de mille soldats appartenant à l’infanterie, auxquelles venaient s’ajouter des fusiliers marins, un régiment de chasseurs andins, une dizaine de blindés et plusieurs hélicoptères de combat Huey II, équipés de moteurs T53, garantissant une absolue stabilité, même à très haute altitude. Les déflagrations qui avaient éclairé le ciel de l’Amazonie une nuit durant, n’avaient pas eu raison de la détermination du Généralissime plusieurs fois décoré. Néanmoins, comme tout combattant averti, celui-ci décida de ne prendre aucun risque inutile. Le lendemain matin, Trujillo ordonna à ses troupes de se tenir prêtes à toute éventualité. Il enjoignit à ses pilotes de partir en repérage, pour ramener autant de photos aériennes que nécessaire de la zone soufflée, anéantie, cataclysmée par les explosions. Les hélicoptères ne cessèrent de sillonner le ciel, depuis le lever du soleil jusqu’à midi, survolant infatigablement La Plantacion. Les centaines d’instantanés qu’ils prirent du domaine en flammes montraient clairement l’étendue du désastre. Aucun édifice, ni aucun monument n’était resté debout ; nul survivant, même blessé, n’était visible. Des corps déchiquetés paraissaient avoir été surpris par une horrible mort, alors que leurs propriétaires vaquaient à diverses occupations. Là où le satellite espion américain avait détecté un laboratoire de transformation de la pâte de coca, la pasta, en cocaïne, un immense cratère apparaissait sur les images. Bien entendu, tout cela était terrifiant, même si Trujillo se dit qu’il préférait gagner son match contre les narcotrafiquants par forfait : sa victoire était indéniable (Cf. photos), de plus il n’avait aucune perte à déplorer, sans compter qu’il allait toucher, pour lui-même et pour ses hommes, les faramineuses primes en dollars promises par la DEA. Quelque chose le tracassait néanmoins, sans qu’il sache dire quoi. En effet, malgré les preuves irréfutables qu’il tenait sous les yeux, l’examen attentif des photos ne le satisfaisait pas entièrement. Une impression insolite se dégageait des images, mais Trujillo n’arrivait pas à comprendre à quoi cette sensation d’imparfaite congruence entre la situation et les vues qu’il examinait était due. Il s’apprêtait donc à abandonner ses recherches ; il allait justement ordonner à ses troupes de repartir vers le Nord pour une autre mission, lorsqu’il saisit – comme s’il se fût agi d’un sophisme de distraction – ce qui le tracassait. Il reprit avec fébrilité l’examen minutieux des photographies, puis s’exclama :

  • Voilà. C’est ici. Regardez-moi ces deux photos.
  • Oui, Général.
  • Vous ne voyez rien ? Regardez bien.

Bien qu’artificiel, le cataclysme n’avait rien épargné, tel un typhon. Nul homme, nul bâtiment, aucune portion de terrain. Tout était retourné, balayé, laminé. À l’exception toutefois d’un îlot, qui, de façon surprenante, demeurait indemne au beau milieu du fleuve. Et, sur cette île – Oh, miracle ! – l’on distinguait une sorte d’autel, ou une chapelle, ou alors une maison pour poupées.

  • Vite, fit le Général se retournant vers ses pilotes d’hélicoptère. Il me faut savoir ce qu’il y a là-dedans.
  • À vos ordres, Général, tempêtèrent ceux-ci, rougissant comme des écrevisses consternées.

Moins d’une heure plus tard, ses hommes lui firent part d’une incroyable découverte. S’étant posés sur l’île, ils avaient décelé un minuscule palais, à l’intérieur duquel se trouvait une enfant apeurée. La fillette, qui devait avoir dans les cinq ans, semblait être l’unique survivante de l’endroit. Elle était habillée d’une façon extraordinaire pour son âge. Avec sa longue robe cousue de fil d’or, ses colliers de perles, ses bracelets précieux, son diadème serti de diamants et d’émeraudes, l’on aurait dit un Cacique en miniature. À cela s’ajoutaient son port princier, son parfait maintien et même son regard.

  • Il faut voir ça, Mon Général. Dans sa demeure, tout est transparent. Les meubles, les jouets, son lit, absolument tout.
  • Et où est la gamine, fit Trujillo.
  • Elle était trop effrayée, Général, nous avons dû la laisser sur l’île. De toute façon, où irait-elle ? Elle ne va tout de même pas s’envoler ! Et puis, elle ne manquait de rien. Je pense que ses « parrains » avaient tout prévu…
  • On va se remettre au travail, les gars.
  • À vos ordres, Général.

Une dizaine de jours plus tard, tout était prêt. Le temple personnel de Lorèna, qu’elle n’avait voulu quitter à aucun prix, fut transplanté par hélicoptère près du camp. La frêle construction fut délicatement posée sur une espèce de litière, spécialement bâtie pour qu’on puisse l’attacher entre deux blindés. L’étrange procession qu’était désormais l’armée de Trujillo, put enfin se mettre en route. Entre-temps, de nouvelles instructions étaient arrivées de Bogota DC, en même temps que les félicitations personnelles du Ministre de la Défense. Durant les six années suivantes, Lorèna bourlingua ainsi avec la troupe, de camp d’entraînement en théâtre d’opérations. Identiques en cela à leurs prédécesseurs narcotrafiquants, les soldats l’idolâtraient et, comme ils s’acheminaient de victoire en victoire, ils mirent sur le compte de la petite fille leur toute nouvelle invulnérabilité. Les égards qu’ils réservaient à Lorèna n’avaient d’égal que ceux qui sont dus à une princesse ou à une sainte patronne. À chaque fois qu’ils en avaient la possibilité, ils lui racontaient des histoires, cherchaient à lui arracher un sourire. Au bout de plusieurs mois de ce régime d’exception, Lorèna Sofià Davilla s’était faite à cette existence hors du commun. Elle ne se laissait pas non plus prier lorsqu’on l’invitait à quitter sa demeure transparente ; se mêlait de plus en plus volontiers à ces tueurs professionnels en tenue de camouflage et armés jusqu’aux dents, qu’elle considérait un peu comme une bienveillante tribu d’oncles mal léchés, néanmoins manœuvrables selon ses désirs. Dès qu’il s’agissait de livrer bataille, le général Trujillo était aux commandes. Mais, pour le reste, les seuls ordres que personne ne songeait discuter étaient ceux que donnait, sans avoir l’air d’y toucher, Lorèna. Pour entrer dans ses grâces, une sorte de compétition puérile s’était même emparée de la troupe. À l’inverse de certaines sociétés qui traitent les jeunes hommes comme s’ils appartenaient au groupe des femmes, Lorèna était considérée par tous ceux qui l’entouraient comme un vrai soldat. Ainsi, comme elle était communicative, curieuse de tout, qu’elle voulait tout savoir et tout faire par elle-même, à onze ans elle était devenue une guerrière accomplie, qui savait démonter et re-monter un fusil d’assaut les yeux fermés. Son lance-roquettes ne ratait jamais sa cible. Elle pouvait conduire un blindé à travers la jungle, même de nuit. Capable de piloter un hélicoptère en milieu hostile, elle se posait au bon endroit sans hésiter. On lui avait enseigné les techniques d’autodéfense prisées par les services spéciaux et, les nouvelles recrues qui rejoignaient l’armée du général Trujillo, faisaient régulièrement les frais de ses talents, sous les applaudissements enthousiastes des vétérans. Duègne intransigeante, le Général avait lui-même établi un programme scolaire très strict pour une adolescente de cet âge. Un jeune officier lui avait depuis longtemps appris à lire et à écrire ; Lorèna passait, sans fléchir, plusieurs heures par jour dans son palais de cristal, à étudier la littérature espagnole et le Français, les mathématiques, la géographie, les sciences de la terre, la physique. Malgré son âge, dans certains domaines comme la biologie ou la chimie, elle avait atteint le niveau d’un élève de Terminale. Il est vrai que, pour ces matières, Lorèna bénéficiait d’un énorme avantage car, contrairement aux étudiants de Bogota, de Medellin ou d’ailleurs, elle pouvait mettre en pratique ses connaissances concernant la flore et la faune amazoniennes ou faire des expériences avec de vrais explosifs. En revanche, elle ignorait jusqu’à l’existence des quartiers d’invasion. En moins de dix ans, ceux-ci avaient pourtant fait de Bogota l’une des mégapoles les plus peuplées du sous-continent. À l’origine de ces champignonnières retranchées sur elles-mêmes et prêtes à éclater à chaque instant, il y avait les réfugiés, les transfuges, autrement dit les déplacés, flots humains ininterrompus qui, telle une onzième plaie biblique, s’étaient abattus sur la Capitale pour s’y installer, mus par les conséquences d’un atroce euphémisme états-unien : les fumigations. Sur le papier, l’opération de micro-chirurgie écologique mise au point par les experts du Pentagone était sûrement recevable. Dans la pratique, lancées du ciel par avions entiers, les poudres toxiques censées neutraliser exclusivement les cultures de coca avaient saccagé les campagnes, tué les troupeaux, empoisonné les rivières, provoquant des ravages incalculables, sinon irréversibles. Un, deux, quatre millions d’humains – les agents chargés du recensement ne pouvaient qu’estimer cette population qui devenait une muraille contondante à l’approche de tout Etranger – étaient ainsi venus s’ajouter aux cinq millions de Bogotanos dûment répertoriés. A fortiori, Lorèna n’imaginait pas non plus que, progressivement, quelques-unes de ces familles, pourtant dépourvues d’électricité, se passant d’eau potable, sans tout-à-l’égout, s’intégreraient malgré tout à la vie palpitante de la cité, chassant, au moins de leurs esprits, l’image atroce de ces bidonvilles mornes, indifférenciés, suintant sans exception l’ennui, depuis Ceilandia et jusqu’à Gran’Amasonas, en passant par Pardo Rubio. Qu’au contraire, ils connaîtraient la variété des habitations, la splendeur surfaite des zones commerciales surexposées aux néons métastasés, le relatif confort des infrastructures de tous ordres, la chaleur stimulante des espaces publics. S’il acceptait de passer tous les jours quatre ou cinq heures debout dans les autobus bondés qui se rendaient au centre-ville, un homme jeune et en bonne santé pouvait prétendre à un travail de surveillant armé. Les postes à pourvoir dans ce secteur étaient nombreux : les halls des hôtels, les entrées des condominiums et même les terrains vagues avaient leurs gardiens privés. Avec un peu de chance, les maris persévérants et sérieux pouvaient même espérer trouver une place de bonne pour leurs femmes, dans quelque résidence aisée. Certes, l’exposition prolongée de ces dernières aux télé-novelas qui savaient transfigurer avec un art consommé les héroïnes standardisées en aventurières au destin sentimental et économique enviable, ainsi que la fréquentation quotidienne de familles se conformant à l’idéal bourgeois, modifiaient à terme leur système de valeurs, certaines épouses auparavant disciplinées pouvant même aller jusqu’à entraver cette totale liberté d’action à laquelle les mâles étaient si fermement attachés. Cependant, pour ceux qui acceptaient le jeu, celui-ci valait bien la chandelle, puisque, avec les leurs, ils pourraient jouir d’une existence à peu près normale, au terme de laquelle se profilerait l’achat d’une petite maison, quelque part dans la vraie ville. Bien entendu, Lorèna ignorait aussi que ces bienheureux bénis des dieux n’étaient pas les plus nombreux. Ainsi, sur cent personnes vivant dans le bidonville gigantesque de Pardo Rubio, seules deux ou trois pourraient échapper à la fatalité. En revanche, presque deux fois plus perdraient la vie, fusillées pour ne pas avoir, par exemple, cédé suffisamment vite la priorité à un motard impatient ; quatre enfants, en moyenne, iraient rejoindre les bandes de gamins vivant de larcins divers et dormant dans les canalisations ; trois femmes (tous âges confondus) seraient violées puis éventuellement tuées. Emmenée en urgence à l’hôpital le plus proche pour y être opérée d’une appendicite aiguë, une adolescente pourrait s’y voir voler un rein, lequel serait revendu aussitôt par le chirurgien lui-même, à moins que celui-ci n’eût décidé de l’échanger contre une poignée de cornées fraîchement prélevées dans la clinique d’un confrère. Un mendiant, un simple d’esprit ou un ivrogne invétéré – que les sociologues attitrés appelaient eux-mêmes dans ce cas un jetable – serait froidement assassiné, afin que l’on récupérât ses organes, sous forme de pièces détachées. Quant aux quatre-vingts autres pour cent, aucune statistique ne savait en rendre compte… Aussi, sous-estimant la misère et la violence qui régnaient dans le pays, en dehors de ses activités scolaires plus sérieuses les unes que les autres, la jeune fille passait-elle son temps à contempler ses bijoux fabuleux, à se changer, se coiffer, à se regarder dans la glace ou bien à méditer. Et à écrire, en toute innocence, des contes et des histoires qu’elle lisait le soir au Général, en guise de « bonne nuit, mon oncle ! ». Un bref récit, « Destin », frappa tout particulièrement ce vétéran que pourtant plus rien n’étonnait depuis bien longtemps.

