Albina

Albina-Laura, avait beaucoup hésité mais, au terme d’une discussion à trois qui avait duré toute une nuit, avait finalement estimé que l’apprentie poétesse qu’elle était se devait de connaître au moins une fois cette expérience exaltante, si éloignée en tout cas de leur vécu d’étudiants citadins. Ce fut la dernière fois que Albano et Offelia virent leur amie en vie. Lors de l’enterrement, des camarades en larmes leur apprirent ce qui s’était probablement passé. À la fin de la journée de travail, Albina avait voulu rester seule dans le champ de canne à sucre qu’ils étaient en train de récolter, car elle avait envie d’éprouver la qualité acoustique de son dernier poème, en faisant réverbérer ses alexandrins contre les éléments. Tard dans la nuit, Albina s’était aperçue qu’elle était loin du camp. Elle allait paniquer, lorsqu’un bruit de moteur rassurant lui signala une présence humaine. Spontanément, elle accourut au-devant des phares allumés du tracteur chargé de soldats. Au camp, pour lui éviter un blâme, personne n’avait donné l’alerte. Le lendemain matin, on retrouva Albina-Laura à terre, immobile dans le champ de canne à sucre, le corps recouvert de bleus et plusieurs vertèbres cervicales brisées.

Dessoûlé par le drame, l’un des soldats avait tout retracé lors de son interrogatoire, mené par la police militaire dans le secret le plus absolu. Cependant, le colonel en charge de l’enquête était l’oncle de l’un des étudiants présents au camp.

– On avait beaucoup bu, hein. On avait parlé femmes toute la soirée. Nos blagues, plus salaces les unes que les autres, nous avaient amené à évoquer une sorte de défi grotesque, qui nous fit beaucoup rire, d’un rire bien gras, vous voyez ce que c’est, hein ? Nous devions raconter dans le détail ce que nous ferions à la première femme rencontrée, que chacun imaginait dans les postures les plus obscènes. Ainsi, se mirent à défiler devant notre groupe : une veuve en voilette et bas noirs, endormie dans un profond cercueil tendu de satin et recouverte de roses pourpres, une prisonnière aux vêtements déchirés, les mains attachées dans le dos et suppliant à genoux qu’on la délivre, une femme accrochée à une corniche n’osant lâcher prise et n’ayant pas la force de remonter sur le toit d’où elle avait glissé, une collégienne paniquée, surgissant brusquement devant les phares aveuglants de notre tracteur et nous faisant des signes… Plus fanfarons les uns que les autres, nous ne pouvions perdre la face lorsque notre rêve éveillé est devenu réalité.

– …

– Nous freinâmes brusquement le tracteur, laissant les phares allumés. Nous attendîmes que l’inconnue s’approche, pour être sûrs qu’elle ne pourrait pas nous échapper. Lorsqu’elle fut à deux ou trois pas de l’engin, nous sautâmes tous à terre, comme un seul homme. Ou, plutôt, comme un ogre à quatorze pattes. Nous l’encerclâmes. Une main plus prompte que les autres se posa sur sa bouche, pour l’empêcher de crier. Deux d’entre nous lui ceinturèrent les mains derrière le dos et nous tentions avec force de la coucher dans le champ, lorsque nous entendîmes très distinctement un craquement et vîmes la jeune fille perdre connaissance.

– Continue !

– A ce moment-là elle était encore en vie. Je le sais, puisque c’est moi qui ai écouté son cœur. On plaça même un miroir de poche devant ses lèvres ; il se recouvrit aussitôt d’une légère buée. Nous étions effarés, car personne n’avait envisagé un tel dénouement après tous nos fantasmes et nos rires idiots.

– Et donc ?

– Je ne sais plus lequel d’entre nous a dit que, bon, on n’avait qu’à continuer, puisque de toute façon on était foutus.

– Et alors ?

– Alors on a continué. Moi, je ne voulais plus, mais les autres m’ont menacé ; ils m’ont dit que si je ne le faisais pas, je les trahissais. Qu’autant me tuer tout de suite. Je suis passé en dernier. Elle était déjà morte.

– …

– Voilà, maintenant vous savez.

Quelque temps après, l’on apprit que sept soldats avaient perdu la vie lors d’un terrible accident. On les enterra avec les honneurs que l’on réserve aux héros.

 

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