– S –

S… (Niveau « tous »)

Il n’est pas facile de définir ce qui frappe le plus chez S… Mais si, comme on a l’habitude de dire, la première impression est souvent la bonne, celle qui se dégage d’emblée de la jeune femme est excellente. Surtout lorsqu’elle commence à parler. Sans nostalgie et sans emphase, d’une voix limpide, légèrement chantante. Une voix subtile, à la hauteur de son visage aux traits parfaits, en harmonie avec ce corps brillant et platiné, inaltérable au point qu’il en paraît abstrait. Les jambes interminables, la taille idéale, les seins spirituels ; les mains sensibles, les bras aériens, les lèvres étincelantes ; les yeux immenses et lumineux, le front remarquable ; rien ne laisse deviner que de sombres pensées puissent tourmenter cet être superbe et éthéré.

 

Sacrifice (Niveau « tous », 2 mn)

En ce dimanche de janvier, Albano trouva que son hôte était plus tendu que d’habitude.

– Que vous arrive-t-il, don Emilio, l’interrogea Albano.

– Moi ? mais rien, rien du tout.

– Vous me semblez absent.

– Ecoute, Albano, je ne sais pas si je dois t’en parler.

– Allez, vous savez bien qu’à moi vous pouvez tout me dire.

– Bon, écoute. Mes informateurs m’ont annoncé que l’armée a détecté notre Plantacion.

– Comment cela est-il possible ?

– Grâce à un satellite de surveillance américain.

– Et que comptez-vous faire ?

– Là est la question.

– …

– Plus de quatre mille soldats sont à deux jours de marche d’ici. Et, tu sais que, sans parler de la valeur de notre blanche & ingénue cocaïne à la bourse grise de Miami, il y a plusieurs millions de dollars de récompenses diverses et variées qui sont en jeu. Je crains qu’il n’y ait point d’issue qui nous soit favorable. Dommage, car j’envisageais de vous laisser quitter le Domaine, toi, ta femme et la petite Lorèna d’ici quelques semaines.

– Vous n’allez pas baisser les bras, don Emilio. Votre vie est en jeu. Et qu’arrivera-t-il à tous ces braves sicarios[4] qui travaillent pour vous ?

– Ne t’inquiète pas, Albano, mon ami. J’ai tout prévu. Quant à toi, prends garde à une seule chose. Fais en sorte qu’à partir de demain la petite Lorèna ne quitte plus son palais. Sous aucun prétexte, tu m’entends ?

– Pourquoi, pourquoi, don Emilio, dites-moi seulement pourquoi.

– Assez parlé. Fais ce que je te dis, un point, c’est tout. Allez, laisse-moi maintenant, car j’ai beaucoup à faire. Et, toi aussi, me semble-t-il.

Un ouragan, une météorite, la fin du monde… Une explosion atomique, se dit Albano, alors qu’un souffle terrible le catapulta contre la porte blindée du laboratoire. Puis, juste avant de mourir, en un éclair, il comprit.

– Tout va disparaître ! On va tous y passer !

Plutôt que de se rendre, don Emilio avait choisi d’anéantir son domaine. Depuis de longues années, ses acolytes avaient placé des charges explosives, de la dynamite, aux quatre coins de La Plantacion et ils étaient maintenant en train de tout activer.

– J’espère que tu survivras. Lorèna, mon petit trésor ! Ay ! mi amor, pensa le bon docteur Albano avant de fermer les yeux à jamais.

Sans papiers (Niveau « tous », 1 mn)

En général, sont considérés sans-papiers non pas ceux qui en sont totalement dépourvus, mais plutôt ceux dont les papiers ne sont pas en règle…

Sauver un vieil ami (Niveau « tous », 6 mn)

La sous-commandanta Lorèna avait participé à toutes les séances du conseil de guerre restreint où se jouait la vie de son précieux Felipe. Elle n’avait pas beaucoup pris la parole, mais, devinant ses sentiments pour Felipe, personne ne lui en avait tenu rigueur. Les principaux lieutenants considéraient même son silence comme naturel. Aussi, lorsqu’elle demanda à faire partie du commando chargé de liquider leur ancien compagnon, ils la regardèrent avec étonnement. Puis, le Commandante par intérim fit :

  • Je pense que c’est extraordinairement courageux de ta part, Lorèna. Ici, nous avons tous confiance en toi. Tu es des nôtres, et l’une des meilleures. Je propose que l’on te confie donc la direction du groupe chargé de mener à bien l’action. Qu’en pensez-vous, Camarades ?
  • Je suis pour.
  • Je suis pour.
  • C’est d’accord.
  • Choisis deux hommes et partez dès que possible !
  • D’accord, merci, j’y vais.

Le commando se mit en route à la tombée de la nuit. Lorèna, Marcello et Gustavo empruntèrent la autopista Caracas à bord d’une vieille 406, une guimbarde blanche toute déglinguée qui aurait fait les délices du lieutenant Columbo. Ils franchirent les péages sauvages qui se succédaient toutes les trois heures environ, leurs seules difficultés étant de trouver des glaces au tamarin ou des arepas de cheso[5] et des morcillas[6] au moment précis où ils en avaient envie. Le surlendemain, peu avant dix-sept heures trente – soit moins d’une heure avant la tombée aussi brusque que violente de la nuit – et alors que Lorèna avait mis ses compagnons au courant de son plan, ils aperçurent la résidence où Felipe avait été confiné. Il s’agissait d’un édifice circulaire de couleur âcre, bâti sur trois niveaux, tout en colonnes et colonnades, ouvert aux quatre vents. Devant l’entrée, se dressait une fontaine monumentale, représentant un homme luttant contre deux serpents ailés, figurant les forces du mal. Le trouble qu’elle réprimait depuis plusieurs jours l’avait rendue nauséeuse ; s’aidant de ses doigts, Lorèna vomit longuement, tandis que Marcello et Gustavo tout proches détournèrent discrètement leurs regards. Après s’être abondamment aspergé le visage au-dessus de la fontaine, elle rejoignit les deux hommes d’un pas rapide. Contrairement à toute attente, aucun garde n’était visible dans les environs. L’endroit paraissait désert : les ravisseurs de Felipe avaient abandonné leur prisonnier. Ils devaient être si sûrs d’eux, au point qu’ils s’étaient sans doute empressés de dépenser l’argent de leur forfait dans quelque club privé où les narcotrafiquants et les paramilitaires pouvaient frayer avec les rejetons de la haute en quête de sensations. Ainsi qu’avec les Reines de Beauté, désargentées à force d’avoir choisi comme investissement le silicone sous forme d’implants, dont elles ne se séparaient d’ailleurs jamais, différentes en cela des vieilles bourgeoises fanées qui, elles, consentaient, au moins durant la nuit, une relative liberté à leurs prothèses dentaires. Pleinement rassurée quant à la réalisation de leur mission, Lorèna et ses deux comparses regrettaient un peu l’insouciance coupable de leurs adversaires, laquelle allait les priver d’une vengeance méritée. Exemplaire. Une fois qu’ils eurent vérifié qu’en dehors de Felipe l’endroit était réellement désert, ils pénétrèrent à l’intérieur. Peu après, ils se tenaient aux côtés de leur camarade, qu’ils libérèrent sur-le-champ. Les deux hommes, sachant que Lorèna avait décidé de ne pas ôter la vie de son cher Felipe, se retirèrent, les laissant seuls, comme ils l’avaient prévu durant le trajet vers Bogota. Bien qu’ayant reconnu Lorèna immédiatement, Felipe, qui n’en croyait pas ses yeux, resta pendant un interminable moment comme frappé de stupeur. Puis, fou de joie, il serra son amie contre lui d’un seul coup, lui caressant les cheveux, embrassant fébrilement son visage, comme pour obliger Lorèna à devenir réelle. Submergée par la tornade d’émotion qui s’était abattue sur elle à 512 kilomètres/heure, celle-ci, qui n’osait même plus respirer, se laissa faire, sans que sa détermination fléchît pour autant.

  • Felipe, il nous faut quitter cet endroit au plus vite, articula-t-elle enfin.
  • Laisse-moi te regarder encore, fit celui-ci comme dans un rêve.
  • Felipe, nous devons partir, un long chemin nous attend.
  • Raconte-moi tout, depuis le début, une fois de plus.
  • Alors, comme ça, il n’y avait personne… Tu me dis la vérité ? Ils n’ont même pas pris la peine de laisser un garde ?
  • C’est notre chance. Ecoute, je t’ai apporté du café chaud. Prends ce Thermos. Tu es affaibli et le voyage sera long. Bois et ne parle plus, bois, je t’en supplie. Allez, Felipe.

La dose de Scopolamine© LP 400 qu’elle avait versée dans le café de Felipe aurait suffi pour rendre aboulique un taureau. Lorèna avait choisi cette drogue, dite « des violeurs », parce que son ingestion était suivie d’une perte totale de mémoire, laquelle s’accompagnait d’une chute sévère de la volonté, alors que les capacités physiques de la victime demeuraient intactes. Dans sa clinique de luxe où le Tout Bogota venait se refaire une beauté, ce qui constituait une couverture parfaite pour des activités moins avouables puisque visant à rendre les narcotrafiquants qui en faisaient la demande méconnaissables à jamais, le bon doctor German, celui-là même que Lorèna avait connu dans son enfance, à La Plantacion, de don Emilio, attendait patiemment. Lorèna, dont il avait refoulé depuis de longues années le souvenir dans les tréfonds calcaires de sa mémoire, l’avait appelé dans la matinée et lui avait demandé de métamorphoser Felipe, pour le rendre absolument, complètement, totalement différent.

 

  • Je payerai ce qu’il faudra, lui avait-elle affirmé. Même si je devais y passer ma vie, je payerai.
  • Ecoute, Lorèna, ne parlons pas d’argent pour le moment. Venez et nous verrons après.

Lorèna savait que sa désobéissance aux ordres de ses camarades guérilleros, pis, sa trahison, serait punie. La mort, sans doute ! Mais elle préférait périr elle-même plutôt que de voir Felipe assassiné de ses propres mains. Complexe et délicate, l’opération dura longtemps. Marcello et Gustavo avaient quitté le couple depuis plusieurs heures. Comme convenu avec Lorèna, ils retourneraient bredouille auprès des leurs, pour leur apprendre que la sous-commandanta avait failli à la parole donnée et les avait tous trahis. En présentant les événements de manière habile, ils seraient quittes pour un blâme et quelques journées aux arrêts. Lorèna était épuisée, mais n’entendait pas s’endormir avant de savoir comment s’était déroulé l’intervention. Au bout d’un temps infini, le doctor Germàn vint la chercher dans la chambre où elle se reposait.

  • C’est parfait, la réussite est totale, Lorèna.
  • Merci, docteur, merci pour tout.
  • Ecoute, Lorèna, maintenant, il va falloir parler affaires. En ce qui me concerne, en souvenir du bon vieux temps et surtout de feu ton papa, je ne t’aurais rien demandé pour m’occuper de l’opération de ton ami.
  • Mais cette clinique ne m’appartient pas. Mon comptable est un homme de Cali, tu comprends, et je ne peux rien faire qu’il ne sache. Je lui ai donc exposé ton cas et j’ai sollicité pour toi un traitement de faveur. Il m’a répondu que nous n’étions pas l’Institut du Bien-être Social et que les actes chirurgicaux gratuits ne faisaient pas partie de nos prestations.
  • Qu’est-ce que je vais faire, alors ?
  • Ecoute, d’après ce que tu m’as dit, ce pays commence à devenir un peu trop dangereux pour toi…
  • Je n’ose comprendre ce que vous êtes en train de me dire.
  • Mon comptable, l’homme de Cali, te propose un marché. Des faux papiers indétectables et un aller simple pour Paris, en France.
  • Pourquoi ferait-il cela ?
  • Parce que ton histoire l’a ému. Parce que je le lui ai demandé. Parce qu’il veut que tu lui rendes un petit service.
  • Un service ? Qu’est-ce que c’est ?
  • Tu auras sur toi, parfaitement dissimulés, deux kilos de cocaïne. Mais, ne t’inquiète pas. C’est de la pure. D’excellente qualité. Voilà, c’est tout. Tu n’auras rien d’autre à faire.
  • Et à Paris ?
  • Il y aura 5 000 $ US pour toi. De quoi refaire ta vie, tu ne crois pas ?
  • Et pour la drogue ?
  • Ce n’est pas ton affaire. C’est mon ami, ses amis et leurs amis qui s’en occupent.
  • Une dernière chose. Puis-je voir Felipe ?
  • Sans aucun problème. Mais ne lui parle pas. Et ne le réveille pas. Tu verras, il va très bien.

Incapable de reconnaître la moindre parcelle de son anatomie entièrement refaite, le lendemain matin, à 9 heures précises, après s’être longuement examiné dans la glace, Felipe, qui – sous l’effet conjugué de la Scopolamine, de l’éther et de la morphine ne gardait aucune trace des dernières quarante-huit heures de sa vie – se trancha la gorge avec un bistouri (in)opportunément oublié dans sa chambre. Absolument ! Ou bien était-ce avec ce rasoir étincelant dont Tamara ne se séparait jamais ?

Sauvetage à Cuba (Niveau « tous », 7 mn)

Quoique affaibli par son accouchement hors du commun, l’esprit d’Ofelia ne cessait de papillonner, comme si un leitmotiv eût brûlé son cerveau, voltigeant pour se poser : tantôt sur le bébé – « C’est une fille, une petite fille, ma petite fille à moi ! » – tantôt sur leur modeste appartement, sur Albano, sur l’école, sur l’appartement, sur leurs voisins – « On doit pas leur manquer, va ! ». Ces moments, où ses pensées virevoltaient comme un derviche tourneur, alternaient avec d’autres, interminables, lors desquels Ofelia sombrait dans le sommeil : son front s’assombrissait, alors qu’un instant plus tard un sourire détendrait sa physionomie. Moins pondéré, Albano se calma néanmoins lui aussi peu à peu, singulièrement à partir de l’instant où il put mettre en pratique le principe des vases communicants, entre son propre système vasculaire et un, puis deux, puis six flacons d’alcool pur, opportunément dénichés dans l’armoire à pharmacie. Le mercredi 8 janvier, vers neuf heures du matin, des vocalises toutes proches réveillèrent Albano en sursaut. Lequel fit quelques pas en avant. Puis, s’arrêta brusquement, se rappelant au bon moment qu’ils se trouvaient tous trois suspendus au-dessus du vide. Dégagé depuis longtemps de ses obligations militaires, il se projeta pourtant à plat ventre, avant de se mettre à ramper en direction des voix. Six bons planchers théoriques plus bas, les secours étaient à pied d’œuvre. Des ordres jaillirent et chacun prit position sur-le-champ. Pelles réglementaires à la main, deux caporaux entreprirent de dégager le terrain avec des gestes de défricheurs expérimentés, afin de faciliter son passage à un excavateur de marque Volga, modèle douchka télescopique, pourtant doté d’énormes chenilles tout terrain. Un brin fanfarons, les pompiers braquaient virilement leurs drus canons à eau vers le nuage de poussière que des camarades pontonniers plus redoutables qu’une éruption volcanique en phase terminale n’avaient pas manqué de soulever. Toujours au niveau du sol mais plus en retrait, Albano apercevait deux marques minuscules. La tache qu’il balayait du regard vers sa gauche était blanche, du vrai lait renversé. Elle était animée par la sage-femme, le Médecin de Garde et le Camarade Anesthésiste eux-mêmes : après avoir prévenu les autorités, ceux-ci avaient, sans même s’être donné le mot, suivi les secours. Noire, et brillante, versatile, la tache de droite ressemblait à une flaque de pétrole : présents dans le quartier, Effix et Cubé, les inséparables îlotiers de la Seguridad, avaient décidé de se joindre aux équipes déjà en place, parce que « de nos jours à La Havane, on ne peut jamais savoir ». Tandis que l’engin avançait avec lenteur en direction du bâtiment historique déclaré d’utilité municipale, quatre sous-officiers entreprirent d’échafauder avec des moyens de fortune ce qui ne tarda pas à apparaître comme un podium. Ils formèrent le niveau inférieur de l’estrade à l’aide de quelques chaises. En deux temps et trois mouvements, une table contiguë fut placée derrière, pour constituer la partie médiane de l’édicule. Enfin, deux tabourets furent installés sur ladite table, le tout ayant été recouvert d’une élégante nappe purpurine. Aussitôt qu’ils eurent parachevé l’éphéméride urbanistique, un Apollon au regard pénétrant, tenant un porte-voix dans une main et un morceau de papier banalisé dans l’autre, se détacha de l’assemblée. D’un pas élastique mais très ferme, ce héros postmoderne escalada – taratata, ta-ta-ta, ta-ta-ta ! – les trois niveaux tendus de rouge de la tribune improvisée. Jambes écartées pour assurer son équilibre, torse considérablement bombé, le champion inspira l’air vaillamment, avant de lever ses yeux et son mégalophone vers le citoyen Albano. Il commença par s’adresser à ce dernier d’une voix vibrante, bien que haut perchée.

– Camarade ! Ca-ma-raade ! Tu m’entends ?

Albano agita ses bras au-dessus du vide, cherchant à les croiser dans un mouvement pendulaire qui se voulait affirmatif. Se méprenant sur les intentions de l’interpellé, cette allégorie vivante du Parti se mit à brailler :

– Pas de paniiique, pas de paniiique ! Nous sommes là. Tu es seul ?

– Non, on est trois, déclara Albano, s’époumonant à son tour.

– On arrive, on va vous sortir de là.

– De là…, fit l’écho se mêlant à la conversation pour la première fois depuis le début de la harangue.

– Tenez-vous prêts, reprit le Camarade.

– …

– On arrive ! (Puis.) Ecoutez-mwa! (Et encore.) Ecoutez-mwa!

– …

– Vous allez descendre gentiment dans la coupe de l’excavateur…

Un craquement dément couvrit ses paroles : par mégarde, l’engin destiné au sauvetage des Davilla venait d’arracher un poteau télégraphique, lequel alla, la-la la-la-la, inéluctablement bien qu’au ralenti, se coucher contre une double fenêtre, dont les vitres volèrent en éclats, avant de retomber sur la foule en une pluie fine et acérée. Frappée en plein visage, la masse humaine ensanglantée brama à n’en plus finir, tonitruant comme le cerf aux yeux de diamant que vient transpercer la flèche fatale du héros.

  • Pas de panique, reprit le Militant comme un forcené, en récitant pour la quatrième fois d’affilée son texte, rédigé à l’avance pour aider les cadres du Parti à faire face aux rassemblements pouvant impliquer un ou plusieurs éléments incontrôlables, ce qui est fréquemment le cas lors des catastrophes naturelles, émeutes et autres prises d’otages…
  • … Puis, il se redressa violemment, dirigea un regard encore plus pénétrant vers le ciel et arrondit de nouveau son torse, telle une statue d’airain glorifiant la marche en avant du peuple cubain vers le communisme caribéen, seul à avoir un avenir indubitable…
  • … D’un geste retenu, il fourra son antisèche révolutionnaire dans la poche plaquée contre sa poitrine musclée, que moulait une chemise kaki ; fraîchement repassée, élégamment cintrée. De sa senestre redevenue libre (hourrah ! hourrah ! hourrah !) il recoiffa avec vigueur ses cheveux noirs coupés en brosse, pour dégager son front protubérant, brillant de sueur comme une canette de Pepsi sortie du freezer. Exercé à détecter le moindre mouvement suspect, alors qu’il discourait avec conviction, il avait aperçu – du coin de son troisième œil ? – les photographes et les journalistes qui s’étaient réunis peu à peu dans ce qui, jusque-là, avait constitué la cour de l’hôpital…
  • … Malgré sa pose étudiée, la presse officielle avait l’air d’attendre quelque chose de plus médiatique que les propos ampoulés et maladroitement emphatiques d’un notable de district embourbé dans son rôle mi-salvateur, mi-persécuteur…
  • … Même lorsque l’escalier de l’hôpital s’effondra à son tour faisant vibrer le bâtiment sur ses fondations et que la foule eut un second mouvement de frayeur, les représentants des médias demeurèrent de marbre… Décontenancé, le Camarade se tut, alors que l’excavateur figea brusquement ses chenilles jumelles. L’instant d’après, son gigantesque bras articulé commença à s’ériger vers le sommet de l’édifice à moitié écroulé.

Par pur réflexe de cadre du Parti, le notable anonyme dégagea du fond de sa poche son papier apocryphe. Le défroissant d’une seule main contre le haut de sa cuisse, il le porta devant ses yeux, avant de poursuivre sa lecture là où il l’avait interrompue.

– Pas de panique, camarades ! Tenez-vous prêts ! Dirigez-vous calmement vers la sortie. Dans l’ordre, si possible. Afin de faciliter le travail des équipes de sauvetage, veuillez préparer vos Bulletins d’Identité.

Heureusement pour Albano, celui-ci n’écoutait plus. D’un seul geste, il aida Ofelia à se relever. Ensuite, prenant Lorèna dans ses bras, tous trois s’approchèrent, même s’ils le redoutaient, du rebord dentelé. La jonction qu’opéra le conducteur de la pelleteuse mécanique s’avéra parfaitement millimétrée ; l’extrémité supérieure de son excavateur vint se placer dans le prolongement exact du plancher de la salle de travail : l’instant d’après, Ofelia, Albano et Lorèna se retrouvèrent comme par enchantement dans la pelle qui surmontait le bras télescopique de l’engin. Mais, alors qu’ils s’apprêtaient, enfin, à entamer la course vers le sol tant espéré, le bruit d’un moteur si puissant qu’il en était surnaturel se fit entendre dans les airs. Redressant la tête, Albano découvrit un hélicoptère, huit ou dix mètres au-dessus d’eux. Une splendide nacelle trois places, entièrement équipée et tendue de brocart cramoisi, descendait dignement vers eux, tandis qu’à travers les ouvertures vitrées de l’Alouette « Made in France » l’on pouvait deviner la fameuse casquette et l’uniforme de parade du Commandante, le Premier Fils de l’Ile. Obéissant au signal d’un Maître des Cérémonies invisible, les appareils photos se mirent à mitrailler l’air avec frénésie, tandis que journalistes dûment accrédités, simples pigistes, correspondants locaux et envoyés spéciaux prenaient des notes exaltées, dans leurs calepins dont tous les téléspectateurs savaient depuis des lustres qu’ils étaient pré-imprimés sur les conseils éclairés d’une commission interministérielle polyvalente. Cette dernière réunissait la Jeunesse, les Sports, la Propagande et la Culture, sous le haut patronage de sa Majesté… Mille excuses, je veux dire « du camarade Président », bien sûr !

Le pilote du Lider Maximo était au moins aussi habile qu’avait su l’être le conducteur de l’engin terrestre : les « trois héroïques survivants de ces terribles journées de janvier » purent prendre place dans la nacelle avec autant d’aisance que s’ils étaient montés dans un autobus rentrant vide au Dépôt. Quasi-miraculeusement, l’Alouette périt immédiatement au-delà de l’horizon, emportant Ofelia, Albano et Lorèna dans ses griffes de condor en acier brossé ou, selon des chroniqueurs plus prosaïques, en métal argenté.

  • Flottant dans les airs avec la bienveillance d’un étendard déployé, la figure tutélaire du Camarade Secrétaire Général, qu’encadrait une barbe envahissante, offrait un large sourire patriotique et optimiste aux photographes obscurs en quête d’images hagiographiques…
  • … Le vol dura quatre-vingts minutes, pendant lesquelles on se serait cru dans le roman paronyme du camarade Jules Verne.

Semblable (Niveau « tous », 1 mn)

Ce qui est semblable est inexistant…

(Dicton différentialiste)

Souvenirs d’enfance (Niveau « tous », 2 mn)

Ici, dans ce pré isolé de la Sierra Maestra, situé à plusieurs kilomètres du village le plus proche et à la lisière de la forêt tropicale, les parents d’Albano, les Davilla, se sentent en sécurité. Avec eux, douze autres familles partagent la langue policée des dieux indo-européens, le sanskrit. Ce sont des « roms », des tsiganes de vieille souche ou des métis aux racines plus récentes, lorsqu’il s’agit, et c’est loin d’être rare, d’anciens enfants volés. Ces « romanichels », ces « égyptiens », comme ils se disent eux-mêmes parfois, ces « bohémiens », en un mot ces « gi-tans », ont aménagé leurs caravanes pour un campement invisible aux regards myopes des « gadjé »[7]. Les maîtres artisans y forgent les cribles ou les passe-thé, fabriquant écumoires, égouttoirs, et autres passoires, façonnant des passettes et des tamis fins comme la toile d’araignée. Ils y côtoient les funambules du chaudron, les acrobates de la bassine, les experts des poêles à frire et du poêlon, les voltigeurs des braisières, les trapézistes de la lèchefrite, pour lesquels le cuivre et l’étain n’ont aucun secret. Des magiciens, arrachant à l’os des démêloirs et, au bois, fourches, râteaux,  fuseaux, cuillers, fifres et pipeaux ; des voyantes qui savent tirer les cartes, prédire l’avenir dans les grains de maïs et faire revivre le passé grâce au marc de café ; des sorcières qui préparent des filtres pour lier ou délier les âmes et les corps ; des violonistes talentueux, des flûtistes d’exception, des virtuoses du piano à bretelles. L’odeur de l’herbe fraîchement coupée est exaltante. En cette nuit d’été tropical, Albano, qui bientôt fêtera ses dix ans, dormira dehors, à l’écart des caravanes, loin des chevaux, des chiens, des carrioles. En attendant, il contemple le ciel et dénombre les étoiles filantes. Depuis toujours, il suit ses parents sur les routes et les chemins qui sillonnent l’île d’Est en Ouest. Si, en ces temps troublés, les gendarmes attrapent son père, un « gadjo »[8] – issu d’une riche famille italienne – ayant tout abandonné pour la belle rom qui lui promettait amour, gloire et fortune en caressant de ses doigts fuselés les lignes de la main, celui-ci risque de périr en prison. Quant à sa mère, une fière princesse tsigane, si les patrouilles l’arrêtent, celle-ci pourrait bien finir sa vie comme esclave sur une plantation. Subitement, Albano entend des bruits bizarres ; avec les gestes vifs d’un félin à l’affût, il se lève, puis se rapproche du camp sans être vu. Le tronc creux d’un arbre proche où il a l’habitude de se glisser lorsqu’il veut être seul va l’abriter cette fois encore. À peine s’est-il dissimulé à l’intérieur du refuge végétal, que d’inimaginables cris d’effroi commencent à fuser de toutes parts. Des silhouettes paniquées se hâtent sans but apparent. Ensuite, le temps se coagule : des langues de feu démesurées encerclent les romanichels. Leur pourlèchent l’épiderme, tandis que, sous l’action conjuguée des lance-flammes, tout s’embrase. En un clin d’œil, une effroyable exhalaison de chairs calcinées, d’ongles brûlés et de cheveux carbonisés percute les poumons d’Albano, pendant que ses parents, irréparablement enlacés, sont réduits en cendres.

Survol (Niveau « tous », 3 mn)

L’hydravion quitta la mer quinze minutes avant minuit. Une heure plus tard, ils atterrissaient sur un aérodrome « privé » (ici, synonyme pour clandestin), situé aux environs de Cali. Là, ils durent monter immédiatement à bord d’un avion SA 2 – 37. Dégoulinant de capteurs forward looking, l’appareil, qui représentait à l’évidence le dernier cri en matière d’intelligence organique et de lutte contre les narcotrafiquants (sic !), avait été expressément – bien qu’indirectement – commandé à la Schnitzel Aircraft Corp. de Los Angeles, pour neuf millions de dollars, payables à l’avance sur un compte numéroté domicilié aux Bahamas. Albano était extrêmement préoccupé ; il remarqua malgré tout que l’aménagement intérieur de l’engin était somme toute assez semblable à celui qu’il avait pu discerner sur l’Aguila. Avec Ofelia, ils y trouvèrent la même profusion d’objets de luxe dépareillés coexistant avec ce qui se faisait de mieux en matière de surveillance électronique : vision infrarouge, radar à recherche sur 360°, système DF (Direction Finder), radiogoniométrie de quatrième génération… Malgré la tension, Albano et Ofelia s’assoupirent un bon moment. Pour la petite Lorèna aussi tout se passait merveilleusement bien : elle n’avait pas pleuré une seule fois depuis Miami. Ils se réveillèrent avec le jour. À travers le hublot, Albano aperçut une immense forêt tropicale qui s’étendait à perte de vue.

  • C’est ici que commence l’Amazonie, señora, répondit un Colombien à la question muette que lui adressa Ofelia.

Peu après, l’avion atterrit, sans surprise, sur un aérodrome qu’escamotait la forêt vierge. Albano, Ofelia et Lorèna étaient enfin arrivés à destination.

  • Bienvenue à La Plantacion.

Albano apprendrait plus tard que celle-ci était située à l’extrémité Sud-Est du pays, près de la frontière avec le Pérou et le Brésil. Il s’agissait d’un territoire de vingt mille kilomètres carrés environ, délimité au Nord par la ville de Santa Clara, à l’Ouest par Lareto et à l’est par Laeticia. Au-dessus de cette immense zone située à environ mille kilomètres de Bogota flottait un seul drapeau, celui que les épiques explorateurs du Cartel de Cali y avaient planté. Toujours plus tard, Albano et Ofelia apprendraient que, à La Plantacion, l’on pratiquait une arboriculture, certes, limitée à une seule essence, mais malgré cela scientifique et intensive. Et que ce vaste territoire, avec ses laboratoires ultra perfectionnés aurait pu figurer en bonne place dans le livre des records. En effet, l’on y produisait soixante pour cent de la cocaïne colombienne, dont la qualité, reconnue de tous, s’était vu attribuer plusieurs fois le label Gold Exportacion, ainsi que l’Award de la « meilleure poudre », décerné par un large jury, international encore qu’informel, de dealers et de consommateurs avertis, lesquels se réunissaient chaque année au cœur neutre et huppé de l’Europe. En Suisse. À Zurich. Dans une salle de conférences prestigieuse du quartier des affaires.

  • C’est vous le médecin, c’est vous don Albano, demanda en guise de salut un jeune homme essoufflé qui sauta aussitôt à terre d’une Jeep flambant neuve, pour s’approcher d’eux en courant.
  • Oui, c’est bien moi, répondit Albano.
  • Venez, venez vite, s’il vous plaît.
  • Et ma femme ? Et ma fille ?
  • N’ayez crainte. Notre limousine n° 6 est déjà en route pour venir les chercher. Mais nous devons nous dépêcher. Allez, montez ! Vite ! S’il vous plaît…

Ce qu’Albano fit. Pendant le trajet, l’homme lui expliqua que, s’il était praticien lui-même, sa spécialité ne lui était d’aucun secours, puisque sa spécialité était la chirurgie plastique et réparatoire. C’est lui, en effet, qui dotait les caïds du cartel et leurs séides d’une nouvelle physionomie, lorsque ceux-ci décidaient de prendre une retraite bien méritée aux îles Hawaï, à Tahiti, aux Bahamas, aux Philippines, en Thaïlande, à Singapour.

  • Seulement ici, je ne suis pas dans ma clinique de Bogota, continua le docteur Germàn. Et il n’est pas question que l’on y transporte notre patient.
  • Je sais, répondit Davilla.

Vingt-quatre heures plus tard, le frère aîné du Capitan de l’Aguila et numéro deux du Cartel de Cali, dont Albano ignorait toujours le nom, était tiré d’affaire. Une semaine après, alors que sa convalescence était pratiquement achevée, il fit venir Albano à son chevet pour lui parler.

– Je vous dois la vie, don

– Ce n’est rien. Les vôtres ont beaucoup fait pour la mienne.

– Ce n’est pas la même chose. Du tout.

– Vous vouliez me parler ?

– Oui, je vous dois la vie, comme je vous le disais. En même temps, si je vous laissais repartir je devrais vous tuer. C’est la règle et personne ne peut l’enfreindre. Ni vous, ni moi, personne.

– Mais, qu’allons-nous faire ici ?

– Pour l’instant, reposez-vous. Vous et les vôtres serez traités avec tous les égards dus à mon médecin personnel, et à un ami qui m’a sauvé d’une mort certaine. Prenez votre mal en patience, profitez de la vie et je vous promets que d’ici quelques années vous pourrez partir où vous voudrez. Tout au long de votre séjour parmi nous, vous toucherez mille dollars pour chaque journée qui passe. En moins de trois ans vous serez millionnaire. Qu’en dites-vous ?

– Ai-je le choix ?

– Pas vraiment, en tout cas. Et puis, pensez à la petite. Ici, nous ne sommes pas à Cuba : les bonnes écoles coûtent cher, très, très cher.

– T –

Tortue (Niveau « tous », 2 mn)

C’était en août et il pleuvait à tout rompre. Je traversais au pas de course le Jardin des Plantes de la Capitale, que je connaissais bien car j’aimais m’y promener par beau temps, surtout au printemps. Les allées étaient larges et les WC très propres. J’aurais passé des heures à déchiffrer les inscriptions apposées sur les arbres centenaires ou devant les parterres fleuris. Certains mots, comme « officinalis » ou « vulgaris » retenaient alors toute mon attention. Au loin, entre le feuillage abondant et les nuages, je pouvais discerner les cheminées d’une centrale à charbon. Le paradis, pour moi, était sur Terre, là, à portée de main. En ce jeudi après-midi, j’ai dû m’arrêter un instant, malgré la pluie battante. Pour nouer plus facilement mon lacet défait, j’ai lâché mon cartable et j’ai posé mon pied gauche sur le rebord mousseux d’un bassin. À quelques centimètres de ma chaussure trempée, un vrai torrent déversait sa boue noire dans l’eau du bassin. L’unique locataire visible de l’endroit, une tortue effrayée, tentait de sauver sa carapace, mais se trouvait placée juste au-dessous de ce qui ressemblait à une coulée aveuglante de béton. En me penchant en avant, je pus la saisir, d’une seule main. L’animal avait rentré sa tête ; ses membres s’agitaient en l’air, impuissants. J’ouvris ma serviette et j’y laissai tomber l’animal. En rentrant chez moi, j’en fis cadeau à un gamin. Lequel, après avoir essayé de noyer la tortue dans un tonneau à choucroute, puis de la promener en laisse en affirmant qu’il s’agissait d’un pékinois croisé avec un crocodile, s’en débarrassa dans le parc le plus proche.

Trahison (Niveau « tous », 9 mn)

Depuis la défaite infligée à Trujillo, le Commandante Abril et son groupe sont devenus célèbres. La rançon de trois millions de dollars pour qui le prendrait vif ou mort, était la meilleure preuve qu’il faisait peur ou, tout au moins, qu’il représentait une menace réelle pour le Pouvoir. Avec ses combattants capables de frapper à distance comme la foudre, Abril ne reculait devant aucun obstacle. L’instrument que les guérilleros avaient fait évoluer pour se mouvoir avec rapidité était le muscle, moteur bien connu pour sa capacité à générer un mouvement mécanique grâce à l’énergie emmagasinée. Et c’est aussi avec leurs muscles que les hommes d’Abril avaient pris d’assaut le Palais de Justice de Bogota, en plein jour, pour libérer trois guérilleros de l’ELN, alors que ces derniers y étaient jugés pour haute trahison. Sur les routes reliant Santa Marta à Bucaramanga et, respectivement, Bogota à Armenia, Abril avait mis en place des péages sauvages, tenus par des camarades dévoués à la cause. L’argent collecté était redistribué aux œuvres pour les pauvres. Son groupe, le Front 42 bis, avait même réussi à détourner un appareil dans lequel se trouvait le Directeur adjoint de la CIA, alors que celui-ci s’apprêtait à quitter la Colombie, après y avoir présidé un colloque sur la guerre contre les narcotrafiquants. Le montant de la rançon demeura secret, mais l’argent ainsi obtenu permit aux FARC de financer un hôpital ultramoderne pour les plus démunis, en plein centre de Cali. Au fil des ans, Abril était devenu une légende vivante. Sorte de Superbarrio immortel, des chansons lui étaient consacrées et des quartiers d’invasion (euphémisme bureaucratique pour désigner les bidonvilles) portaient son nom dans toutes les villes de Colombie. Une série de bandes dessinées retraçant ses aventures réelles ou imaginaires circulait même sous le manteau à Bogota : sous les traits du Sous-Commandante Deciembre, il en était l’éternellement jeune et intrépide héros. Dans chaque famille, les hommes levaient le verre à sa santé, alors que les prêtres, lorsqu’ils n’essayaient pas de rejoindre ses troupes, priaient publiquement pour lui du haut de leur chaire à la fin de la messe dominicale. Tout aurait pu continuer de cette façon jusqu’à la fin des temps, d’élection sénatoriale en suffrage présidentiel. Cependant, peut-être dépassé par son aura, le Commandante commit, dans un contexte politique, économique et social très difficile, une grave erreur de jugement. Progressivement, ces machines à survie appelées « Front », « Armée » ou « Mouvement », avaient découvert comment exploiter le travail des paysans, des classes moyennes, des commerçants. Elles avaient trouvé des astuces de plus en plus ingénieuses pour gagner en efficacité dans leurs diverses façons de vivre et avaient même inventé de nouveaux modes d’existence, voire de nouveaux buts, lesquels n’avaient plus rien à voir avec les idéaux révolutionnaires d’origine. Cela avait commencé avec les prises d’otages. De moins en moins rationnelles, d’idéologiques celles-ci finirent par devenir tristement crapuleuses. Les premiers enlèvements avaient été planifiés, préparés avec soin et dûment ciblés, les guérilleros s’emparant uniquement de personnalités connues pour leurs positions politiques ultra-conservatrices, pour leur conduite financière scandaleuse ou les deux : l’opinion publique applaudissait des deux mains à chaque action menée, estimant qu’il s’agissait d’une vengeance personnelle des faibles contre les tout-puissants, latifundiaires, banquiers, industriels ou sénateurs véreux. Pour laisser la vie sauve à ces sangsues, aucune demande de récompense ne paraissait démesurée : 200 kalachnikov, le prix habituel, semblait même constituer une requête modérée. Il n’en fut pas de même lorsque des inconnus, petits commerçants ou médecins de quartier, furent, à leur tour, arrêtés. Même 10 000 pesos représentaient une somme trop forte pour ces pères de famille surendettés, dont les ressources étaient limitées. Surtout, quelle injustice, pensaient tous ceux – de plus en plus nombreux dans un pays devenu exsangue – qui étaient dans la même situation générale que ces infortunés… Malgré tout, l’entrée des guérilleros dans les réseaux liés au trafic de drogue, voilà ce qui frappa l’opinion presque plus que ces impôts révolutionnaires abusifs. En bons voisins des narcotrafiquants, certains « camarades » avaient accepté des petits boulots. Etre gardien de plantation, coursier ou garde du corps permettait d’améliorer l’ordinaire. Les Commandantes historiques fermaient les yeux sur ces combines lamentables, d’autant que, selon le principe de « l’impôt imposable », une partie des fonds ainsi récoltés était utilisée pour acheter des armes et des munitions. Seulement, en gestionnaires de carrière avisés, et le Glissement Vieillesse Technologie aidant, ces modestes apprentis se mirent à viser des postes à responsabilité : gérant de Plantation S.A., Président Directeur Général de labo clandestin, chargé des affaires financières, contrôleur de gestion, manager, superviseur des Prétoriens… Les sommes en jeu devinrent vite impressionnantes, les millions se comptant désormais en dollars US. Qu’il fallait gaspiller, si possible de façon ostentatoire. Filles faciles, alcool et drogue se déversant à flots, bagarres dont les victimes étaient comme par hasard de simples passants, sommes astronomiques perdues en une nuit au casino, les guérilleros firent scrupuleusement chacun de ces apprentissages abominables. Les prêtres à la messe et avec eux les honnêtes gens de toute confession commencèrent à prendre leurs distances vis-à-vis de ces nouveaux révolutionnaires. Lesquels n’essayaient plus de transformer le monde comme ils n’avaient cessé de le promettre, mais tentaient seulement de s’emparer d’une place de choix au banquet perpétuel des dupes, où les aisés étaient servis avec mille courbettes, alors que les misérables devaient s’entretuer pour quelques épluchures putrides. Lorsqu’un commando armé fit exploser une bouteille de gaz dans une église populaire à l’heure de la messe, faisant soixante-trois morts et presque deux fois plus de blessés, l’opinion changea définitivement de camp. La chance d’Abril, aussi. Ces dérives, désastreuses pour l’image des guérillas en général et des FARC en particulier, n’impliquaient aucunement le Commandante Abril, le jugement à son égard demeurant excellent, à travers le pays. Les réactions de la population, pourtant de plus en plus hostiles aux camarades, ne seraient donc pas responsables de sa chute tragique. Non, son erreur, toute personnelle, fut ailleurs : un beau jour, Abril décida de créer, dans la région de Cauca, une République Révolutionnaire Autonome Communiste, CRRAC, pour les intimes ! Le lendemain, dès leur première édition, tous les quotidiens du pays consacraient leurs titres à cet événement inouï. Reuter, l’AFP, et jusqu’à l’Agence albanaise Intra-Press s’en firent l’écho perplexe. À midi, dans une allocution télévisée retransmise en direct depuis son Palais, le Président de la République décréta l’état de Commotion Interne Généralisée, pour une durée indéterminée. Le même soir, Abril acceptait de recevoir l’éditorialiste-vedette d’un quotidien conservateur de Bogota, pour une interview exclusive, afin de présenter son programme politique, économique et social aux Colombiens. Lorèna était majeure depuis quelques mois, et Felipe n’avait pas encore fêté ses vingt-et-un ans lorsque son père, le Commandante, mourut, odieusement assassiné : ayant obtenu d’Abril la permission de prendre des notes au cours de son interview, le journaliste, trahissant les lois les plus élémentaires de l’hospitalité, lui avait aussitôt planté en pleine figure un stylo dont l’encre avait été remplacée par du curare. Nombreux furent les camarades qui avaient envie de tout abandonner. La mise à mort de l’assassin, dont le corps horriblement mutilé, mais que l’on se garda de rendre méconnaissable, fut déposé sur les marches du Palais Présidentiel, ne les consola guère : la perte que les forces du mal venaient d’infliger aux purs chevaliers de lumière, était incalculable, colossale. Doucement, les guérilleros revinrent néanmoins à la raison. Alors que, à l’instar de Felipe et de Lorèna, beaucoup d’entre eux avaient le cœur brisé et les yeux encore rougis par les larmes, les principaux lieutenants de l’ex-Commandante se retirèrent pour délibérer. La décision de ce conseil de guerre endeuillé fut prise à l’unanimité : en aucun cas, le combat ne devait cesser. Il allait même devenir impitoyable, pour se transformer en une ample révolte. Des appels à la grève générale seraient lancés et il faudrait combattre jusqu’à la victoire finale. Il deviendrait impérieux d’élargir les bases historiques des FARC, d’incorporer les paysans, d’associer les indigènes, de nouer des alliances avec les autres mouvements de guérilla et, si nécessaire, même avec les narcotrafiquants. Ce serait la révolution ou la mort. Le symbole vivant de cette belligérance sans merci était tout trouvé : il paraissait indispensable de désigner le jeune Felipe comme nouveau Chef de Guerre. Lui, et lui seul, pourrait rassembler sous la bannière de son père assassiné tous ceux qui voulaient changer de monde, à commencer par leur pays.

  • Vive la mort ! Vive Felipe ! Que viva Felipe ! Vive el Commandante Felipe!

Moins d’un mois après son intronisation en tant que Commandant Suprême du tout nouveau Front Abril Révolutionnaire de Colombie, Felipe était crédité d’une notoriété incroyable : seul un autre Commandant – le Français Cousteau ! – bénéficiait d’autant d’opinions favorables. À lui seul, le jeune commandant incarnait tous les opprimés des villes et des campagnes. Il constituait leur étendard et à ce titre serait leur vengeance. Tous attendaient un signal pour mettre le pays à feu et à sang, pour renverser à jamais le duopole libéralo-conservateur, l’hydre lubrique qui vidait le pays de son sang et dont l’immoralité n’avait d’égal qu’une soif perverse de pouvoir, de sexe et d’argent. Felipe était conscient des espérances placées en lui. Mais, le fils du Commandante Abril n’était pas son père… Aux combats qu’enfant, puis adolescent, il adorait, depuis quelque temps, il préférait les discussions, les échanges d’opinions. Idéologiques. Polémiques. Politiques, philosophiques, économiques. Et même, parfois, les conversations sans conséquence, à bâtons rompus. Aussi, dès qu’il le pouvait, substituait-il aux séances d’entraînement physique, qu’il trouvait désormais d’une violence inutile, les tête-à-tête avec Lorèna. Celle-ci ne s’avouait pas non plus l’amour qu’elle portait au jeune homme. Ce sentiment pulsait en elle depuis longtemps, non pas concentré dans un coin particulier de son corps, mais présent dans chacune de ses cellules ; elle en possédait environ un millier de millions de millions. Seule Tamara, qui continuait à leur rendre visite de temps en temps, avait deviné la force des sentiments qui unissaient les deux jeunes gens sans que ceux-ci, pourtant premiers concernés, s’en fussent le moins du monde aperçu. Cependant, par jalousie peut-être ou parce qu’elle craignait de perdre son amie, celle-ci ne leur en avait jamais parlé. Lorèna préférait penser à Felipe comme à un frère, ce qu’il était – d’un certain point de vue. En tout cas, elle était certaine d’une chose : pour sauver la vie de Felipe, elle aurait renoncé sans hésiter à défendre la sienne. Sentant que le pays, proche de l’apoplexie sociale, risquait de se transformer en un énorme brasier, la classe politique avait, avec sa créativité habituelle, imaginé une très habile réplique. Le Président, vigoureusement soutenu en cette occasion par une forte majorité du Parlement et appuyé par plusieurs sénateurs, proposa lors d’une émouvante allocution télévisée de plus de trois heures un pacte d’union nationale destiné à toutes les guérillas sans discrimination, que celles-ci fussent pro-cubaines (B 52), pro-cambodgiennes (P2), pro-marxistes (K7), pro-maoïstes (U ’2), pro-sandinistes (V : 3), pro-marxistes (B 2 B) ou, pro-marxistes (M-19). Ces différents mouvements étaient donc solennellement invités à déposer les armes sans tarder.

« – … pour se constituer comme formations politiques à part entière !!! », termina le Président sous les salves d’applaudissements des élus de droite, de droite et, même, de droite. Une trêve d’une durée de trois mois pour l’avenir de la Colombie fut immédiatement instaurée par décret, assortie d’une entière immunité couvrant tous les actes de violence passés, ainsi que de nombreuses garanties, assurance-maladie, minima sociaux, voire RMI, pour les guérilleros prêts à abandonner le maquis.

L’armée reçut l’ordre de se retirer de tous les Fronts où des combats contre les FARC, l’ELN, les M-16, 17, 18 ou 19 étaient susceptibles de mettre en péril le processus de paix engagé par le pouvoir. Dès le lendemain, des manifestations populaires de soutien furent organisées, dont la presse, unanimement conspuée après le féroce assassinat d’Abril, se faisait scrupuleusement l’écho. Le peuple en avait assez de cette guerre civile larvée qui mettait le pays à genoux depuis des décennies, sans jamais dire son nom. À Cartagena comme à Cali, à Bogota et dans les plaines, depuis la côte Caraïbe et jusqu’à l’Amazone, les mères de famille et les commerçants, les paysans et les cols blancs, voulaient y croire et tous sortaient dans la rue pour le clamer. Cela ne pouvait être un leurre. Un tel piège n’existait pas. Le cynisme des gouvernants n’était pas à ce point odieux. Il était donc possible de réformer ce pays terrible et magnifique par la seule voie démocratique. Sans aucune aide de la part des gringos. Dans les bureaux, dans les magasins, le soir à la maison, l’on ne parlait que de cela. Au cours des semaines qui suivirent l’initiative du Président, un espoir immense, illogique s’empara de tous les Colombiens. Au sein du Front 42 bis, l’ancien groupe dirigé par Felipe, les avis étaient partagés. Les combattants expérimentés étaient méfiants. Ne doutant que d’eux-mêmes, les plus jeunes pensaient avoir gagné. Tous étaient fatigués par tant d’années de combat.

Train (Niveau « tous », 2 mn)

Ce jour-là, je devais attendre mon beau-frère, qui rentrait en train à la Capitale. Je dis « en » train, mais, vous le savez bien, nombreux sont ceux qui faute de place, parce qu’ils n’ont pas de quoi s’acheter le billet, ou simplement pour resquiller, voyagent sur le train plutôt que dedans ! Gare du Nord, le quai était bondé. Le train était à peine arrivé, quand des cris inhabituels se firent entendre. Deux ou trois hommes qui se trouvaient sur le wagon de tête agitaient les bras pour nous signifier que quelque chose d’important, peut-être un drame, avait eu lieu. Un mauvais pressentiment me fit grimper, en même temps que quelques autres personnes, sur la voiture en question. Bras et jambes écartés, immobile, un jeune homme d’une vingtaine d’années se trouvait allongé sur le dos, en travers du toit du wagon. Il était en bras de chemise et portait un vieux pantalon en flanelle. Ses chaussures étaient pleines de boue desséchée. Le pantalon, retroussé, lui remontait jusqu’aux genoux. Ses tibias, ses péronés aussi, étaient recouverts non de peau, mais d’écailles grisâtres, de la dimension d’un ongle de pied sale et mal coupé. Ses yeux étaient ouverts. Sur son visage se lisait une horrible surprise, qui n’était pas encore de l’effroi. Heureusement, ce n’était pas le jeune frère de ma femme. Soulagé, j’aidai à le soulever : ses cheveux paraissaient humides et collants ; sous sa nuque, le sang formait une énorme tâche marron, aux contours irréguliers. Encore sous le choc, les témoins de l’accident nous racontèrent que la victime était assise en tailleur et tournait le dos au sens de la marche, lorsque sa tête avait heurté, quelques centaines de mètres seulement avant la gare, le bras métallique d’un signal qui surplombait la voie, à quarante centimètres tout au plus du toit recourbé du wagon. Nous déposâmes le corps à même le quai, mais un peu à l’écart. Je dus jouer sérieusement des coudes pour me rapprocher à nouveau du train. J’étais à hauteur d’une porte, lorsque, juste à côté de moi, un vieil homme glissa soudain, pour tomber sur la voie. Encore tremblant, j’agrippai ses bras et le tirai avec force sur le quai. Plutôt que de me remercier, le sac à vin, qui empestait l’alcool, tourna vers moi un regard furieux et, dégageant brutalement ses bras que je serrais encore, cracha avec mépris à mes pieds, avant de s’éloigner en marmonnant, je ne sais quelles immondes injures.

Tremblement de terre (Niveau « tous », 4 mn)

  • Souviens-toi, mon amour. La Havane était plongée dans l’obscurité. Comme l’éclairage public, le téléphone, la radio d’État et la Télévision avaient cessé de fonctionner. Les voitures sillonnaient les rues à tombeau ouvert ; dans leur course folle à travers la ville en détresse, les bruits de klaxon étaient assourdissants. Un dépôt de munitions proche du port avait explosé et les flammes se hissaient jusqu’au ciel. Un nuage tout-puissant fait d’opaques poussières dissimulait la lune et les étoiles.
  • En ville, des attroupements s’étaient formés spontanément, qu’éclairaient des bougies et des lampes à pétrole surgies de nulle part. Des vieillards portant beau des hauts de pyjama rayés et des pantalons de ville froissés priaient à voix haute ou murmuraient en silence. Des jeunes gens en caleçon ou qui s’étaient rhabillés dans le noir narraient à leurs voisins surexcités comme aux inconnus les exploits qu’ils étaient en train d’accomplir durant les instants ayant précédé le désastre, où ils se trouvaient au moment du sinistre, ce qu’ils avaient vu, ressenti, entendu, ce qui était arrivé aux leurs, à leur maison, à leur chat, répétaient ce qu’on leur avait rapporté, exprimaient hardiment ce qu’ils croyaient savoir, faisaient part de leurs réflexions, évoquaient leurs craintes.
  • Hormis des vitres soufflées et quelques tuiles tombées sur les trottoirs ou dans les courettes, le centre-ville historique semblait avoir été préservé. Protégé comme par miracle.
  • Néanmoins, à la faveur du temps habituellement clément en cette saison, poussés par l’instinct de survie qui s’éveille tel un cobra royal pour surplomber nos consciences dès qu’un danger commun surgit, mais aussi par peur des répliques, nombreux furent ceux qui firent le choix de passer la nuit dehors. Somnolant dans les parcs ou reposant parmi les tombes du cimetière Christophe Colomb, autant d’endroits protégés, puisque suffisamment éloignés de toute construction risquant de s’écrouler en cas de nouveaux soubresauts.
  • Rares étaient ceux qui s’abstenaient de diriger leurs pas vers les lieux saints : malgré l’heure tardive et l’athéisme facial ambiant, les portes de la cathédrale San Cristobal avaient été providentiellement ouvertes, tout comme celles de l’église del Espiritu Santo, seule à pouvoir donner asile en toute légalité aux personnes traquées par les autorités.
  • D’incoercibles rumeurs de pillage circulaient déjà à travers la ville. En revanche, l’on était sans nouvelles des habitants qui résidaient en banlieue. L’information manquait également pour les ouvriers en nocturne.
  • D’autres bruits, concernant les conséquences directes, matérielles, voire dialectiques du séisme se répandaient comme une traînée de poudre. Plusieurs immeubles, pourtant récents – ou justement pour cela – se seraient écroulés dans la zone industrielle du Nord de la Havane. Au total, il semblait que les victimes gisaient par milliers sous les décombres, un peu partout dans la Capitale. Un immeuble de quatorze étages se serait même effondré sur un autobus, une guagua[9] bondée de monde. Mettant à profit la confusion ambiante, le quartier de la Rampa, avec ses agences de voyage, ses clubs de jazz, ses cinémas, ses restaurants et ses hôtels parmi lesquels le Havana Libre – que Fidel avait rendu célèbre en y installant son QG lors de sa prise de pouvoir – en un mot, tout le cœur du Vedado, se serait même détaché de la terre ferme et, après avoir franchi plusieurs barrages de milice impuissants, se serait mis à dériver vers la haute mer, pour voguer tranquillement en direction de Miami. Le Palais du Lider Maximo aurait été remplacé par un gigantesque cratère lunaire, lequel avait également fait disparaître, notamment : le Théâtre Nacional, le MININT, la Très Grande Bibliothèque TM et le Terminal des Autobus Inter Provinciaux. Non, finalement la zone en question serait restée intacte, prodigieusement épargnée par les événements.
  • Dès le lendemain matin, on allait réaliser que la situation était encore plus grave qu’on ne l’avait supposé dans les instants de panique ayant suivi le cataclysme.
  • Un deuil national de trois jours fut instauré par décret, tandis que, grâce à la proverbiale célérité du Ministère de l’Intérieur, l’état d’urgence civile extrême s’installa immédiatement, pour une durée indéterminée ; les portes des écoles et des Universités furent fermées à double tour. Tous ceux qui étaient suspectés d’être en âge ou en capacité de porter un uniforme furent promptement mobilisés : l’armée et ses soldats, la milice avec ses Forces Spéciales, les gendarmes, les gardes-champêtres, les coiffeurs, les portiers, ainsi que les gardes patriotiques et les boulangers, ce qui au total représentait 96,69% de la population.
  • Porté par un strict élan patriotique, le Comité Central décida d’accepter l’aide internationale d’urgence, tandis que LM&SG (abréviation câline pour désigner le Lider Maximo et Secrétaire Général) dut interrompre son safari angolais, afin de réintégrer sa Capitale au plus vite.
  • Lorsque, au bout de quatre-vingt-huit heures de silence absolu, la Radio et la Télévision reprirent le cours de leurs émissions, l’on sut enfin pourquoi, malgré le blocus – que José Marti nous avait promis, mais que seul Fidel avait accompli ! – d’énormes avions cargo ne cessaient de survoler le Territoire-Nacional© : faisant montre de solidarité, la France avait choisi d’offrir au peuple ami en détresse que nous étions 214 327 exemplaires du Tome 3 – couvrant l’espace linguistique qui sépare les mots Cabale et Fuyard – du Grand Larousse En Dix Volumes.

Lorèna avait poussé son premier cri le lundi 6 janvier 1977, à 21 heures et 25 minutes, quelques instants seulement après l’arrêt irrévocable de l’unique IBM 360 dont pouvait s’enorgueillir le pays. Placée comme une idole, au sommet d’un bâtiment totem élevé selon les plans recyclés d’un arc de triomphe censuré, l’impérialiste machine, aussi crainte qu’adorée, avait opéré une chute fatale : après la troisième ou quatrième secousse de la soirée, le plancher en verre trempé de son dôme dédié avait fini par céder, pour l’entraîner avec fracas vers le sol, dans un vortex de cartes perforées. Au même instant, les oscillographes du CNES©, le Centro Nacional d’Etudes Sismiques que l’IBM commandait, cessèrent également d’avoir la moindre activité. Le tracé des sismographes situait les secousses enregistrées entre 7,6 et 7,9 degrés. Sur l’échelle de Richter, au moment précis où la petite Lorèna voyait le jour, son pays natal était éprouvé par l’événement le plus dramatique de son histoire contemporaine. L’alerte fut donnée le lendemain matin par l’équipe médicale, qui n’avait pourtant pas hésité à abandonner Ofelia alors que celle-ci était sur le point d’accoucher.

  • Un instant, Albano ! Puis, changeant de voix. Aussitôt qu’ils avaient disparu par la porte de service éventrée, la Maïeuticienne, le Médecin de Garde et le Camarade Anesthésiste s’étaient retrouvés trente mètres plus bas, sur un amas d’immondices mouvantes recouvertes de gravats.
  • S’extrayant avec difficulté de la fosse septique de l’hôpital désormais à ciel ouvert, les trois blouses blanches salies de sang et d’excréments, ivres de peur, rentrèrent chez elles par des chemins détournés ce qui, en cette nuit de cauchemar, n’attira même pas l’attention des chiens errants, auxquels pourtant la ville appartenait chaque nuit.
  • Hormis le dégoût que cet état littéralement « merdique » suscita au sein de leurs familles…
  • … et la perte définitive de quelques bibelots déjà ébréchés…
  • … nos trois « héros » n’eurent aucune tragédie à déplorer personnellement. Aussi, rassurés quant au sort immédiat de leurs proches, purent-ils reprendre leurs esprits, recouvrer – moyennant des vêtements propres – leur dignité mise à mal, retrouvant par la même occasion le haut niveau de conscience politique et professionnelle dont habituellement ils se prévalaient sans que l’on osât les contredire.
  • Le lendemain matin, les membres de l’équipe médicale au complet se tenaient donc dans l’antichambre du Commissariat de Police dont dépendait l’hôpital, prêts à renseigner les autorités sur l’étendue des dégâts. Incidemment, ils purent témoigner avec beaucoup d’à-propos de leurs conduites exemplaires. Mutuellement. Et réciproquement. Leur diagnostic fut unanime : il était urgent, voire nécessaire de dépêcher sur place les moyens appropriés, puisque deux vies au moins encouraient un grave danger.

En dépit de la promptitude et, somme toute, de l’indéniable bravoure dont firent preuve en la circonstance ces vrai-faux successeurs d’Hippocrate, Ofelia, Albano et la petite durent attendre les secours pendant plus de soixante heures. Moins inquiète que les adultes, cette dernière mit à profit cette récréation :

  1. pour prendre du poids,
  2. on ne peut plus normalement.

– U, V –

Vie (Niveau « tous », 4 mn)

En ce lointain dimanche matin, une limousine officielle avec chauffeur nous attendait en bas des marches du Palais. Quelques heures plus tard, le bébé le plus célèbre du pays, c’est-à-dire moi, moi, moi, moi, moi, allait pouvoir descendre de la voiture présidentielle en compagnie de ses parents, pour découvrir son village accroché au flanc de la montagne, sa maison, ses deux frères aînés, sa vie. L’automobile aux vitres teintées s’arrêta à l’orée du village. Le chauffeur en descendit pour ouvrir la portière de gauche, derrière laquelle se tenait Hanka, son nouveau-né dans les bras. Prévenu la veille par un télégramme d’en haut, le Maire avait organisé une réception en règle. Tel un hôte de marque, Tudor dut rompre le pain que lui offrait en souriant une inconnue arborant un magnifique costume folklorique prêté par le musée régional des traditions populaires. Quant au chauffeur de la limousine, celui-ci accepta un verre de prune du pays, avant de repartir vers son destin officiel dans un nuage de poussière majestueux. Les jumeaux se jetèrent dans les bras de leur mère, comme des chiots qui retrouvent leur maître après une longue absence. Par pudeur, et aussi parce qu’il n’y avait aucun journaliste, les villageois s’effacèrent hâtivement, afin de laisser Hanka, Tudor et les trois enfants retrouver leur petit chalet en bois, bâti à la lisière de la forêt. Durant tout l’après-midi, les voisins se succédèrent chez les Pricop sans discontinuer. Maintenant qu’ils étaient aussi célèbres que les vedettes de cinéma, chacun voulait les voir de près, les toucher. Tudor en profita à son tour pour poser des questions. Il voulait savoir si le tremblement de terre avait fait des victimes, si les animaux avaient eu peur ; il aurait aimé savoir qui avait perdu qui et s’il y avait eu des pillages. Mais, personne n’avait envie de s’ouvrir devant lui et il fallut attendre l’arrivée de Vlad, un vieil ami d’enfance, pour apprendre que le clocher de l’église avait souffert. Après l’avoir serré longuement dans ses bras, Vlad promit à Tudor qu’il l’emmènerait avec lui le lendemain matin, pour qu’ils examinent ensemble les environs, au-delà de l’ancienne mine d’or fermée des décennies plus tôt. Dès l’aube, alors que Hanka, les jumeaux et Xénia dormaient toujours, Tudor et Vlad se dirigèrent vers la mine, en dévalant le lit étroit et rocailleux d’un torrent dont les eaux, maintenant calmes, étaient redevenues un simple filet fangeux qui disparaissait à l’horizon, sous le côté gauche de la montagne. Ils marchèrent ainsi à travers la forêt, durant deux bonnes heures. Des conifères centenaires avaient été abattus par le séisme et gisaient à terre en gerbes, comme de modestes monocotylédones à tiges articulées pourvues d’épis de fleurs.[10] Mais, ce paysage inquiétant n’avait rien à voir avec celui que Tudor et Vlad allaient découvrir maintenant et que personne au village n’avait vu avant eux. Vers le haut, là où le soleil se levait derrière la crête bleue des montagnes, les arbres avaient disparu sur plusieurs centaines de mètres. Toute la végétation avait glissé vers la vallée, et la roche nue s’étalait menaçante devant les deux hommes, qui n’en croyaient pas leurs yeux. Comme par miracle, la petite chapelle qui veillait sur le village depuis tant de générations était demeurée intacte et dominait ce paysage lunaire. En revanche, aucune des statues monumentales, aucun des géants de granit ou de marbre brut qui l’entouraient depuis que la Section régionale du Parti avait créé ici un Parc d’expression pour les jeunes artistes ayant les faveurs du pouvoir n’était plus à sa place. Comme mus par une même pensée, Tudor et Vlad dirigèrent leurs regards vers le fond de la vallée. Pour découvrir avec stupeur un lac d’accumulation énorme, qu’ils n’avaient jamais vu auparavant. Vlad se signa et regarda sans comprendre, tantôt la surface limpide, tantôt son ami. Ce fut Tudor qui parla en premier.

– Tout a glissé dans la vallée, les sapins, les statues, tout, absolument tout.

– C’est un signe du destin. Un avertissement. Parce qu’on a trop pêché, s’exclama Vlad.

– Je ne sais pas. C’est peut-être juste le tremblement de terre. Regarde, regarde l’onde avec attention. On dirait que l’eau est vivante. Tu vois quoi ?

– Je ne sais pas. Les sapins qui ont glissé avec le terrain.

– Oui, c’est ça, les sapins. Regarde au milieu du lac, maintenant.

– Là aussi, on dirait que ça bouge. Et qu’on nous fait des signes. Allons-nous-en, partons d’ici, c’est le démon qui nous appelle à lui. Allez, Tudor, on s’en va.

– Non, regarde cette tache noire qui marche sur l’eau. Cela ne te dit rien ? Tu ne le reconnais pas ?

– Mais, c’est notre pope ? C’est le père Anghel ? Qu’est-ce qu’il fait là ? Tu crois qu’il est mort ?

– S’il est mort, il bouge encore. Il faut l’aider. Ah, regarde, regarde plus loin, d’autres gens nous font des signes.

– Mais, on dirait pas que tout le monde marche sur l’eau ? Et puis, on dirait un mariage, ou quoi ? J’aperçois la mariée, les témoins et même l’orchestre.

– Hé, vous là-bas ! Vous êtes vivants ?

– Au secours, braves gens, au secours !

– Tu vois, c’est pas des démons. C’est un mariage. S’ils ne sont pas morts, c’est qu’ils ont dû s’agripper aux statues qui ont glissé au fond de l’eau. C’est pour cela qu’ils semblent marcher sur l’eau. Ces gens devaient être sur le point de revenir au village après avoir célébré quelque mariage là-haut dans la chapelle. Le tremblement les aura surpris en pleine noce.

– Pour une lune de miel, c’est une sacrée lune de miel. En tout cas, l’art sert à quelque chose au moins.

– Ne parle pas comme ça. Il vaudrait mieux qu’on les aide. Nous allons retourner au village pour donner l’alerte.

– Eh, braves gens, écoutez ! On part chercher de l’aide.

– Tenez bon ! On revient avec les secours.

En début d’après-midi, les secours étaient prêts à intervenir. Un appel téléphonique du Maire vers le sous-préfet avait suffi pour que l’armée prenne les choses en main et que, sur ordre de la Direction Régionale de la Securitate, elle déploie un impressionnant dispositif de sauvetage. On n’avait pas dépêché des véhicules tout terrain et des engins amphibies pour sauver des eaux le pope. Ni même la mariée, bien qu’il se fût agi d’une brillante étudiante en médecine, pour laquelle les ligaments, les vaisseaux sanguins, les muscles du squelette et les axones n’avaient plus de secret, comme l’attestaient ses notes en anthropométrie, en biochimie ou pathophysiologie. Non, si l’armée avait mobilisé de tels moyens, c’était pour tenter de remettre en cale sèche le sponsor du banquet, commanditaire de cette noce qui avait mal tourné. Il s’agissait du père de la mariée, un ancien membre du bureau politique national du Parti. Ecarté depuis plusieurs années de ses hautes fonctions, celui-ci continuait d’assurer la direction de la maison d’édition chargée de faire connaître l’œuvre incommensurable du Camarade Secrétaire Général lui-même. Moins d’une demi-heure après que les auto-amphibies eussent troublé l’onde flambant neuve du lac post-sismique, le convoi, circonspect depuis qu’à son bord se tenait la fine fleur de la nomenclatura transie, repartit dans un nuage incomparable d’escarbilles versicolores vers les cimes d’un Olympe politique dont les villageois du cru ignoraient et la pompe et les lois. Pis, disait-on dans les hautes sphères, leur conscience brumeuse en concevait à peine l’existence. Vite innocenté par l’ampleur même du désastre, le pope en charge du rituel ne put cependant rentrer au village avant le surlendemain vers midi, non sans avoir rempli un questionnaire à choix multiples en six cents points, grâce auquel les Organes espéraient pouvoir déterminer de manière irréfutable la part de Dieu, des éléments et, respectivement, des organisateurs, dans cette sombre affaire de sabotage matrimonial. Des années plus tard, cette histoire resterait toujours gravée dans l’esprit de certains géologues, tant amateurs que professionnels, lesquels trouveraient là un excellent prétexte pour des rencontres de travail formellement irréprochables mais qui, au vu des buts que ces futurs conspirateurs poursuivaient, présenteraient l’avantage de les immuniser contre les micros qui fleurissaient dans les espaces verts de la Capitale. Tudor avait suivi de près ces événements, qu’il relata aux siens avec force détails, au point que dix, quinze ou vingt ans plus tard, Xénia serait capable d’en faire le récit comme si elle y avait pris part elle-même.

Vieillesse (Niveau « tous », 1 mn)

Le jour où je me suis aperçu que tous ceux qui marchaient dans la même direction que moi me dépassaient sans effort apparent alors que mon cœur battait à tout rompre, j’ai d’abord pensé que je devenais vieux. Avant de comprendre que mon regard n’arrivait pas à se détacher des courbes tentatrices d’une Ondine, dont la rythmique et lente progression s’était imposée à mes pas deux pâtés de maison plus tôt. Ouf ! mon cœur battait toujours la chamade, mais je savais pourquoi.

Voyage à l’Ouest (Niveau « tous », 4 mn)

Malgré l’intérêt qu’elle leur portait, ni ses rencontres rituelles avec le Secrétaire Général, ni les batailles nocturnes auxquelles Xénia se livrait contre le mal à chaque pleine lune à l’aide de bouquets de fenouil béni en compagnie des sorcières, ne suffisaient pour épuiser son énergie débordante. De sorte que, assez naturellement, la petite fille née dans les Carpates, se dirigea vers le sport. La gymnastique, qui occupait désormais toutes ses après-midi, lui imposait une discipline lui convenant à merveille. D’autant que le couple d’entraîneurs qui l’avait prise en charge la traitait de façon ferme, mais sans jamais lui imposer le traitement drastique que se voyaient infliger les autres filles du club. Ainsi, contrairement à ses aînées, Xénia avait droit à un régime alimentaire qui ne se réduisait pas au pain sec et à l’eau. De plus, à chaque fois qu’il était question de préparer une compétition, elle se voyait systématiquement sélectionnée. Grâce aux soins dont on l’entourait, en raison de ses dons pour les barres parallèles, la poutre et le sol, et à force de volonté, petit à petit, les médailles et les diplômes commencèrent à s’accumuler, faisant de la préadolescente une championne. Au terme de plusieurs années de ce régime, et comme elle détenait déjà des titres municipaux, départementaux, régionaux et nationaux, il devint clair que Xénia allait incarner tous les espoirs de son pays pour les Championnats Mondiaux de 1986, prévus à Las Végas. En effet, en comptant le titre par équipes, Xénia, alors âgée de neuf ans, décrocha par trois fois la médaille d’or. Enivrés par le succès et excité par les contrats mirobolants que leur promettait l’UCLA, ses entraîneurs décidèrent de s’établir aux Etats-Unis. Tous deux aimaient Xénia comme leur propre fille ; ils tentèrent de la faire se joindre à eux, lui décrivant les fastes d’une carrière hors du commun, en Occident. Seulement, Xénia pensait à ses parents, qui l’attendaient au pays. Malgré son jeune âge, elle savait confusément que si elle restait maintenant à Las Vegas, elle n’aurait plus jamais le droit de les revoir, et que les siens seraient poursuivis comme traîtres. C’est ce que lui avait expliqué de façon on ne peut plus claire l’officier de la Securitate avec lequel elle avait dû s’entretenir longuement quelques jours avant son départ. Celui-ci en avait d’ailleurs profité pour la recruter comme Agent volontaire, la menaçant de s’opposer, en cas de refus, à sa participation aux Jeux. Malgré les médailles qu’elle portait fièrement autour du cou, Xénia rentra donc au pays le cœur serré. Durant le vol, elle imagina même que par la seule force de sa pensée, elle pourrait régler le conflit qui l’étreignait ; si par magie, l’avion se fracassait en plein vol, son cœur volerait lui aussi en éclats. Une moitié palpitante (la droite) pourrait alors rester aux Etats-Unis avec ses entraîneurs, tandis que l’autre rentrerait auprès des siens, mettant ainsi fin à sa souffrance. Mais l’avion atterrit sans encombre. Ses seuls concitoyens à avoir pu franchir le strict cordon sanitaire devant empêcher les curieux d’attraper le contagieux virus de la désertion à l’Ouest étaient les agents de la Police Politique venus pour préparer la garde à vue de la délégation fautive, ainsi que quelques journalistes qui avaient obtenu l’autorisation d’interviewer Xénia. Contente de se voir ainsi entourée, celle-ci dut néanmoins déchanter aussitôt. Les questions qui s’abattaient de loin sur la nouvelle championne ne portaient pas sur ses récents exploits sportifs, mais sur d’horribles rumeurs, dont les quotidiens nationaux s’étaient fait l’écho durant son absence, selon lesquels Xénia n’était point l’enfant de ceux qui l’élevaient, mais une enfant abandonnée à la naissance, que Tudor et sa femme Hanka avaient recueillie pour toucher les Allocations. Les crises de larmes de Xénia durèrent plusieurs semaines. Rien ni personne n’arrivait à la consoler. En désespoir de cause, Tudor, qui était aussi affecté que sa fille, lui promit de l’emmener avec lui en France, pour le rassemblement qui se tenait tous les ans au mois de Mai, du côté des Saintes-Marie de la Mer, et où se retrouvaient des gitans venus des quatre coins du monde, pour une fête fastueuse qui durait une semaine entière. Ne s’étant, jusqu’alors, jamais douté que son père quittait illégalement le pays chaque année, Xénia était incrédule. Elle le resta jusqu’au 26 avril, lorsque tard dans la nuit Tudor la réveilla, puisqu’il était temps de partir. Le discret voyage des deux pèlerins clandestins dura plusieurs jours. Partout où ils passaient, les leurs les aidaient. Aussi traversèrent-ils sans encombre : d’abord la Hongrie, puis l’Autriche, ensuite l’Allemagne, enfin toute la France, avant de rejoindre la Camargue. La semaine inoubliable que Xénia passa parmi ces inconnus dans les veines desquels coulait le même sang indien que le sien la réconcilia avec son destin. Même si elle savait qu’elle ne pourrait jamais confier à personne ce qu’elle venait de vivre. Cet été-là acheva de transformer définitivement Xénia en adulte. Subitement indolente, elle abandonna la gymnastique. Et comprit à quel point elle était belle, combien l’attraction qu’elle exerçait sur ceux qui croisaient son chemin était formidable. À l’école, où son intelligence hors du commun brillait de mille feux, voilà qu’elle évitait la compagnie des enfants de son âge. De plus en plus souvent, elle sortait sans prévenir, pour se retrouver dans des fêtes qui duraient jusque tard dans la nuit, avec des garçons et des filles bien plus âgés. S’ils étaient inquiets, ni Hanka ni Tudor ne le montraient et ils la laissaient faire. La première fois que Xénia avait procédé de la sorte, elle l’avait fait pour suivre l’invitation de Mircea, le fils du Ministre de l’Education Nationale. De retour du collège privé qu’il fréquentait en Angleterre, celui-ci se baladait dans les couloirs sans fin du Palais Présidentiel, en essayant de tromper l’ennui de ses vacances d’hiver, qu’il se devait de passer au pays. Xénia venait de quitter son parrain le Secrétaire Général et s’apprêtait à rejoindre les cuisines où l’attendait patiemment le chauffeur chargé de la ramener chez elle. Ebloui par la beauté de la jeune fille, Mircea s’était approché et lui avait demandé qui elle était, d’où elle était, ce qu’elle faisait là. Les réponses de Xénia furent évasives, ce que l’étudiant prit pour de la coquetterie. Sa vanité piquée au vif, il la défia, lui proposant de venir faire la fête entre copains. Mircea croyait que Xénia avait 14 ou 15 ans et, bien qu’elle s’en fût doutée, celle-ci ne songea pas à le détromper. Au contraire, elle lui demanda seulement l’adresse où aurait lieu la fête et lui promit de l’y retrouver le soir même. Alors qu’elle rentrait, Xénia demanda à Pavel, son chauffeur, s’il lui serait possible de revenir la chercher. Notant mentalement l’adresse prestigieuse que la jeune fille lui indiquait, celui-ci acquiesça. Malgré l’heure tardive, boulevard du Printemps de Prague, la villa-cible était éclairée comme en plein jour. À l’évidence, le milicien de faction avait été prévenu de son arrivée : il lui montra le chemin avec un sourire entendu, s’empressant de regagner sa guérite aux vitres mangées par la buée. Aucun adulte n’était présent à l’intérieur. Mais les jeunes gens qui s’y trouvaient en imitaient le comportement. Les garçons étaient en habit, alors que leurs juvéniles compagnes arboraient des robes d’une élégance aussi outrancière que surannée. Ironiquement obséquieux, Mircea fit les présentations ; neveux ou petits-fils de ministres, filles de généraux, enfants de notables du Parti, tous ceux qui étaient là appartenaient à la jeunesse dorée de son pays. Une jeunesse insouciante, capable de dépenser en une nuit le salaire annuel de plusieurs centaines d’ouvriers. Les bouteilles de whisky aux labels mondialement connus étaient à peine moins nombreuses que celles de champagne. Le caviar, le foie gras et les plateaux chargés de fruits de mer couvraient plusieurs tables. La drogue passait de main en main, guère plus dissimulée qu’une banale cigarette dans une cour de récréation. Après les premiers verres et les rires forcés qu’ils ne manquaient de provoquer, les corps de ces jeunes nantis désabusés cherchaient inexorablement à se rapprocher. Pour cela, les slows de Demis Roussos, au rythme desquels les lumières déclinaient opportunément, étaient parfaits. Sous l’influence de la chaleur et des substances euphorisantes inhalées, mastiquées ou ingurgitées, de simplement électrique, l’ambiance devint d’abord nonchalante, puis lascive, enfin orgastique. De retour chez elle, le soir avant de s’endormir, Xénia revivait dans son lit les scènes auxquelles elle venait d’assister. Désormais, pendant les cours, elle promenait ses cernes d’un air languide que rien n’arrivait à effacer. Malgré un premier prix au concours départemental de poésie, et nonobstant d’excellents résultats aux olympiades de mathématiques, ses professeurs commençaient à s’alarmer. Surtout depuis l’étrange échange qui l’avait opposée à son professeur de biologie, à la fin d’une leçon sur les réflexes conditionnés. D’autant que cela avait débuté de façon assez banale.

– Madame, madame, fit Xénia en levant la main.

– Oui, qu’y a-t-il ?

– Je voudrais vous poser une question…

– Vas-y, pose-moi ta question.

– Madame, je souhaiterais savoir si la mort est un réflexe conditionné ?

– Xénia ! Qu’est-ce que cela veut dire ? Je suis déçue ! Mais alors, tu n’as vraiment rien compris à la leçon d’aujourd’hui !

– Bien au contraire, je vous assure.

– Ah ?

– Vous nous avez bien dit que lorsque la sonnerie tintait, le chien de Pavlov salivait…

– Oui, et alors ?

– Alors, on dit bien, lorsque quelqu’un doit mourir, que son heure a sonné, n’est-ce pas ?

– Allez, dehors, disparaissez, la classe est finie !

Chez elle, lorsqu’elle ne faisait pas semblant d’étudier allongée dans son lit, Xénia passait de longues heures à s’examiner devant la glace sous toutes les coutures. Ou à se laisser emporter par des rêves éveillés dont personne ne savait dans quel pays, ni sur quels rivages, ils la conduisaient.

Fin

 

[1] « marchand »

[2] En hindi, Vidyasagar signifie « océan de sagesse »

[3] Ce mot désigne la « Ville Sage

[4] Tueurs à gages

[5] Galettes de maïs au fromage

[6] Petits boudins noirs

[7] Pluriel de « gadjo ». Terme signifiant non-Tsigane (païen, autochtone), en langue romani.

[8] Ce terme désigne une clôture entre ceux qui sont « dedans » et ceux qui sont « dehors » (les non-Tsiganes).

[9] « Chameau » mécanique n’ayant besoin que de très peu d’essence pour rouler !

[10] Roseaux

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :