Adhésion

L’ADHÉSION

ou

« Karoll Fata (1927-1989) : Sa Vie, Son Oeuvre »

ou encore

« Candeurs et Dépendance d’un

Ex-constructiviste Transmanien »

« Captifs entre l’écorce de la mémoire et l’arbre de l’éternité,

Les anonymes qui font le monde suspendent leurs actes et leurs idées…

Qu’un seul de ces esclaves du temps soit affranchi

Et tous les rêves ici contés formeront son récit. »

Pendant près d’un siècle, des millions d’anonymes volontaires et acharnés ont transformé – par leurs idées, souvent justes, et par leurs actes, souvent malheureux – la face du monde, de Vladivostok à la Havane et de Phnom Penh à Berlin.

Un tremblement terrible, de ceux dont l’homme a le secret, a récemment secoué cette Nouvelle Atlantide : brutalement immergée, celle-ci s’est retrouvée, pour un temps, mise entre les parenthèses de ce que l’on appelle « l’Histoire »…

                                   Le Narrateur

Commencée en Inde,

l’action se passe ensuite en Transmanie de l’Est,

autrement dit en Pologne, c’est-à-dire Nulle Part.

(D’après Alfred JARRY, « Ubu Roi »)

LE Tapis en blé de Turquie[1]

AVATAR 1 – Bihar Mahatma

1589 : L’Inde du Sud, après la mousson d’été

« A peine le corbeau les eut-il mis en garde contre la colère des dieux, qu’il vit avec effroi son plumage – de blanc comme l’œuf – s’obscurcir sur le champ et devenir plus noir que la lune lorsque la mangent les bourdalacs[2]. »

– 1 –

Quelle merveilleuse journée pour s’enivrer, songe Parvati. Le capiteux parfum des orchidées dépose sur ses douces lèvres des baisers légers. Les fleurs tournoient sur elles-mêmes, doigts caressants, cheveux agiles et éthérés. Sucrées, elles tracent dans l’air mille tourbillons vertigineux. L’âme frissonnante de la forêt aspire goulûment la jeune fille exaltée.

Debout, tête renversée en arrière, non loin de l’endroit où elle aime se perdre dans les rêves au cours de ses promenades solitaires, Parvati clôt maintenant les yeux, à moitié. Immobile, l’adolescente fixe le soleil, fascinée. Dans la clarté vibrante du firmament, le feuillage a ouvert largement des fenêtres d’une limpide densité. Parvati entrevoit, miracle qu’elle sait renouveler à sa guise, un arc-en-ciel dominé par le rouge lumineux, l’orange incandescent, le jaune acidulé.

Si, ce faisant, vous pouvez, semblable à la jeune Parvati, percevoir vous aussi le chant des oiseaux, et si, au même moment, vos paupières ressentent une agréable chaleur, alors vous croirez en l’existence de Dieu. Ou bien, plus simplement, en un principe supérieur et positif, tout comme elle.

Cette sensation est au fond assez proche de celle que vous éprouverez en appuyant bien fort vos poings serrés contre vos yeux fermés. A trois nuances près : vos globes oculaires éblouis vous feront un peu mal ; les couleurs prééminentes seront le violet, l’indigo et le bleu ; votre corps ne sera pas figé. Ah! J’oubliais : bien entendu, quand vous entreprenez ce genre de voyage astral, votre œil pinéal apparaît. Il palpite quelque part sous l’épiderme recouvrant votre front.

Revenant à elle, Parvati distingue tout à coup, à quelques pas de là, le dos imposant d’un brahmane plongé dans ses méditations.

Par amusement, elle s’approcha de l’homme agenouillé, sans se découvrir et sur la pointe des pieds. D’un geste suave, ses mains emprisonnèrent les yeux de l’ermite. Troublé dans ses upanisads, celui-ci secoua vivement la tête, se délivrant des bras de Parvati. Furieux, il allait la foudroyer sur place, quand, effrayé, il vit la jeune créature se transformer en une magnifique liane. En un soupir interminable, la nymphe Parvati ceignit le tronc noueux auquel elle était adossée. Frappé de stupeur, soûl de mélancolie, le brahmane pleura Parvati et son étreinte inachevée pendant un temps infini. Une éternité plus tard, le corps physique de l’ascète se releva, enfin. S’avançant tel un funambule nocturne jusqu’au vieil arbre, il s’y pendit avec la corde végétale qui, pour avoir provoqué la jalousie et le courroux des dieux, ne serait plus jamais la juvénile et vaporeuse, la gracieuse Parvati.

En se remémorant cette triste légende tandis qu’il descendait le fleuve à cheval, Prithvi sentit ses yeux s’embuer au souvenir d’un autre brahmane.

Ne pouvant vivre avec les autres lorsqu’il les rencontrait, mais ne sachant s’en passer alors qu’il était seul, Prithvi avait – comme chaque hiver – quitté le village où il demeurait, pour sa tournée annuelle de colporteur. Cette fois encore, il dépasserait Golconde, pour se diriger vers le Nord. Il cheminerait au-delà du Godavari, jusqu’aux rives du Narbada et du Gange. Puis, ses pas l’entraîneraient à l’orée d’Allahabad et de l’empire d’Akbar, petit fils de Khanua et Grand Moghol, au pouvoir depuis le premier septembre 1556.

C’est-à-dire depuis le jour précisément où, trente-trois ans plus tôt, Prithvi était venu au monde.

Il franchirait ensuite le royaume de Gondwana vers l’Est, pour progresser vers Orissa, dans le Golfe du Bengale. Six mois plus tard, constamment à cheval sur Ganesh, Prithvi retournerait vers sa modeste cabane en bois, bâtie à l’écart, au milieu d’une clairière et à deux heures de marche du village le plus proche.

Prithvi avait mis plusieurs mois, ainsi que toute la mousson d’été pour fabriquer sa marchandise. Fuseaux et cuillères en bois de santal pour les mères. Bagues en argent délicates et boucles d’oreilles assorties pour les filles. Colliers et bracelets scintillants pour les belles d’âge mûr, selles et éperons pour les chevaux ou les mulets.

Il amenait aussi son luth, une hache-marteau, des clous, de quoi faire fondre le plomb et l’étain, plusieurs flacons contenant du henné, du parfum, de l’indigo. Il emportait du papier à écrire, un soufflet à main pour attiser le feu, une gourde remplie d’arak et un chaudron tout neuf, pour faire cuire son dîner, avant d’en tirer un bon prix. Il comptait le vendre à quelque riche maîtresse de maison attirée par l’éclat du cuivre – devenu introuvable dans tout le pays depuis qu’il se faisait rare à Lisbonne – ou, mieux encore, le céder à une jeune veuve ensorcelée par ses histoires, captivée par sa voix.

Sa voix si grave et remarquable, dont il se servait pour chanter les amours infortunées de Parvati, en pinçant subtilement les cordes de son luth.

– 2 –

Prithvi n’avait que peu connu son père, Bihar Mahatma, un banian[3] de la secte des brahmanes qui avaient le droit de commercer. Pourtant, son souvenir réconfortait toujours – vingt-quatre ans après sa disparition – le cœur du jeune homme. La mère de Prithvi, Aycha, était morte en couches ; il ne l’avait point connue. Pour compenser cette perte, son père, Bihar, avait à chaque fois emmené son fils avec lui, dans ses nombreux déplacements à travers le pays. Tous deux allaient – au rythme de la mousson et des soulèvements contre le Grand Moghol – plus au Sud que ne le faisait Prithvi maintenant, de Sadras sur la côte de Coromandel, à Goa sur la côte de Malabar. Leur route passait par l’empire indépendant de Vijayanagar, dont la capitale du même nom serait mise à sac par Akbar le terrible en 1565. Alors qu’en ville ses hommes embarquaient sucre, indigo et brocards multicolores dans les caravanes, Bihar s’entretenait dans le plus grand secret avec le maharadjah. Depuis de très nombreuses années, il le tenait ainsi régulièrement informé des raids du Grand Moghol et préparait avec lui les villes de l’Ouest et du Nord à l’insurrection.

Des armes acquises contre des diamants et destinées aux révoltés étaient dissimulées dans les rouleaux de soie, et quelques roupies d’or faisaient office de laissez-passer auprès des gardes les plus scrupuleux.

Les marchandises étaient échangées à Goa contre réaux espagnols, sequins de Venise et cuivre de Lisbonne, alors que les armes étaient déposées la nuit en quelque point obscur du port, là où des hommes de confiance pouvaient venir les rechercher en toute sécurité. Bihar et Prithvi revenaient ensuite sur leurs pas avec la cargaison d’or, de cuivre et de nouvelles du front. De retour dans la capitale de l’empire, Mahatma affrétait une nouvelle caravane, il rendait compte au maharadjah de ses faits et de ses gestes, imaginait avec lui en secret, comme à l’accoutumée, d’autres rébellions, avant de repartir pour Sadras, Pondichéry ou Nagapatam, autant de villes dans lesquelles il ne cessait d’encourager les combattants de l’ombre, où il distribuait des munitions et de l’argent.

Prithvi était envoûté par son père, dont le rayonnement le contraignait à détourner le regard, comme s’il se fut agi d’un diamant divinatoire de Golconde, aux millions d’éclats lumineux. Grand marchand, Bihar était l’un des hommes les plus riches du pays. Brahmane, sa sagesse n’avait pas de limite. Homme de pouvoir, il rencontrait le monarque et s’adressait à lui d’égal à égal. Il savait être rusé ou décidé selon le cas, et ses transports d’armements clandestins n’avaient jamais été détectés.

Il pouvait embraser toute une foule, se faisant aisément comprendre des plus humbles comme des étrangers, lusitaniens, bataves ou français. Et, infatigable, tous les soirs avant de se coucher, il révélait à Prithvi des légendes issues du Mahabharata, de même que la vie du Krishna, de Shiva ou de Parvati.

Bihar était un personnage étonnant et un père hors du commun, mais, d’année en année, il semblait aller chaque jour plus volontiers à la rencontre du danger. Et c’est pour cette raison, sans doute, qu’en cette année 1565, il s’en fut vers Vijayanagar, alors que les troupes d’Akbar mettaient le Nord du pays à feu et à sang, remportant victoire sur victoire dans leur descente irrésistible vers la capitale de l’empire.

Dès que ses informateurs lui eurent appris qu’Akbar ne cessait de gagner du terrain et que le Palais impérial n’était plus qu’à quelques jours des troupes de l’envahisseur, Bihar, pourtant à Sadras depuis de longs mois, décida de rejoindre sur le champ Vijayanagar, seul avec Prithvi et deux de ses hommes de confiance.

Il comptait mettre le maharadjah hors du danger, pour lui permettre de poursuivre la résistance depuis quelque province reculée de l’empire ou depuis Poona la rebelle. Seule Poona, en effet, tenait encore tête à Akbar, ainsi qu’elle l’avait fait au temps du précédent Grand Moghol et même avant, pendant le règne de Khanua, le terrible grand-père d’Akbar le Conquérant.
– 3 –

Le jeune Prithvi et son illustre père Mahatma, atteignirent le souterrain dans la nuit du 24 au 25 décembre 1565, en compagnie des amis de toujours, Bhuli et Vidyasagar[4]. Uniquement quelques fidèles comme Bihar connaissaient ce chemin détourné qui menait en secret jusqu’au Palais du maharadjah de Vijayanagar. Les quatre voyageurs nocturnes avaient attaché leurs chevaux quelques kilomètres plus tôt, puis ils avaient poursuivi à pied, se frayant un chemin résolu à travers la forêt. ça et là, leurs mouvements éveillaient, pour un temps, un singe, un tigre, un oiseau.

Unissant leurs forces, les adultes débloquèrent l’entrée du souterrain, tandis que Prithvi faisait le guet, à l’écoute du moindre bruit suspect. Mais, en dehors d’un lointain rugissement, rien ne vint troubler le silence. Bihar fit revenir son fils ; l’un après l’autre, le garçon et les trois hommes s’engouffrèrent dans la galerie, qu’un rayon de lune fourvoyé illuminait faiblement devant eux. Lorsque Bihar, grâce à un mécanisme qu’avec Vidyasagar il était le seul à connaître, eut remis en place la lourde pierre verdâtre et mousseuse qui faisait office de porte, il saisit une torche fixée dans la paroi rugueuse par un anneau rouillé et, s’y reprenant à deux ou trois reprises, l’alluma.

La marche tâtonnante et ténébreuse dura plusieurs heures, avant qu’ils ne commencent à entendre, de plus en plus clairement, un diabolique tam-tam. Au-dessus de leurs têtes, échevelés, les étalons d’Akbar s’adonnaient à quelque danse mortelle et effrayante dans les rues pavées de marbre de la cité impériale. Les cris étouffés des enfants égorgés, ainsi que les jurons de la soldatesque livrée à elle même, grisée de femmes, de violence et de pouvoir, accompagnaient le macabre tam-tam des chevaux. Une lourde odeur de poussières, âcres de sang, de fumée et de peur, s’instillait lentement, tel un serpent répugnant, pour charger de venin l’air vicié de la galerie. Géants difformes issus d’un autre monde, quatre ombres démesurées, distinctes mais monstrueuses, vacillaient sur les murs. Prithvi avait envie de vomir et sa tête était lourde comme celle d’un taureau dont les cornes en colère se seraient fichées dans le bas ventre d’un arbre centenaire. Pour lui redonner confiance, Bihar mit une main sur l’épaule de son fils. Puis, d’un  regard, il signifia aux deux hommes de se dépêcher : quelques mètres plus loin, la galerie allait bifurquer et Bhuli semblait aussi indécis que Vidyasagar. Obéissant à un signe muet de Bihar, nos amis empruntèrent sans hésiter le couloir de gauche. Il conduisait au cabinet secret du seigneur, alors que celui de droite recelait d’incalculables pièges, destinés à sceller les visiteurs indésirables à des destins pis que la mort. Bihar compta trois pas, puis sept, et treize, avant de s’arrêter. Les autres firent comme lui. Figés, ils attendirent pendant de longues minutes.

Ensuite, comme aucun bruit proche ne leur parvenait, Bihar se dirigea vers une petite estrade, dont il escalada aussitôt les cinq hautes marches en pierre. Arrivé en haut, il leva la main droite et fit tourner, à tâtons, un pivot. L’une des dalles du plafond glissa alors sur elle-même, laissant soudain pénétrer un souffle frais jusqu’aux tréfonds de leurs poumons avides de grand air. Bihar fut le premier à se hisser hors du tunnel secret. Ensuite, il se pencha vers son fils, que Bhuli avait pris sur ses épaules. Le plus âgé des comparses, Vidyasagar, monta en dernier, aidé par Bihar et Bhuli.

Aussitôt entré dans le cabinet du maharadjah, Bihar fit le tour complet des meubles et des statues qui s’y trouvaient. Malgré la tension, des rouages parfaitement huilés semblaient actionner ses yeux, dont le large mouvement giratoire ne connut aucun heurt. Après tant d’entretiens consommés avec son maître en cet endroit, l’emplacement du moindre objet lui était familier.

Tout semblait bien en place. Ici, rien n’indiquait la fureur qui s’était abattue sur le reste de la capitale. Dans cette crypte impériale jamais profanée, aucune trace de la mousson militaire, ni de l’énorme vague cataclysmique et politique, ayant tout balayé sur son passage. Ils quittèrent le riche cabinet du souverain sans dire un mot, par une porte dérobée. Bihar ouvrait la marche avec, à ses côtés, Bhuli. Vidya et le garçon suivaient à vingt pas environ, comme Bihar le leur avait demandé.

Près de la salle du trône, il fit un signe à Vidyasagar, afin qu’il guide Prithvi vers une petite antichambre où patientaient habituellement les intimes du maharadjah. Le vieil homme connaissait bien cet endroit, pour y avoir lui-même patienté maintes fois. Tant que Prithvi et Vidyasagar ne furent pas à l’abri, Bihar et Bhuli se tinrent silencieux et immobiles dans l’obscurité menaçante.

Dès qu’ils eurent pénétré dans l’antichambre, le vieil homme haussa Prithvi sur ses épaules. Magnétisé, le regard de l’enfant se dirigea vers la salle du trône, qu’il pouvait observer sans être vu, à travers une petite fente verticale partant du plafond pour s’arrêter à plus de deux mètres du sol. Une lune blafarde baignait de vif argent la gigantesque salle impériale. Les reflets lointains ou plus proches des incendies qui émaillaient la ville dansaient dans l’air. Feux follets cuivrés, ceux-ci s’éteignaient pour resurgir ailleurs aussitôt, avant de disparaître à nouveau. Prithvi crut reconnaître son père et distinguer Bhuli à ses côtés.

Il les vit s’introduire ensemble dans la pièce faiblement éclairée. S’avancer vers le trône. Devant eux, s’étendait une mare de mercure, rouge et scintillante. Revêtue d’une lourde pourpre, une forme, humaine malgré des contours imprécis, émergeait du métal liquéfié.

– 4 –

Lorsque Bihar comprit le funeste guet-apens, il était trop déjà tard : les lourdes portes en bois précieux se refermèrent avec brutalité derrière les deux hommes ; des soldats armés jusqu’aux dents surgirent des quatre coins de la pièce.

La lutte que Bihar et Bhuli, encore sous l’effet de la surprise, tentèrent de livrer contre les douze ou, peut-être, quinze hommes acharnés ne dura que le temps d’un reflet plus intense que les autres, fait d’incroyables feux, tantôt bleus et tantôt blancs. Le dépôt de munitions de la ville venait d’exploser avec un bruit d’orage de fin du monde non loin des fenêtres du Palais impérial, lorsque le père de Prithvi et le brave Bhuli s’effondrèrent, au même instant, près du bon roi assassiné. C’était comme s’ils avaient voulu partager pour toujours avec leur maître l’abominable flaque épaisse de métal surchauffé, qui ne cessait de s’élargir sous les regards hallucinés de Prithvi.

Tout au long de cette scène aussi incroyable que brève, dont il n’avait pu se détourner, le jeune Prithvi avait serré ses mâchoires jusqu’au sang, hypnotisé par ce contact impromptu, mais oh, combien atroce avec l’horreur. Seules ses mains, agrippées aux longs cheveux de Vidyasagar, avaient lancé un cri muet de désespoir. Au corps tremblant de l’enfant et à ses doigts crispés, ce dernier comprit ce qui était en train de se passer à côté.

Il fit descendre le garçon à terre et, devinant ses yeux brillants de larmes, mit une main sur la bouche de Prithvi. Puis, se dirigeant vers l’angle le plus reculé de l’antichambre, tous deux se firent invisibles et muets derrière une large armoire en bois serti d’argent. Des pas ne tardèrent à résonner dans le couloir menant vers l’autel où Bihar, Bhuli et le maharadjah avaient été massacrés par les soldats d’Akbar. Bientôt, les bruits, les rires et les jurons se turent : le vieil homme et l’enfant étaient les seuls survivants à se trouver encore dans la cité dévastée. Vidyasagar attrapa le garçon par la main. Sans un regard pour la salle du trône, désacralisée, ils empruntèrent, à rebours, l’enfilade de couloirs se terminant devant le cabinet secret du radjah. De retour dans l’ultime sanctuaire épargné par la tornade de violence qui avait soufflé le Palais, Vidyasagar et Prithvi redescendirent dans le souterrain. Ayant remis en place la dalle qui dérobait la galerie aux inconnus comme aux ennemis, ils repartirent vers la forêt. Après qu’ils se furent reposés pendant quelques heures, ils burent un peu d’eau, mangèrent des fruits frais et du pain. Ensuite, Vidya fit goûter son eau de vie à Prithvi. La brûlure jusqu’alors inconnue de l’arak apaisa le feu qui avait consumé le garçon pendant la nuit, tandis qu’impuissant il assistait à la fin de son père. Au petit matin, ils ressortirent du souterrain. Un ressort faisait tourner sur elle-même la porte en pierre qui, de l’intérieur, s’ouvrait facilement.

Sans prendre la peine de la remettre en place, maintenant que la ville entière était anéantie, ils partirent à la recherche des trois montures sur lesquels Bihar, Bhuli, Prithvi et Vidyasagar étaient arrivés la veille au soir – ou mille ans plus tôt ? – de Sadras.

– 5 –

La fumée de mort émanant de la capitale éventrée avait effrayé les animaux, rassurés dès qu’ils eurent senti leur maîtres s’approcher. Avec précaution, le vieillard fit monter Prithvi sur l’admirable jument blanche, licorne fabuleuse, surprenante et sensible dont Bihar ne s’était jamais séparé. Ensuite, Vidya détacha le fidèle compagnon de Bhuli, laissant le choix au noble destrier de les suivre, ou de les abandonner afin de se chercher un autre cavalier. Lui-même monta sur Pradesh. Leur chemin s’éloignait du Palais et de ses odeurs tragiques ; le cheval de Bhuli resta donc avec eux.

Cette première nuit, puis celle d’après, et l’autre encore, ils dormirent dans les bois. Leur malheur était si intense que rien ni personne ne les inquiéta. Le quatrième jour, Prithvi parla, enfin.

– Vous voulez bien être mon père à présent, demanda-t-il au vieux Vidyasagar.

Après un long silence embarrassé, le vieil homme fit la réponse suivante :

– Je suis un simple camelot, fabriquant lui-même sa marchandise. Toi, mon cher Prithvi, tu es fils de brahmane. Je n’ai, pauvre de moi, ni la richesse, ni la sagesse de ton père. Et encore moins le pouvoir que Lui avait. Mais, si tu me veux comme père, je t’enseignerai tout ce que je sais et je tenterai de te soutenir de mon mieux.

– Je ne veux pas retourner à Sadras, emmenez-moi chez vous, fit Prithvi.

– Nous y sommes presque, répondit Vidyasagar qui avait du mal à réprimer ses larmes, et dont la voix chavirait d’émotion. Ma maisonnette, que j’ai abandonnée pour escorter mon ami Bihar, se trouve près d’ici, à quelques heures de marche d’un petit village appelé « Vidyabad »[5].

À l’avenir, Vidya et Prithvi ne se quitteraient plus pendant plusieurs années. Vidya initiait le garçon à l’art de sculpter le bois précieux du santal pour en faire des objets de tous les jours : des cuillères, des flûtes ou des fuseaux pour filer la laine et le chanvre. Il lui apprit également à faire fondre les métaux, ferrer un cheval, ciseler une bague, enfiler des perles de verre sur un collier à nul autre pareil. Le soir, lorsqu’ils se reposaient ensemble près du feu après une longue journée, Vidya demandait à Prithvi de lui raconter une légende ou, mieux, de chanter une ballade en s’accompagnant du vieux luth qu’il lui avait offert de retour du village, pour son dixième anniversaire.

Au début, lorsque son vieil ami l’invitait ainsi à se rappeler les instants heureux passés auprès de son père, Prithvi se taisait ou éclatait en sanglots. Mais un soir, alors qu’ils avaient terminé de réparer la vielle cabane en bois de Vidyasagar, celui-ci lui dit :

– Souviens-toi, mon garçon ! N’oublie jamais ! N’oublie rien de ce que t’a enseigné ton père. Si tu es prêt à ne pas l’oublier, sache qu’il revivra à jamais, à travers toi.

Et le vieil homme continua :

– Il revivra au loin, là-bas parmi les étoiles, aux côtés de ta mère, Aycha. Tu ne le verras plus mais, lui, il revivra.

Prithvi lui relata alors, avec les mots de son père, profondément gravés dans sa mémoire, l’abracadabrante histoire de Parvati.

« L’insouciante déesse des pousses, ayant un jour dans la forêt rencontré un brahmane plongé dans ses prières, s’était rapprochée sans se montrer, avant de refermer sur les yeux de l’ermite ses doigts graciles et parfumés… »

Une fois la marchandise prête et sa provision annuelle d’arak – unique faiblesse de Vidya – épuisée, le vieillard commençait sa nouvelle tournée de démarcheur. Il entraînait Prithvi avec lui, de Golconde aux confins d’Allahabad, et d’Orissa vers leur modeste abri sylvestre. Cinq pacifiques années s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles Prithvi, devenu un jeune homme séduisant, avait aidé de son mieux le vieux Vidyasagar. Et, s’il dépassait maintenant son maître dans la science artisanale et dans l’art de la vente, Prithvi aimait par-dessus tout conter à qui voulait l’entendre les légendes enseignées par son père et fredonner des ballades où, à travers Krishna, Shiva et Vishnu, il convoquait l’image du défunt. Souvent d’ailleurs, emporté par une histoire, il lui arrivait de peindre les dieux dont son enfance était peuplée sous les traits de Bihar. Et, pour Prithvi, Aycha, sa mère, était une liane embrassant un arbre centenaire, au milieu d’une clairière qu’un jour, il en était certain, lui-même traverserait.

– 6 –

En 1570, le jour de son quatorzième anniversaire, Vidyasagar fit venir Prithvi pour lui parler.

– Tu es un devenu un homme maintenant. Cette année tu partiras seul en voyage et, à ton retour, je ne serai plus de ce monde.

Voyant les yeux de Prithvi devenir plus noirs et plus brillants, Vidya continua :

– Ne sois pas sombre, mon garçon. Je pars rejoindre ton père parmi les soleils et les planètes. Je lui dirai que tu es fort et que tu ne l’as pas oublié.

Lui et Aycha seront fiers de toi. Et souviens-toi en, souviens-toi en toujours, n’essaye pas d’oublier et tes parents vivront.

Le jour de leur séparation, Prithvi sut qu’il voyait Vidyasagar pour la dernière fois. Avec les yeux que nous posons sur le monde lorsque nous sommes éveillés, en tout cas. Vidya, dont les forces déclinaient depuis plusieurs mois, le serra dans ses bras. Puis, il lui proposa sa gourde remplie d’arak et, pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, osa l’appeler « mon fils ».

– Fais-nous revivre, mon fils. Partage, avec ceux dont tu vas croiser la route, les légendes, les histoires, les mille ballades de tes ancêtres.

Dix-neuf ans et quelques jours plus tard, plongé dans ces souvenirs qui le berçaient comme un air langoureux, Prithvi n’avait pas vu le soir tomber. C’est Ganesh, son cheval, qui, s’arrêtant soudain, le fit revenir au bord du fleuve, alors que deux journées encore le séparaient du village le plus proche, le premier de sa tournée. Habitué depuis longtemps aux refuges de fortune, il s’installa rapidement pour la nuit non loin de l’eau, puis chercha quelques branches et des feuilles séchées, pour allumer un feu entre un arbre et l’onde tranquillement chatoyante du fleuve. La journée avait été longue et, malgré la pleine lune, Prithvi sombra aussitôt. Lorsqu’il se réveilla en sursaut quelques heures plus tard – sans doute le cri d’un oiseau devenu la proie de quelque fauve insomniaque -, la forêt paraissait avoir revêtu un  triple voile tissé d’argent.

Son feu s’était éteint et Prithvi se retrouvait en plein ciel. Des étoiles l’entouraient de toute part. Elles brillaient au-dessus de sa tête, alors que d’autres, plus floues, moins étincelantes, se tenaient à portée de main, qu’il put voir en baissant les yeux.

Ce double mouvement lui suffit pour se réveiller tout à fait et comprendre que les astres d’en bas étaient de vains reflets dans l’eau du fleuve.

Cette première vision une fois chassée, surgit une seconde : sur l’eau flottait vers lui, tel un géant nénuphar pleinement ouvert, le corps enveloppé de blanc d’une jeune fille. C’est une chimère, pensa-t-il en voyant le drapé lumineux du vêtement sur l’eau noire, éclatant, dans le bleu sidéral, sous la poudre qui avait enseveli la forêt. Un cauchemar lié à la mort de son père, assassiné dans le Palais du rajah, devant son cœur d’enfant terrifié. Il se frotta les yeux et remua la tête, s’aspergea le visage d’un peu d’eau. Cependant, le lotus était toujours là et il s’agissait bien d’une jeune fille décédée. Prithvi s’en alla trouver une longue branche épaisse et noueuse, puis il se hissa sur Ganesh avant de pénétrer dans l’eau, peu profonde à cet endroit. Il réussit à accrocher le corps avec sa branche et le tira vers le bord. Il fit ressortir Ganesh, effrayé, du fleuve à reculons, et descendit, avant de faire échouer le corps que l’eau avait commencé à gonfler, sur la rive. C’était une enfant de quinze ou seize ans, peut-être, dont on devinait encore la grâce et la beauté. Bien que présentant les signes d’un trépas soudain, celle-ci ne paraissait pas s’être noyée.

Oubliant son périple, Prithvi décida de remonter le cours d’eau sur les traces de la fille portée jusqu’à lui par les ondes flegmatiques. Il galopa sans arrêt, une seule idée en tête : ne pas laisser le fleuve le semer. Il faisait toujours nuit lorsqu’il vit brusquement surgir de nulle part un village fantomatique. Il s’avança vers les habitations avec la prudence d’un détrousseur. Quelque temps après, les arbres se firent plus rares et Prithvi atteignit la lisière de la forêt. Ce qu’il vit alors lui rappela la nuit tragique d’un 24 décembre durant lequel l’ouragan des troupes d’Akbar avait soufflé la cité idéale de Vijayanagar. Sauf qu’il n’y avait aucun cri. Aucune lamentation. Cette quiétude absolue était encore plus abominable que les coups de tonnerre qui retentissaient dans son souvenir. Nul filet de fumée ne s’échappait des habitations qu’il pouvait entrapercevoir. Des planches grossières barricadaient les fenêtres. Les portes étaient bloquées de façon identique. ça et là gisaient, contorsionnés et grimaçants, des cadavres qu’on aurait dit surpris au milieu d’un rituel abject. Une répugnante exhalaison de vomi, d’excréments et de corps corrompus flottait sur le village. Impudique, ventre à l’air, une seule demeure exhibait ses ouvertures. Dans sa bouche édentée, des lattes comme des chicots pourris brinquebalaient sous le vent, grinçant à vous glacer le sang. Tout à coup, Prithvi sentit, plus qu’il ne comprit, d’où venaient les blessures que portait aux poignets la juvénile créature charriée par le fleuve impassible.

Sans doute s’était-elle échappée de cette maison, dans laquelle on l’avait laissée pour moribonde. Vidée par la maladie, elle avait dû  s’avancer quelque peu, avant de trébucher, puis tomber foudroyée dans l’eau, qui l’avait transportée jusqu’à lui, sinistre message adressé aux humains par des dieux en colère. Scrutant les corps de plus près, Prithvi s’aperçut qu’il s’agissait d’hommes et de femmes très affaiblis, mais dont l’extrême pâleur n’était pas seulement due à la mort.  Au-delà des mots, une aveuglante vérité le submergea : le mal effroyable se dressant devant lui tel un cobra royal était le choléra. Prithvi décida d’avertir au plus tôt les villageois de Vidyabad. Il repartit immédiatement sur Ganesh et s’arrêta seulement quand sa chaumière fut en vue. Il s’effondra sur le plancher et perdit connaissance. Le lendemain, encore à ses visions abominables, il se dépêcha vers le village et allait alerter le conseil des neuf sages lorsqu’il distingua un attroupement inhabituel sur la grande place.

– 7 –

Une grappe humaine traversée par d’imperceptibles murmures et moult frissons observait le zénith, terrorisée. Suivant du regard les bras innombrables dressés vers le ciel, il vit le soleil s’éteindre tout doucement. Une ombre le dévorait de la gauche vers la droite et, bientôt, la lumière se mit à décroître. Rivé à l’astre du jour, le village était subjugué par l’éclipse.

Sous l’emprise de la sinistre nouvelle qu’il se devait d’annoncer, Prithvi marcha droit vers les villageois, sans même s’en rendre compte, sans que quiconque s’en aperçoive.

Hélant les neuf sages, il s’écria :

– Le choléra.  Le choléra. J’ai vu son spectre se rapprocher du village.

Un grand désordre suivit ces paroles. A la peur de la punition divine qui faisait périr l’étoile du jour pour les plonger dans les ténèbres, s’ajoutait désormais la menace, supposèrent-ils, de l’étranger, toléré mais différent à jamais. Inoffensif tant qu’il vivait avec l’un des leurs, même si Vidyasagar se tenait à l’écart, Prithvi semblait plus lointain depuis que, six mois par an, il s’enfermait dans sa cabane où personne n’avait pu lui rendre visite.

Entre-temps, le soleil avait complètement disparu. Prithvi profita de cette nuit paradoxale pour se retirer. Ce qu’il avait vu dans le village inconnu où tout était barricadé ne laissait présager rien de bon pour Vidyabad, ni pour lui-même, d’ailleurs, estima-t-il.

De retour chez lui, Prithvi commença par découper méticuleusement du bois pour en faire des planches : assez courtes pour les fenêtres, plus longues pour la porte. Des longues, il n’en prépara que deux, qu’il coupa consciencieusement au milieu pour les recoller ensuite ; rien ne laissait deviner qu’elles n’étaient pas solides. Ce travail lui prit une bonne semaine.

En même temps, il rechercha un endroit assez proche mais dissimulé, où il pourrait attacher Ganesh, le moment venu. Puis, il décida d’attendre. Il faisait beau et Prithvi passait de longs moments couché dehors, à essayer de lire dans les nuages. Selon les circonstances et son humeur, ce qu’il y voyait était tantôt rassurant, tantôt menaçant. Parfois, le vent agglomérait d’énormes spirales cotonneuses vers un endroit de la voûte où elles formaient le visage gigantesque d’un vieillard pourvu d’une longue barbe blanche. Quelques instants plus tard, ces mêmes nuages composaient des figures monstrueuses qui vous donnaient le vertige. Il préférait alors rentrer, et s’assurer que tout était bien en ordre pour le jour dit.

Le choléra ne tarda pas à s’abattre sur Vidyabad. Prithvi était en train de remplir un seau d’eau à une source proche du village, lorsqu’il vit le premier malade. Il s’agissait d’un vieillard. Celui-ci tourna sur lui-même avant de s’écrouler devant sa maison.

Ce qui se passa pendant le mois d’après, Prithvi le sut en se rendant secrètement chaque nuit près de la grande place. Les premiers défunts avaient été ramassés par leurs proches. Ceux-ci les avaient pleurés, ils avaient prié, puis les avaient brûlés sur des bûchers, comme le voulait la coutume ancestrale. Mais, rapidement, les cadavres furent si nombreux – des femmes frappées dans les champs, des hommes et des enfants touchés dans les rues, à table ou dans leur lit – que plus personne n’osa les toucher. Les processions funèbres cessèrent, elles aussi. Ensuite, la peur grandissant, seuls quelques-uns osaient encore abandonner leur maison, pour aller chercher à boire.

Les premières fenêtres aveugles firent bientôt leur apparition. Des gens en armes brûlaient les morts sur place, empêchant quiconque de s’approcher.

Lui-même affecté par le fléau qui s’étendait, ce même groupe de miliciens commença à interdire aux gens de sortir, riches ou pauvres ; ils barricadaient les portes à l’aide de planches coupées grossièrement et clouées à la va vite.

Les rondes dégénéraient en orgies agrémentées de viols collectifs plus redoutées que le choléra lui-même, mais on avait encore plus peur de tenir tête à ces fanatiques du nettoyage.

Une nuit, lorsque ces hommes veillaient en buvant le fruit de leurs rapines, Prithvi eut une révélation : au village on était persuadé que c’était lui qui avait provoqué la terrible épidémie. Il les avait prévenus du désastre et on le tenait pour responsable du cortège de malheurs qui s’étaient succédés depuis l’éclipse.

– Maudit soit l’Étranger. Nous l’avons nourri au sein, accepté parmi nous, et voilà que maintenant il mord comme un aspic, fit celui à qui tout le monde semblait obéir.

– C’est un démon, fit un autre.

– Offrons-le en signe de paix aux dieux que nous avons offensés sans nous en rendre compte.

– 8 –

– Qu’il retourne parmi ses frères les démons.

Prithvi en avait suffisamment entendu pour décider d’achever sans tarder ses derniers préparatifs.

Non pour s’éloigner à jamais de Vidyabad, mais bien pour attendre la réaction des villageois, dans l’espoir qu’ils n’oseraient pas aller jusqu’au bout. La folie nocturne à laquelle il avait assistée des années auparavant dans le Palais de Vijayanagar serait rachetée, pensait-il, par d’autres hommes, plus sages et moins cruels que les bêtes de la jungle. Prithvi avait choisi de rester, mais il ne voulait pas mourir. Pas encore, en tout cas.

Son karma, fait de rencontres et de solitude, de morts violentes et de légendes d’amour, son karma d’homme, tout simplement, lui enjoignait et de ne pas fuir, et de tout faire pour continuer à vivre.

Cette nuit-là, Prithvi renversa de l’alcool sur le plancher en bois de sa cabane et déposa avec soin les planches qu’il avait longuement apprêtées devant sa porte. Il prépara aussi son voyage : des fruits, du pain, de l’eau et sa gourde d’arak, et puis tous les objets fabriqués de ses mains avant sa rencontre avec le cadavre de la fille-nénuphar. Il attacha Ganesh plus loin dans le bois, à l’endroit qu’il avait repéré.

Le lendemain, il dut patienter jusqu’au coucher du soleil. Ils étaient nombreux et aussi déterminés que dénués d’espoir. Le chef, que Prithvi entrevoyait par une fenêtre d’où tout un chacun pouvait le voir, leur fit signe de s’arrêter. Tout s’immobilisa le temps d’un instant éternel, puis un interminable cri, un hurlement inhumain s’empara de la foule. On entendait des « Trouvons-le maintenant! » et des « A mort le malfaisant, à mort! ». Le chef parla :

– Vos femmes et vos sœurs ont péri, vos fils et vos frères vous ont quitté par sa faute. Avant de le carboniser dans son nid de vouivre, il faudra qu’il ait peur. Bloquons les ouvertures, qu’il soit en proie à la terreur jusqu’à l’aurore et qu’il endure comme nous avons souffert.

Les hommes s’emparèrent des lattes dispersées par terre et les clouèrent rapidement, formant des croix en bois sur les fenêtres et sur la porte de la cabane.

L’effort intense, tout cet alcool qu’ils avaient bu, l’épuisement dû au manque de sommeil et l’épouvante firent retomber tout à coup la tension des hommes armés.

– Partons, il reste encore des corps à incinérer au village. Pour son bûcher, nous reviendrons demain, fit le chef.

Ils s’éloignèrent silencieux vers la macabre besogne qui les attendait pendant la nuit, mais leurs esprits s’attelaient déjà à celle, infernale, qu’ils comptaient accomplir le lendemain.

Ils allaient livrer au feu, victime expiatoire, celui qui leur avait annoncé la mort terrible qui les menaçait et leur avait, sans les connaître, fait confiance jusqu’au bout.

Prithvi choisit d’attendre la nuit noire. Alors seulement, il se rua de toutes ses forces contre la porte en bois. Après quelques assauts, celle-ci s’ouvrit : les planches méticuleusement découpées en leur milieu puis recollées avaient cédé.

– 9 –

Prithvi sortit, referma la porte, remit les planches en place, alla retrouver son cheval et repartit vers le Nord en suivant les étoiles. Il emportait ses marchandises, son luth, sa hache-marteau, de quoi faire fondre le plomb et l’étain, la gourde d’arak offerte jadis par Vidya, ainsi que ses légendes, ses histoires, ses ballades. Partout où il passerait, lors de cette vie ou dans les suivantes, il ressusciterait le souvenir de son père Bihar, de même qu’il referait vivre Vidyasagar et sa mère, la douce Aycha.

JOURNAL

« P… DE TOUS LES PAYS UNISSEZ -VOUS ! »[6]

K… MARX & Al., Le Manifeste du Parti Communiste

En ces années d’effervescence révolutionnaire où tout était possible, vivait dans un lointain et beau pays un fils de paysans très pauvres. Cependant, s’il était jeune et illettré, Tiberiu Yatagan n’en était pas moins débrouillard pour autant. Apprenti cordonnier de son état, c’était aussi un grand amoureux de la route.

Les mystères de l’Histoire et une ambition démesurée feraient de ce jeune homme rien moins que « le Génie des Balkans » et le « Tisza de la Pensée ». Pendant quarante-cinq ans et quatre mois très précisément, son peuple dévoué le vénérerait, puis, brutalement, l’exécrerait avant de le trucider. Un assassinat aussi cruel que sale. Une mort à la mesure de sa formidable ascension.

Mais pour l’heure, un juge de province nonchalant venait de baptiser l’apprenti cordonnier vagabond « rouge ». Plus par ennui que par conviction, d’ailleurs…

Son goût immodéré pour les voyages, ainsi que deux ou trois menus larcins – inévitables lorsqu’on est indigent et rusé – firent donc condamner Tiberiu Yatagan, dont l’avocat commis d’office était un stagiaire presque aussi jeune que lui, à la réclusion perpétuelle.

Cet improbable concours de circonstances amena Tiberiu à partager pour un temps la cellule du Commandant Serge, vrai communiste, grand résistant et, surtout, futur Chef suprême du pays.

Trois mois plus tard, le 22 août 1944, grâce à des complicités soigneusement cultivées, le Commandant Serge réussit à s’évader, au terme de huit longues années de captivité. Son jeune ami Yatagan ne fut pas oublié : dès le lendemain de leur évasion, « Tibby » reçut le carnet rouge de membre du Parti Communiste des mains émues du Commandant lui-même, lequel voyait en lui le fils qu’il n’avait jamais eu.

Dans un élan insurrectionnel comme il y en a deux ou trois par siècle, le 23 août 1944, quelques heures à peine après ce rouge adoubement, le pays tout entier retourna, comme un seul homme, ses armes contre la « botte hitlérienne ». Cette image, familière à tous ceux qui pratiquaient le même métier que lui, ne pouvait laisser le jeune Yatagan insensible : comme les cinq cents autres communistes que son pays comptait ce jour-là, il partit donc rejoindre le front russe, qui se trouvait à quelques kilomètres seulement plus à l’Est, et s’apprêtait à continuer sa marche inéluctable vers Berlin.

Cependant, grâce aux appuis de son protecteur le Commandant Serge, Tibby et le front ne firent que se croiser vaguement, le jeune Yatagan allant directement à Moscou, pour y suivre les cours de l’Académie Politique et Militaire.

A cette occasion, il s’avéra que Tiberiu Yatagan était doté d’une excellente mémoire ; lorsqu’il rentra au pays en février 1948, il n’avait rien oublié de ce que ses camarades professeurs soviétiques lui avaient enseigné. Et, il n’avait pas oublié non plus à qui il devait tout cela. Surtout que depuis un peu plus d’un mois, son pays était devenu une République Populaire, dirigée par un Parti Communiste, dont le Secrétaire Général n’était autre que le Commandant Serge!

Le Secrétaire Général n’avait pas volé sa place à la tête des communistes, lesquels n’avaient pas non plus volé la leur à la tête du pays.

Le 6 juin 1945, c’est-à-dire moins d’un mois après la capitulation de l’Allemagne nazie, le Roi – à dix-neuf ans il n’avait aucune expérience politique, mais était doté d’une intuition profonde du sens de l’Histoire – décida de restaurer la monarchie fondée par son arrière-arrière-grand-père, et de confier le pouvoir à un gouvernement démocratique. Lequel était le premier jamais formé dans le pays.

Il était composé de quarante membres, ce qui n’était pas sans rappeler – à quelques langues de vipère que l’on prit soin d’ailleurs d’arracher pour voir si elles étaient vraiment bifides – un conte oriental bien connu!

Un peu moins de la moitié des membres du nouveau gouvernement étaient des vieux agrariens bon teint, des quasi-républicains et autres pseudo-libéraux convaincus. Tous avaient été soigneusement désignés par les grands partis traditionnels. Sur ordre du Roi, trois intellectuels progressistes et citoyens, reconnus au-delà des Partis, et même au-delà des frontières, furent également cooptés. On leur confia l’immatériel : la Culture, L’Éducation Nationale et les Affaires Étrangères.

Les socialistes au pouvoir étaient au nombre de seize. Ce sont eux qui firent pression lors des négociations préliminaires avec Sa Majesté, pour que des communistes rejoignent ce « large gouvernement d’entente nationale ». Les « écarlates » nommés au sein du nouveau gouvernement étaient au nombre de quatre.

Le premier d’entre eux et le plus intransigeant de tous était le Commandant Serge, bien entendu.

Le Roi chargea immédiatement son Gouvernement de deux grands chantiers : la réforme agraire – le ministre de l’Agriculture était socialiste et son sous-secrétaire d’État chargé de la nationalisation, communiste – et la reconstruction nationale : le pays tout entier, ainsi que trois ministres étaient concernés, dont un socialiste, et un communiste.

Le travail qu’effectuèrent en commun les ministres socialistes et communistes était sérieux et ils le firent honnêtement. Les socialistes étaient persuadés d’être les plus forts. Les communistes étaient convaincus que leur heure ne tarderait pas à venir.

Cette première collaboration, ainsi que la recherche constante d’une majorité de gauche par les socialistes, fourniraient l’argument parfait aux communistes, lorsque, plus tard, ceux-ci voudraient se débarrasser de leurs anciens parrains en politique institutionnelle. Enfin seuls au pouvoir à partir du 1er janvier 1948, les communistes ne tarderaient pas, en effet, à accuser les socialistes « d’un long passé d’opportunisme ».

Pour ce faire, ils s’employèrent à travestir un vrai sophisme en un presque syllogisme. Les ressources de la dialectique étant inépuisables, l’argument porta : même les plus hypocrites et les moins avertis, le dirent « irréfutable ». Or, additionnées, ces deux catégories représentaient une très large majorité dans le pays.

Les « procès en socialisme » allaient ponctuer les années cinquante ; ce n’est qu’au milieu des années soixante-dix que plusieurs tonnes d’ossements « opportunistes » seraient réhabilitées, par le nouveau Camarade Secrétaire Général. Autrement dit, dix bonnes années après qu’en juin 1965 Tiberiu Yatagan eut succédé au Commandant Serge. Celui-ci, avant de mourir, avait eu le temps suffisant pour céder à la pression des masses populaires et s’était laissé nommer, très démocratiquement, « Chef Suprême des Armées, Premier Secrétaire du Parti, Président à Vie du Conseil d’État et Doyen du Conseil des Ministres ».

Mais, d’ici là, beaucoup resterait à faire aux communistes en général, ainsi qu’au Commandant Serge et à son jeune héritier Tiberiu Yatagan, en particulier. D’autant que la chance et l’Histoire étaient de leur côté : si les communistes ne comptaient dans leurs rangs que quelques cinq cents clandestins au printemps 1944, vers le mois de novembre de cette même année, on dénombrait plusieurs dizaines de milliers de membres avérés. Très sérieux, ces résultats étaient ceux d’une large enquête d’opinion, réalisée, certes, à l’improviste, mais selon un protocole parfaitement au point. C’est l’armée soviétique qui avait préparé les questions, ce qui n’est pas peu dire… Et c’est encore l’armée rouge, dont les soldats n’hésitaient vraiment pas à payer de leur personne, qui mit à disposition plusieurs milliers d’enquêteurs bénévoles et volontaires issus de ses rangs. Il est vrai que les troupes devaient, de toute façon, s’arrêter ça et là dans le pays, pour se ravitailler avant de repartir dans leur marche triomphale vers Berlin!

Ainsi, pendant l’enquête et profitant de l’occasion, nombreux furent ceux qui, après s’être engagés librement dans la grande armée, décidèrent, en leur âme et conscience, un grand verre de vodka à la main et un quignon de pain encore chaud dans la poche, d’adhérer au Parti Communiste.

Quant aux autres, les laissés pour compte, les orphelins de la Révolution, que le grand frère n’avait pu ni voulu emmener avec lui jusqu’à Berlin, ils mirent à profit les quelques mois de répit laissés par cette victorieuse armée avant son non moins victorieux retour en Union Soviétique, pour s’informer. Pour ceux que cela intéresse, historiens ou simples curieux, l’appellation technique de la méthode sociologique qui fut alors employée comportait, notamment, les termes : « soviétique », « communiste » et « propagande ».

Utilisée sur une très large échelle et de façon systématique, cette technique, révolutionnaire à plus d’un titre, donna d’excellents résultats ; les statistiques officielles de cette époque sont sans rature : moins d’un an après s’être lié d’amitié avec l’Union soviétique, le pays était passé de cinq cents à plus de trois cents cinquante mille communistes. Cela représente un facteur multiplicateur de l’ordre de sept cents! Quel extraordinaire exploit lorsqu’on le compare aux modestes succès du Christ, et même lorsque l’on sait qu’aux alentours de 1990, les membres du Parti ne seraient jamais que dix fois plus nombreux qu’en 1945…

Chronique d’une utopie

Tu puerta no tiene casa

Tiene un camino

Por donde la tarde pasa

Como un agua sin destino

(?)

Ta maison n’a pas de porte

Elle n’a qu’un pauvre chemin

Où le soir ses ondes emporte

Comme une source sans destin

(Traduction libre par le Narrateur)

– 1 –

Né en même temps que les premiers signes de la Grande Crise, Karoll Fata était l’aîné d’une famille de onze enfants. Celle-ci vivotait tant bien que mal en marge d’un hameau perdu, qu’aucun cartographe sérieux n’avait pris la peine de consigner. Les quelques pruniers plantés devant la maison étaient rachitiques, mais l’herbe y poussait dru, et un petit ruisseau donnait un peu de fraîcheur, même lorsque partout à la ronde la chaleur des midis du mois d’août écrasait les hommes et les insectes.

La « glorieuse mère patrie » – reconnaissante surtout parce qu’elle avait été victorieuse – avait attribué au père de Karoll un minuscule lopin de terre à l’écart du village, après la Première Guerre, pour ses faits d’armes. Ceux-ci lui avaient aussi valu la Petite Croix du Mérite Militaire, une pension diaphane, et des cheveux dont on racontait qu’ils avaient blanchi en l’espace d’une seule nuit.

Son unique autre trésor était une antique sphère de cristal, dont il avait, paraît-il, hérité, bien avant la naissance de ses propres enfants.

La guerre terminée, le père de Karoll était rentré chez lui exempt de toute blessure ; cependant, ses campagnes, qui lui avaient fait traverser plusieurs pays, étaient bien réelles.

Pourtant, pendant cinquante ans, jamais il n’en parlerait. Et, lorsque enfin il le ferait, il décrirait les ennemis qu’il avait dû affronter ou peut-être qu’il s’agissait de ses propres camarades, sous les traits d’horribles vampires parlant sept langues, tandis qu’ils le saignaient, pour boire son sang dans d’immenses coupes d’or artistement travaillées, et incrustées de gemmes et de rubis.

Mais il est vrai qu’à ce moment-là ses crises de delirium tremens seraient devenues presque quotidiennes.

Manquant de tout depuis toujours, Karoll avait commencé à travailler dès l’âge de sept ans.

Responsable d’un troupeau de près de deux cents moutons, confiés chaque année à ses parents par les riches propriétaires des alentours, il courait du matin au soir, entravé même par beau temps dans sa marche zigzagante par un long manteau élimé, seul héritage qu’il tenait de Panaït, son arrière-grand-père, dont il ne savait absolument rien, si ce n’est qu’il avait mystérieusement disparu des décennies auparavant.

– 2 –

Sa vie n’était pas de tout repos, loin s’en faut, mais si sa destinée n’était pas aussi enviable que celle d’autres enfants, Karoll l’ignorait et il s’en contentait. Il passait chaque hiver aux côtés d’Anna, sa mère, une femme aussi suave qu’effacée. Tandis que lui l’aidait, Anna lui narrait des histoires merveilleuses ou chantait des ballades très belles et très tristes, dont Karoll ne savait si elles appartenaient à quelque patrimoine ancien ou bien si sa mère les composait pour lui, son grand fils bien-aimé. Tout l’été, Karoll le passait dehors, à se souvenir des contes entendus pendant l’hiver, qu’il répétait à son troupeau sans se lasser. Quelques oignons crus, auxquels s’ajoutaient parfois un morceau de fromage de brebis et une bonne portion de polenta froide dont la croûte crissait entre ses dents, lui suffisaient pour la journée. Et puis, qu’il pleuve ou qu’il vente, il était libre et il aimait les animaux. Les saisons et les années passaient, rythmées par les consécrations, les unions, les séparations définitives.

Fata Karoll avait déjà treize ans quand les premiers échos d’une nouvelle guerre commencèrent à arriver jusqu’à son village, encore lointains, mais de plus en plus présents. Tout vint à manquer brutalement et, après trois années de sécheresse ininterrompue, la disette, maintenant solidement installée, ne pardonnait plus personne. Même les fermiers les plus riches décidèrent l’un après l’autre, comme s’ils s’étaient donnés le mot, de retirer, pour le sacrifier, le bétail confié à la famille de Karoll.

Celui-ci supportait mal de se trouver ainsi désœuvré, même si pendant quelque temps il prit plaisir à participer aux joies de ses cadets. Les garçons jouaient à la guerre sans se lasser. Plus âgé et plus réfléchi, Karoll ne partageait pas toujours l’entrain des autres enfants. Pourtant, il les accompagnait volontiers.

Il le fit jusqu’au jour où deux de ses petits frères furent totalement déchiquetés dans la déflagration d’un obus d’une autre guerre. Ils l’avaient découvert dans la futaie rongé par la rouille, et ils avaient tenté de le ramener à la maison ; Karoll dut aider son père à rassembler les corps mutilés et à les enterrer au fond du jardin.

Ensuite, il s’enfuit en pleurant et ne revint qu’à la tombée de la nuit, sans un mot. Autour de la table que l’on n’avait pas encore débarrassée, tous serraient les dents, fronçaient les sourcils et fermaient les yeux à moitié, comme transformés en statues de sel.

Sa mère, qui, des heures auparavant, avait rejoint Karoll dans la forêt pour un interminable moment, frémissait de tout son corps et semblait prête à se pâmer au moindre souffle d’air…

À compter de ce jour, Karoll évita farouchement les siens. « Sans aucun doute, la mort de ses deux frères », murmuraient ceux qui l’entouraient. Mais, les ténébreuses pensées où Karoll s’abîmait comme pris d’étourdissement, ne cessaient de rôder autour du terrible secret qui l’unissait dorénavant à sa mère. Sa très brève existence n’était plus qu’une sorte d’enveloppe, déchirée en mille morceaux dont, pourtant, il ne semblait pas possible de se séparer. Un secret fatal, et le voici soudain devenu étranger au monde, étranger à lui-même. Et prêt à éprouver désormais une absolue liberté : celle de la feuille qu’une implacable bourrasque détache brutalement de l’arbre de vie.

Il était toujours dans cet état lorsque, trois mois plus tard, son père lui proposa de l’accompagner en ville pour le présenter comme apprenti chez quelque maître artisan : Karoll fut d’accord sans hésiter.

– 3 –

Le père de Karoll s’était déjà renseigné sur les places à prendre, lesquelles, vu le grand âge du garçon, n’étaient pas si nombreuses. Pour tout dire, celui-ci avait le choix entre devenir bâtisseur ou être bottier plus tard. Une fois en ville, ils décidèrent d’aller d’abord chez le maître chausseur.

L’homme paraissait vraiment bon et les mit rapidement à l’aise. Les conditions proposées étaient des plus honnêtes. Aussi, lorsque l’artisan, se retirant pour un moment, les laissa seuls, Karoll fit-il savoir à son père qu’il voulait bien rester et prendre cette place. Il le lui dit très vite et le regard baissé, comme pour se débarrasser d’un poids trop lourd à porter. Comprenant son état, le père se garda bien d’insister. Il se contenta seulement de tirer de sa poche le vieux globe de cristal, pour la tendre en silence à Karoll. Une fois que le talisman eut changé de main, le père et le fils se séparèrent dehors, devant la porte, sans gestes inutiles. Puis, ému, Karoll se retourna brusquement et rentra d’un pas appuyé dans la demeure du cordonnier.

Une nouvelle vie débuta alors pour Karoll : les jours se suivaient et se ressemblaient tous au point que l’on en perdait le fil, mais l’harmonie, la paix et la sérénité y régnaient.

La chaleur des bûches allumées dans les antiques poêles en terra-cotta émaillée faisait oublier la rigueur sibérienne des longs hivers continentaux. Quant aux étés, ils ressemblaient à une course de cache-cache derrière de lourds et blancs rideaux, lesquels déplaçaient lentement la forte odeur des cuirs fraîchement tannés, venus de Russie ou d’ailleurs. Les mains de Karoll, ses yeux, tout son corps aimait ce travail de précision mais vivant, et il le faisait bien. Peu à peu, on le vit moins tendu ; à plusieurs reprises, lui-même se surprit en train de rire aux blagues de ses compagnons, avec lesquels il partageait à présent les journées sans fin dans l’atelier, le casse-croûte du midi, ses soirées et même ses dimanches.

A chaque reprise que son maître complimentait son goût prononcé pour la chose bien faite, le jeune Fata s’empourprait d’allégresse. Toutefois, ce qu’il affectionnait au-dessus de tout, c’était de suivre le vieux bottier, quand celui-ci se rendait au marché se tenant tous les jeudis sur la place de l’Église.

Ils y passaient ensemble un merveilleux moment. Ils essayaient de vendre au plus offrant les articles dont ceux qui les avaient commandés ne voulaient plus, ou qui les avaient abandonnés faute de pouvoir les payer. Entre deux ventes, l’artisan exposait à Karoll par le menu des anecdotes plus rocambolesques et plus fantasques les unes que les autres, dont il se trouvait être systématiquement, comme par hasard, le jeune et intrépide héros. Pour quelques heures, son vieux maître recréait ainsi l’atmosphère si particulière de Vienne et de l’empire austro-hongrois du début de ce siècle.

Pendant ce temps, le travail continuait. Malgré la guerre, dont les échos étaient à peine plus proches, Karoll aurait pu lui aussi continuer pareillement, jusqu’à la fin des temps. Mais, un lundi matin, c’était au printemps 1942, le bottier, qui la veille était rentré fort tard d’une noce copieusement arrosée, demanda à son apprenti préféré de se rendre seul à l’autre bout de la ville, pour livrer de toute urgence trois paires de bottes à un général. Celui-ci les avait commandées quinze jours plus tôt et devait, paraît-il, prendre son nouveau commandement le lendemain à l’aube.

On ne sut jamais ce qui se passa vraiment ce jour-là et, plus tard, Karoll lui-même se perdrait dans les méandres de la vérité, tant ses versions seraient nombreuses et contradictoires.

Lors d’un interrogatoire serré qui dura plus d’un mois, durant lequel les deux gendarmes chargés de l’affaire dosèrent savamment les promesses de pardon, les menaces de prison à vie et même les coups, le prévenu Fata K… « avoua » successivement :

  1. avoir perdu les bottes et s’être enfui, de peur d’être puni par son maître ;
  2. avoir abandonné les bottes dans la panique, lorsqu’une meute de chiens l’avait attaqué ;
  3. avoir livré la marchandise, sans s’en apercevoir, à une mauvaise adresse, avec la fausse promesse du maître des lieux qu’on enverrait le paiement plus tard ;
  4. avoir livré les bottes au bon commanditaire, qui l’avait fait chasser par ses hommes ;
  5. avoir été dépouillé par des voleurs, tandis qu’il rentrait chez son maître avec l’argent ;
  6. avoir vendu les brodequins et tenté de s’enfuir avec l’argent, comme un traître qu’il était.

Atterré par tant de mauvaise foi, blessé dans son amour propre, le vieux maître exigea qu’une peine exemplaire vienne frapper ce serpent perfide qu’il avait nourri au sein : le juge envoya « le jeune rouge récalcitrant » croupir derrière les barreaux. Karoll Fata fut condamné à vingt ans de prison ferme ; lui-même avait à peine quinze ans.

– 4 –

Alors qu’au dehors tout était maintenant aux allégresses du renouveau, même si l’odeur entêtante de la poudre à canon se mêlait plus souvent que naguère aux fragrances du printemps, Karoll se retrouva cruellement jeté dans une cellule humide, obscure et exiguë, qu’il devait de surcroît partager avec deux autres séquestrés… Trois heures de promenade quotidienne dans la cour, sous les regards indifférents, féroces ou méprisants des gardiens armés, trois heures passées à l’ombre menaçante des miradors, voici tout le semblant de liberté qui lui restait désormais. Malgré leurs noms de saints, les camarades Georges et Lucas, avec lesquels Karoll partageait sa cellule, étaient, eux, de vrais « rouges ». Comm-mun-nistes, clan-des-tins et a-thées! Colleurs d’affiches nocturnes et militants le jour. Perdus par leur prosélytisme, par leur naïveté ou les deux. Ayant répondu en russe aux questions, elles aussi posées en russe par les provocateurs en civil de la Sûreté, ils s’étaient fait arrêter aussitôt.

Les camarades connaissaient par cœur le Manifeste du Parti Communiste, qu’ils décidèrent d’enseigner à leur jeune recrue, involontaire encore que consentante. Mais, avant d’être « formé », Karoll se devait de répondre à trois questions.

– Crois-tu en Dieu ?

Karoll n’avait jamais eu le temps de croire. Il le leur dit et sa réponse plut beaucoup aux camarades, qui stoppèrent de continuer l’enquête.

– As-tu été exploité, camarade ?

Karoll leur répliqua qu’il n’en savait rien, mais il voulut bien leur révéler sa très brève vie. Oui, conclurent les camarades, il l’avait été.

– Sais-tu lire ?

– Je sais écrire mon nom.

Jeune, athée, de parents pauvres et exploité : Georges et Lucas étaient ravis de l’extrême qualité, de la pureté de cette pâte qui n’attendait qu’un peu de levain idéologique pour prendre forme et grandir. Ils commencèrent alors sans plus tarder un travail patient, auquel le calme de la prison et l’isolement où ils étaient convenaient à merveille. Au fil des mois, il apparut de plus en plus clairement aux deux camarades que le jeune Fata était sans l’ombre d’un doute un communiste né. Il possédait ses textes par cœur, et pouvait les réciter pendant des heures dans sa cellule humide et sombre. Il y apprit aussi à lire, un peu à la façon des sourds-muets, car ils n’avaient ni livres, ni ardoise, ni crayon sous la main.

Quant à la conscience politique de Karoll, celle-ci avait fait des bonds extraordinaires…

« Exploité sans pitié depuis mon plus jeune âge, j’ai voulu frapper, en même temps, les représentants du capitalisme et ceux de l’impérialisme militaire et je me suis enfui avec les trois paires de bottines, lesquelles n’appartenaient ni à l’exploiteur bourgeois, ni au général assassin, mais au peuple qui les avait fabriquées à la sueur de son front. Après une course poursuite à travers toute la ville, croyant avoir semé tout adversaire, je les ai enfin vendues et je voulais offrir l’argent à la cellule communiste de la ville. Mais j’ai été trahi.

Supplicié par mes geôliers, des chiens enragés à la solde des ennemis de classe, j’ai inventé des histoires plus invraisemblables les unes que les autres, pour semer la confusion et ne pas mettre en danger mes amis. Les vingt années de prison que j’ai récoltées sont la preuve manifeste que j’ai réussi. »

Les deux compagnons l’avaient adopté et Karoll n’avait plus qu’une hâte : obtenir, à son tour, le carnet rouge de membre du Parti, afin d’aider ses amis à ériger un monde meilleur. Un monde sans passé. Hors des murs de la prison. Hors de lui-même.

Deux années s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles des rêves en rouge et blanc entrecoupaient de plus en plus souvent les terribles cauchemars qui tourmentaient Karoll depuis le jour où sa mère l’avait rejoint dans la forêt…

Le 25 août 1944, des manifestants résolus, parmi lesquels les moins enthousiastes n’étaient pas plusieurs dizaines de communistes brandissant des drapeaux rouges, prirent la prison d’assaut, libérant leurs camarades Georges et Lucas, en même temps que Fata Karoll leur jeune protégé et voisin de cellule.

Les insurgés le laissèrent partir sans encombre et, puisque ce n’était pas un droit commun, il y eut même quelques brefs « hourras ». C’est de lui-même que, dès le lendemain matin, sa boule transparente dans une poche, Karoll se présenta à la permanence locale du Parti, pour requérir sa carte de membre.

– 5 –

On le reçut avec beaucoup de chaleur et on lui expliqua qu’une réunion extraordinaire allait se tenir quatre jours plus tard, lors de laquelle sa candidature serait considérée.

Il aurait à répondre séance tenante aux interrogations des camarades. Vu son âge tendre et son passé d’incarcéré, Karoll Fata n’aurait même pas à exposer son autobiographie. Quant à son admission proprement-dite, celle-ci ne devrait soulever aucune difficulté. Bien entendu, sa requête serait soumise aux voix, ainsi que l’exigent les statuts et la règle du centralisme démocratique, mais seulement pour la bonne et due forme…
 

LE Tapis en blé de Turquie

Avatar 2 – Vers le Nord

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,

L’univers est égal à son vaste appétit.

Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !

Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! »

Baudelaire, Le Voyage

– 1 –

« – Très jeune, tu verras des choses que je ne puis te dévoiler ; des choses que même un homme accompli aurait du mal à supporter. Plus tard, tu seras l’un des nôtres, et le plus avisé encore : l’une d’entre nous – tu pourras la voir naître – t’accordera son amour ; en échange, tu nous livreras ta science, tes prémonitions et tes souvenirs, aussi…

Je distingue trois voyages. Le premier forme un cercle. Le suivant forme un cercle. Le dernier, te fera franchir la moitié des terres connues. Ce dernier périple, de tous le plus long, s’achèvera au soir de ton existence, au-delà des forêts, sur un haut plateau ceinturé de montagnes enneigées.

Ta vie entière tu seras libre. Nonobstant, ton âme, elle, en aucun cas ne connaîtra la paix. Et, lorsque, finalement, tu découvriras la consolation, alors tu seras dépouillé de tout hasard. Mais, déjà, tu ne seras plus toi. Vas, rejoins ton père dehors maintenant. Je ne dois pas t’en dire plus… »

Plus âgée que le temps et semblant, tout comme lui, immortelle, la voyante avait reçu le jeune garçon de neuf ans à la demande du père, le seul brahmane qui, à sa connaissance, ni ne craignait, ni ne dédaignait les intouchables et les sans-nom. « Sans-nom » qui pour le reste ne l’étaient plus, puisqu’ils avaient décidé de s’autoproclamer « Bihari », en l’honneur du procréateur de Prithvi, Bihar Mahatma, justement.

La vieille femme avait reçu Prithvi seul, comme elle le faisait toujours pour prédire l’avenir, dans sa tente, à l’écart de la cérémonie nocturne qui venait de commencer.

– 2 –

Le jeune garçon était resté debout, et l’avait écoutée comme s’il avait voulu absorber ses paroles, après avoir déposé, d’une main timide, un sequin d’or sur la petite table basse où se trouvait, éclairée par sept chandelles, le diamant divinatoire aux mille feux.

Puis, Prithvi avait rejoint son père Bihar qui l’attendait dehors, non loin de la tente, souriant.

– Viens, dit-il à Prithvi. Je veux que tu découvres une chose merveilleuse entre toutes : c’est la danse du destin.

Bihar saisit son fils par la main. Il l’entraîna vers la grève où, en ce 12 décembre 1565, palpitaient, entre le ciel constellé et les reflets phosphorescents de l’océan, trois cercles concentriques, pétales prodigieux d’une gigantesque orchidée carnivore.

Les tambours et l’assistance qui leur faisait face traçaient le premier cercle, le plus large, celui que Bihar et Prithvi rejoignirent. Le suivant était constitué de plusieurs feux allumés sur la plage ; ils formaient un rideau de flammes au-delà desquelles se trouvait la ronde des danseurs. Au centre des trois circonférences se tenait le corps animé de spasmes rapides, incontrôlés d’une femme en train d’accoucher, cœur douloureux battant à tout rompre et que les mouvements hallucinés des danseurs occultaient, puis laissaient entrevoir, avant de le cacher à nouveau. Les danseuses étaient au nombre de douze ; les cavaliers, jeunes et musclés, et dont les reins étaient ceints par de courts sarongs blancs de coton, paraissaient deux fois plus nombreux. Les filles, des adolescentes élancées, aux longs cheveux défaits et aux yeux brillants, faisaient retentir au rythme des tambours les bracelets en argent qui rehaussaient leurs bras, étincelants et tintinnabulants au point de devenir aériens et comme doués d’une vie propre, tels des papillons aux ailes cristallines.

De longues robes somptueusement colorées, que la chaleur et l’excitation faisaient coller aux corps juvéniles, laissaient s’échapper une forte odeur de menthe sauvage et de musc qui étourdissait les hommes et que Prithvi respirait, sans savoir que son souvenir, mêlé à celui des paroles de la voyante, à l’image des robes virevoltantes, des parures qui tintaient, des chevelures soyeuses flottant dans les airs, allait le poursuivre pendant près d’un quart de siècle.

Malgré le vertige jamais connu auparavant qui s’était emparé de son cœur, malgré son corps frissonnant, Prithvi n’arrivait pas à détourner son regard de la danse de plus en plus frénétique qui se déroulait autour de la jeune femme en train d’accoucher.

Chacune des douze danseuses portait une grande bougie allumée à la main…

– 3 –

Quand, envoûté par les sons, les arômes, les formes, les couleurs, ainsi que par ses propres mouvements, un homme se faisait trop pressant et essayait de rapprocher, en dansant, ses reins, son visage ou ses lèvres des hanches frémissantes d’une adolescente, celle-ci pirouettait tout à coup sur elle-même au rythme saccadé des percussions, ou bien se défendait comme un véritable maître d’escrime, en tranchant l’air vivement de sa bougie allumée, avant de s’écarter en riant.

Lorsqu’une cavalière daignait élire un homme, le couple s’éloignait, toujours en dansant, vers la nuit, suivi par les encouragements égrillards des anciens.

Tout à coup, les cris de la gravide se firent plus forts et recouvrirent la musique : elle allait enfanter d’un instant à l’autre.

Les tambours cadençaient ses contractions de plus en plus fortes, alors qu’une vielle femme et le mari s’avancèrent.

La délivrance fut rapide. La sage-femme acheva de dégager le nouveau-né, coupa le cordon et nettoya la mère en un clin d’œil. Ensuite, tenant l’enfant dans ses bras, elle se dirigea vers l’océan. Par trois fois elle l’immergea dans les vagues, avant de le présenter au mari.

– C’est une fille, lui dit-elle, en lui tendant le bébé.

Le père souleva le nouveau-né au-dessus de sa tête et se retourna vers l’assemblée. Les tam-tam s’étaient tus et la danse avait cessé.

– Elle s’appellera Akhaté, dit-il.

Des cris de joie et des acclamations jaillirent de toute part. Bihar Mahatma et Prithvi se joignirent à la liesse générale. Les réjouissances continuèrent jusqu’à l’aube… Au petit matin, ils saluèrent tout le monde, félicitèrent de nouveau le père. Puis, sans déranger la mère qui sommeillait dans la tente de la voyante, ils repartirent pour la ville.

– 4 –

Prithvi égrenait ces souvenirs vieux de vingt-cinq ans, en traversant l’illimitée forêt qui s’étendait au nord de Vidyabad, d’où il s’était enfui pour toujours deux mois plus tôt. C’est une fragrance de menthe sauvage qui lui avait rappelé cette formidable scène à laquelle il avait participé avec son père sur la côte de Coromandel. Il ne l’avait plus sentie depuis quatre ou cinq ans et Prithvi décida de s’arrêter là pour passer la nuit. Il eut vite fait d’aménager sa couche, puis d’allumer un feu. Il s’occupa de Ganesh, dîna et s’endormit… Le lendemain, selon un rituel immuable, il repartit peu avant le lever du soleil. Avec les fleuves et les torrents dont il aimait suivre le cours, la forêt était l’élément le plus constant de son voyage sans but. Les villages étaient innombrables, mais, hormis lorsqu’il apercevait une foire, Prithvi demeurait à bonne distance. Ce n’est pas parce qu’elles l’attiraient que Prithvi ne fuyait pas les foires. Les premiers temps, elles lui avaient permis de vendre les marchandises emportées en quittant Vidyabad, puis celles fabriquées les soirs où le sommeil tardait à venir. C’est aussi dans les foires, avec ce qu’elles comportaient d’assourdissant, de mouvementé, d’éphémère, qu’il avait l’impression de surprendre ses semblables, sans être aperçu.

Et, ni la longue barbe qu’il s’était laissé pousser, ni ses cheveux hirsutes n’étonnaient ceux qui, pendant un jour ou deux, vendaient, achetaient, parlaient aux inconnus, faisaient l’aumône aux bonzes mendiants, buvaient, mangeaient et se couchaient sans se soucier du jour d’après.  Prithvi, lui, ne passait jamais la nuit avec les autres. Le soir tombé, il avait trop peur de se laisser attirer par les effluves de menthe fanée et de sueur qui émanaient des filles de joie, nombreuses à fréquenter les foires. Il leur préférait l’odeur, plus forte et moins âcre, des touffes de menthe fraîche que recelaient les sous-bois. Aussi, son négoce terminé, repartait-il aussitôt vers les bois, seul abri assez sûr à ses yeux. Et, c’est dans la forêt, en parlant à Ganesh, qu’il essayait de ne rien oublier, comme le lui avait demandé son vieil ami et second père Vidyasagar, juste avant d’expirer. Étendu près du feu, les yeux errant d’étoile en étoile et la poitrine remplie de menthe épicée, Prithvi revoit sa mère, son père, le nouveau-né qu’une sage-femme plonge par trois fois dans les flots phosphorescents de l’océan. Il se souvient aussi d’une vieille femme faiblement éclairée par sept chandelles. Impressionnante, sa voix caverneuse lui dit : « … L’une d’entre nous te fera connaître l’amour. ».

De temps en temps, les villages aperçus au loin lui paraissaient morts, blêmes comme des revenants. Prithvi savait alors que les troupes d’Akbar le Terrible étaient passées par-là. S’engouffrant encore plus loin sous les arbres, il évitait de s’arrêter tant que les forces de Ganesh le permettaient.

– 5 –

Un jour, se dirigeant vers une foire, la première depuis plusieurs semaines, Prithvi se senti sur le point de défaillir : les formes et les couleurs entrevues non loin de la lisière de la forêt, les sons et les odeurs qui filtraient jusqu’à lui étaient les mêmes que vingt-cinq ans plus tôt.

En s’approchant au pas, il put compter une quarantaine de nomades. Affairés ceux-ci étaient en train d’installer leur camp avec une science accomplie.

Pressés par leurs chiens, deux hommes prompts détachaient les chevaux, qui s’ébrouaient en hennissant. D’autres hommes, bien plus méticuleux, sinon plus mesurés, dressaient les tentes pour la nuit. Des femmes retournaient de loin les bras chargés : elles ramenaient des branches sèches et des brindilles pour nourrir les foyers qui allaient, tels des soleils déguisés en feux de Bengale, illuminer le camp.

Les enfants s’en donnaient à cœur joie, courant comme des chiots fous entre les jambes des grands, houspillés par les femmes, sous l’œil indifférent des hommes et le sourire retenu mais complice des grands-mères. Une jeune fille chantait un air langoureux, le regard perdu au loin, avant de sursauter, toute honteuse d’avoir été surprise en train de rêvasser par un vieillard, sans doute son père.

Prithvi n’osa s’approcher plus avant, ni même rester sur place. Il recouvra ses esprits et décida d’éviter l’endroit. Une fois de plus, il repartit vers le Nord, prolongeant ainsi son voyage jusqu’à la foire suivante.

Des mois plus tard, il aperçut de nouveau le camp des nomades. Suivant un chemin sans doute plus proche des villages que n’avait été le sien, ceux-ci avaient également dirigé leurs pas vers le Nord.

Prithvi attendit que le soir fut tombé et s’approcha du camp, dans l’espoir de revoir, ou simplement d’apercevoir, la jeune fille dont l’image fulgurante hantait ses jours et traversait ses nuits.

Les charrues des nomades formaient une sorte de mur d’enceinte, inexpugnable lorsqu’on le voyait de loin et pourtant discontinu. Prithvi était arrivé à un jet de pierres du camp, lorsque, par leurs aboiements, les chiens lui signifièrent haut et fort qu’ils avaient détecté sa présence.

Quelques ordres rapides furent donnés par deux voix, distinctes mais invisibles. Soudain, la poussière se leva. Dans le camp, tout semblait s’animer et Prithvi put même entendre un coq, sans doute plus jeune et plus influençable que les autres.

Prithvi comprit qu’il était temps de partir et s’en fut… Il s’éloigna d’un pas rapide mais prudent, faisant ainsi une bonne centaine de mètres, avant de se mettre à courir pour de bon.

Ayant rejoint sa monture, il décida de ne point s’arrêter avant l’aube. Au petit matin, il n’avait fait aucune halte ; sous le soleil qui caracolait dans le ciel, il continua son chemin, durant de nombreuses heures.

Ce jour là, Ganesh déposa son cavalier à terre plus tôt que d’habitude. Comme ivre de fatigue, et toujours sous le coup de l’émotion, Prithvi se laissa submerger par les flots sombres d’un sommeil profond.

Il dormit ainsi pendant un long moment, agité par de terribles mirages : son père discourait et du sang giclait de sa bouche grimaçante, tel un tourbillon bruissant de rouges-gorges aux plumes enchevêtrées. Des soldats saugrenus et difformes s’étaient emparés de Prithvi et le contraignaient à dévisager Bihar, en pleine agonie.

Ses yeux lui faisaient mal et il se réveilla brutalement.

Ce qu’il avait pris pour une scène réelle d’une violence intolérable n’était qu’un insistant rayon de lune, posé sur ses paupières épuisées. D’irrépressibles spasmes sillonnaient son âme et sa chair, troublées par les images évocatrices du passé. Tout à coup, une fulguration opalescente et glacée transperça sa conscience de part en part. Prithvi réalisa que sa vie comme sa mort seraient pour toujours en résonance avec celles des parias. Deux fois entrevus, il ne pourrait les fuir éternellement.

Une harmonie et une sérénité nouvelles l’envahirent soudain : après un vain combat pour échapper aux contingences, il expérimentait le soulagement de celui qui rend les armes, pour s’en remettre poings et mains liés à son destin.

– 6 –

Jamais, depuis la nuit barbare de décembre où il était soudain devenu orphelin, Prithvi ne s’était senti aussi aérien. Il se surprit à siffloter une berceuse apprise auprès de son père. Si elle n’était pas morte en accouchant, sa mère lui aurait sans doute chanté la même, pour l’endormir.

Prithvi se dit qu’il ne rechercherait plus à rejoindre les nomades à tout prix : eux parviendraient à lui, car ils devaient venir. Il décida aussi de ne plus les éviter : qu’enfin son karma s’accomplisse.

Le 18 septembre 1591, vingt et un mois après le début de son voyage sans but vers le Nord, Prithvi avait quitté le marché plutôt que d’habitude. Les filles de joie, aussi vielles et sinistres que dans les autres foires, semblaient répandre autour d’elles un fumet nauséabond, qu’il avait inhalé malgré lui, comme à l’accoutumée. Malgré la foule, Prithvi se sentait seul. Il était affligé de n’avoir plus jamais aperçu les intouchables, ni pénétré à l’intérieur de l’odoriférante sphère de menthe sauvage dans laquelle ceux-ci évoluaient aériens et chamarrés.

A peine fut-il descendu de cheval, qu’il s’assoupit, en plein après-midi, au milieu d’un petit pré, oiseau du paradis figé dans une cloche transparente, scarabée plongé au fond d’un océan lumineux et vivant.

Dans son sommeil mouvementé, hésitant entre l’évasion impossible et le repos réparateur, Prithvi sentit tout à coup un poids douloureux et oppressant sur sa poitrine.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, une tête quadruple, colossale, obliquait au-dessus de son visage et huit bras vigoureux le maintenaient à terre, tels les tentacules d’une pieuvre géante.

– Il est fait, dit celui qui semblait commander l’animal monstrueux, autrement dit le chef de la bande.

– Il est fait et bien fait, renchérit un autre. Attachons-le à cet arbre, pour nous servir à notre aise.

Prithvi se débattait, mais les malfrats étaient forts et connaissaient bien leur gagne-pain.

Aussi, en moins de deux, réussirent-ils à ligoter Prithvi à un gros chêne. Ils le bâillonnèrent, avant que l’un d’entre eux ne l’assomme d’un coup de matraque sur le crâne.

Tout devint rouge, puis bleu, enfin blanc. Juste avant de sombrer tout à fait, Prithvi eut le temps de supposer, durant un instant, qu’il allait expirer.

– 7 –

Une imperceptible odeur de menthe tira Prithvi de son sommeil… Il imagina tout d’abord avoir rejoint les étoiles, comme sa mère, son père et comme Vidyasagar.

Mais, en ouvrant les yeux, il se vit allongé sous une grande tente, éclairée à peine.

Non sans difficulté, il bougea un bras, puis l’autre. Ses mains, douloureuses, se portèrent comme seules devant ses yeux. Il les laissa retomber, les suivant du regard.

C’est alors qu’il se vit étendu sur une couche, faite de feuilles et de fleurs fraîches, posées à même le sol. Hormis un court pagne blanc de coton qui recouvrait ses reins, Prithvi était nu.

Il fit bouger à nouveau son regard, cherchant des yeux ses parents qu’il croyait toujours avoir rejoints, quand il vit, se tenant debout près de lui dans le clair-obscur de la tente, une silhouette vaguement familière.

D’abord, il pensa à sa mère, que Bihar lui avait si souvent décrite, dans toute sa glorieuse beauté.

Il avança une main avant même d’essayer de lui parler. Ses lèvres remuèrent, mais aucun son n’en réchappa.

L’apparition, ayant surpris le léger mouvement de Prithvi, s’inclina vers le jeune homme. Apposant un doigt comme un pétale de lys sur ses lèvres, elle lui intima un ordre bref, impérieuse et suppliante à la fois : « Chut ! ». Ce faisant, Prithvi pu voir, enfin, réellement son visage. Celui d’une jeune fille aux longs cheveux noirs, lui souriant timidement, alors que du regard elle semblait implorer son silence.

Prithvi rougit tout à coup, réalisant qu’il était presque nu. Comprenant son embarras et pour le rassurer, la fille empoigna sa main et la porta sur sa poitrine. Tel un épithalame[7], un parfum fort et sauvage, pur comme dans un songe d’enfant, les enveloppa alors…

Chronique d’une utopie

– 6 –

Le 30 août 1944, moins d’une semaine après sa libération inattendue, lorsque Karoll se présenta à la permanence régionale du Parti, il n’était plus du tout question de vote « pour la forme », ni d’admission « sans problème ».

Il faut avouer que l’époque était trouble et les socio-traîtres omniprésents…

Karoll fut accueilli fort poliment, mais sans solennité. On lui demanda, avec un brin de déférence narquoise, de bien vouloir attendre patiemment son tour. Ce qu’il fit, pendant une heure ou plus, peut-être. Enfin, comme descendant du ciel à cheval sur un rouge étendard déployé, un camarade dûment habilité vint vers lui. Celui-ci s’arrêta, posa une dextre lourde mais avenante et protectrice sur l’épaule du jeune homme, avant de lui adresser la parole, en adoptant des termes choisis.

– Bonjour, Fata. Camarade, bonjour. On a beaucoup parlé de toi, ce matin. Les compagnons ont analysé ton cas. Objectivement.

Le plaçant dans le contexte historique actuel. Est-ce que je peux t’appeler Karoll ? Merci. Écoute, Karoll. Ta demande d’adhésion nous arrive trop tôt. Il ne faut rien précipiter. Maintenant que nous avons retourné les armes contre la botte hitlérienne, l’avenir est à nous. Radieux. Des chantiers patriotiques vont s’ouvrir un peu partout dans le pays. Vas-y donc, vas. Vas et construis. Et n’oublie pas de redemander ton carnet de membre très bientôt, où que tu sois. Ce que je veux te dire, eh! bien, c’est qu’il te faudra la redemander où tu seras. Sans faute. Ah!, Karoll, j’oubliais… Il y a des collègues qui trouvent que ton prénom a une consonance étrangère. Allemande, peut-être ?  Es-tu pareil à Kurt, semblable à Koebbels, identique à Koethe ? Allez, au revoir et bonne chance.

La seconde conflagration mondiale avait été dévastatrice et le pays tout entier était à rebâtir. Pendant près de sept ans, Karoll ne fit que vivre au rythme des brigades révolutionnaires. Comme tant d’autres, il mit, lui aussi, beaucoup d’enthousiasme à dormir à la belle étoile, à se laisser éveiller par les haut-parleurs dès cinq heures du matin, à se laver sommairement avec un peu de neige fraîchement tombée, à ingurgiter du chou farci et des haricots secs au petit déjeuner, pour être de ceux qui fouillaient les montagnes, dressaient des barrages, élevaient des combinats. Ou restauraient les voies ferrées que les Soviétiques, puis les communistes et enfin les Allemands avaient consciencieusement sabotées durant les quatre années précédentes…

Dans ces camps de la reconstruction permanente, l’existence des enflammés forçats volontaires était réduite aux durs contacts avec la matière récalcitrante.

Le sismographe de leur activité spirituelle mettait en évidence un spectre on ne peut plus limité : le tracé de l’appareil indiquait, en gros, qu’ils entonnaient des chants patriotiques jusqu’à midi et vidaient soigneusement de respectables dame-jeanne de prune du pays, jusqu’à minuit. Quant à la vie sexuelle des impétrants révolutionnaires, celle-ci se situait à un niveau anormalement bas pour des hommes émancipés, mais plus que satisfaisant pour les chèvres et les poules des environs.

Karoll apprit l’Internationale, ainsi que beaucoup d’autres chants tout aussi entraînants. S’il prit goût à la mirabelle, jamais il ne se laissa surprendre à rôder autour des basse-cours.

–  7  –

En février 1952, alors qu’il venait d’avoir vingt-cinq ans, le vaillant citoyen Fata Karoll fut appelé sous les drapeaux rouge et tricolore.

Plusieurs faits marquèrent les trois années de service passées dans une petite garnison de banlieue. Celle-ci occupait une vaste zone située juste au-delà de la barrière séparant la capitale des champs de maïs adjacents. Champs dont on était alors bien loin de se douter qu’ils accueilleraient, moins de vingt-cinq ans après, des dizaines, sinon des centaines de barres HLM, dont aucune, il est vrai, ne porterait la signature d’un Le Corbusier.

Simple coïncidence ou rapport de cause à effet, plusieurs de ces immeubles s’écrouleraient d’ailleurs en quelques secondes seulement, le 4 mars 1977, aux environs de 19 heures et 21 minutes, temps universel.

Lorsqu’il se fut habitué à la caserne, Karoll, pour commencer, se mit à fumer. D’incoercibles quintes de toux secouaient pourtant, depuis les nuits d’hiver passées dehors, régulièrement sa poitrine. Seulement, il pouvait de cette façon avoir droit lui aussi, comme la plupart des appelés de son peloton, aux pauses que le lieutenant accordait sans trop se faire prier aux fumeurs invétérés, dont il prétendait être désormais. Avant de s’être abandonné à son tour à cette militaire et grégaire habitude, autrement dit pendant les deux premiers mois ayant suivi son arrivée sous les drapeaux, Karoll avait dû se contenter de dévisager ses condisciples de la Troisième Compagnie. Ceux-ci profitaient de bienveillants et opportuns repos, tandis que lui continuait à retourner la terre avec sa pelle de campagne, ou à démonter, puis remonter sans arrêt son fusil. Cette tâche était des plus difficiles, mais Karoll y parvenait à chaque fois car, bien que son arme fût fabriquée en URSS, ses plans n’en étaient pas moins d’origine allemande.

Pendant près de deux ans, il préféra les gardes à toute autre activité. Même de nuit. Même en hiver. Etre seul avec son arme et ses pensées, il trouvait cela apaisant. Il n’eut peur qu’une seule fois. A force de regarder le firmament couché sur le dos dans un lit de neige moelleuse, il s’était assoupi. Malgré le froid. Il se réveilla en sursaut, sentant un poids sur sa poitrine et un souffle chaud sur sa figure.

Il eut à peine le temps d’apercevoir un gros renard s’écartant de lui en saut gigantesque. L’instant d’après, celui-ci s’était évanoui dans l’obscurité. Karoll ne divulgua à personne cette rencontre secrète.

A partir 1954, avec beaucoup de retard sur ses camarades, Karoll commença à faire le mur. Il faillit y renoncer un soir où le caporal de garde le découvrit alors qu’il réintégrait de cette façon ses quartiers. Le militaire pointa son fusil chargé vers lui. Karoll essaya de se faire reconnaître, mai l’autre semblait intraitable dans l’exercice de sa mission. J’aime mieux, lui dit-il, que ce soit ta mère à toi qui pleure, et non la mienne. Après lui avoir promis cinq paquets de cigarettes, Karoll put enfin passer, pour se présenter à l’appel du soir. Malgré cet incident, Karoll continua ses escapades, car il venait de rencontrer Gilda.

Aussitôt dehors, il allait la rejoindre à quelque coin de rue déterminé à l’avance. Puis, ils se dirigeaient ensemble vers une salle de cinéma, un parc, un cimetière. C’est dans une salle obscure, que sa main s’aventura pour la première fois à rechercher celle de Gilda. En effleurant ses doigts délicats et frais, Karoll fut submergé d’émotion. Il resta ainsi sans bouger jusqu’à la fin de la séance. Le film suivant, « Altaïr », fut celui de leur premier baiser. Il s’enlacèrent alors que la révolution soviétique triomphait sur Mars en musique. C’était un muet, et eux non plus ne parlaient pas. Les parcs de la Capitale offraient d’autres possibilités au jeune couple. Assis sur un banc, ils pouvaient faire des projets pour « après ».

Karoll expliqua ainsi à Gilda qu’on lui avait proposé de suivre des cours dans une école militaire de province. Mais, une longue séparation en était le prix à payer. Plutôt que de renoncer à Gilda, les mains, les lèvres, les yeux de Karoll votèrent à l’unanimité pour que celui-ci renonce à cette possible carrière. Les cimetières étaient autrement plus intéressants que les parcs publics. Il y avait moins de monde et l’on pouvait s’étendre dans l’herbe, à l’écart de tout observateur indiscret. Pour ces conjonctions plus charnelles, Karoll laissait glisser une bouteille de vermouth dans la poche de son vaste manteau militaire, qui leur servait de couche. Karoll n’avait pas beaucoup d’expérience avec les femmes, mais, le vin cuit aidant, Gilda et lui arrivèrent, un samedi soir d’été, au même point que tant d’humains avant eux. Lors de ses consignations, Karoll se repaissait sans fin de ses instants où Gilda et lui, allongés dans l’herbe sur le dos se tenaient par la main, après l’amour. Bientôt, il fut question de mariage. A la mairie évidemment, Karoll et son pays ouvertement étant athées.

Gilda avait pour géniteur un impénitent « buveur de brunes ». L’ayant appris, Karoll que le tabac n’avait, malgré ses tentatives, décidément pas apprivoisé, choisit sur-le-champ de mettre de côté sa ration mensuelle, plutôt que de continuer à la brûler. C’est ainsi qu’il put faire forte impression sur son futur beau-père, lorsque six mois plus tard, entraîné par Gilda, Karoll fit sa connaissance. Ils n’étaient pas encore assis, et voilà que déjà, Karoll posait sur une grande table proche, avec des gestes mesurés, la malle en bois peint qu’il avait à la main en arrivant, en affirmant sans ambages que, personnellement, il ne fumait pas.

Puis, Karoll ouvrit sa malle kaki réglementaire et, se tournant vers Vlad Izmir, le père de Gilda, proclama d’une voix maîtrisée qu’il lui offrait les quelque soixante paquets qui s’y trouvaient, soit, précisa-t-il, un peu gauche malgré tout… « 1200 cigarettes environ, auxquelles j’ai eu droit comme caporal ces six derniers mois. ».

Cette façon de se présenter peu commune, en laissant entendre en même temps qu’il fréquentait Gilda depuis plusieurs mois déjà, plut somme toute assez à l’heureux récipiendaire de cet inattendu et, pour l’époque, somptueux cadeau.

C’est également pendant ses innombrables nuits de veille qu’il commença à lire vraiment, c’est-à-dire à compulser avec une passion dévorante œuvres de fiction, recueils de poésies et livres d’histoire. Karoll avait exploré les recoins les moins accessibles de la bibliothèque du régiment. Il en avait fait le tour à plusieurs reprises. Les romans d’espionnage filaient entre ses doigts fébriles : à chaque fois il était aussi surpris devant l’intrigue qu’admiratif devant le dénouement. Habituellement, cette pseudo-littérature de circonstance mettait en scène des traîtres qui s’attaquaient aux conquêtes du communisme, essayaient de déstabiliser le régime populaire ou, même, envisageaient rien moins que renverser la dictature du prolétariat !

Détectant, comme mus par un sixième sens, la nature maligne de ces inqualifiables agissements, les citoyens prolétaires, ouvriers, paysans ou même intellectuels, accouraient aussitôt en avertir les forces de l’ordre. Bien entendu, les organes de la sécurité étaient déjà en train de mener leur propre enquête. Les traîtres étaient démasqués, et les informateurs récompensés sans délai, presque toujours publiquement.

Les contes, les mythes anciens et les légendes populaires attiraient aussi Karoll, irrésistiblement. Ainsi, subjugué par le mythe d’Icare Karoll le lut et relut plus d’une douzaine de fois, espérant en secret à chaque nouvelle lecture que ce héros dont il se sentait si proche pourrait s’affranchir de son tragique destin… Le triste sort d’Icare rappelait à Karoll celui qu’avait connu Manolé. La ballade du maître maçon – qu’il tenait de sa mère – racontait comment celui-ci avait emmuré sa jeune épouse dans les fondations d’un monastère dont il était l’architecte. Cet acte abominable avait été perpétré par le maître maçon à la suite d’un rêve, pour conjurer la terrible malédiction dont il était l’impuissant objet.

Abandonné par ses compagnons terrifiés sur le toit de son chef-d’œuvre à peine achevé, Manolé avait – sans le savoir ? – imité Icare, en se donnant des ailes de fortune. Bien entendu, malgré son génie, celles-ci n’avaient pu le sauver ; à l’endroit de sa chute avait jailli une source. Son eau était amère : c’était – affirmait la ballade – les larmes perpétuelles du malheureux Manolé. En tout, de décembre 1952 à juin 1955, pas loin de trois cents cinquante livres passèrent ainsi entre les mains de Karoll, certains cinq ou six fois de suite.

Presque tous le touchèrent d’une façon ou d’une autre : il les lut tous en tout cas, jusqu’au mot « FIN ».

C’est d’ailleurs la seule activité que, par la suite, Karoll, qui deviendrait un beau jour le meilleur ami du Vice-Président, n’abandonnerait jamais complètement. Ou, peut-être, est-ce la seule qui ne l’abandonnerait jamais ?

– 8 –

Début mars 1956, une vieille méchante pneumonie jamais soignée fit atterrir Karoll à l’hôpital militaire central de la Capitale. En cette fin d’hiver, dans la spacieuse chambrée commune, les patients étaient en surnombre, car il y faisait meilleur qu’à la caserne. Sa feuille d’admission à la main, l’on pouvait, soit partager le lit d’un autre malade, soit s’installer sur un matelas posé à même le sol. Arrivé en dernier, Karoll dut se recroqueviller pendant quatre ou cinq nuits sous une table, à côté d’un grand calorifère qui asséchait l’air chargé d’odeurs pestilentielles de mâle livré à lui-même. Karoll accepta cette situation avec philosophie sinon avec joie, puisque, pour la première fois de son existence, on allait s’occuper de lui. Et puis, dans le parc de l’hôpital, les rencontres intéressantes ne manquaient pas. Il fit ainsi connaissance avec les mutilés du pouce et avec ceux du gros orteil, deux catégories d’accidentés volontaires ayant préféré perdre un peu d’eux-mêmes, plutôt que de passer des années entières sous les drapeaux. Ensuite, Karoll découvrit l’impressionnante tribu des mangeurs de craies colorées et d’encre noire, lesquelles font monter votre fièvre en un clin d’œil et rendent le thermomètre, comme l’infirmière qui vous suit, apoplectiques.

Karoll approcha aussi de très près les simulateurs de tous ordres. Les uns, mélangeaient somnifères périmés et alcool frelaté, pour obtenir leur libération avant terme. D’autres, après avoir abondamment recouvert de dentifrice le visage impassible d’un médecin granitique statufié par les soins de l’armée, s’employaient le plus sérieusement du monde à jouer les barbiers de village.

Il y avait aussi ceux qui, pour prolonger leur séjour à l’hôpital, offraient leur corps à titre de planche anatomique vivante aux médecins militaires chargés de cours à la Faculté.

Le service des tuberculeux dans lequel Karoll avait été placé, était dirigé d’une main de fer par un ancien chirurgien militaire n’ayant jamais porté des gants de velours. L’officier soignant regrettait beaucoup la guerre avec son cortège incessant de blessés. En ces temps malheureusement révolus, il suffisait, en effet, d’une bonne dose de détermination, d’une scie à métaux de bonne facture et, éventuellement, d’un peu d’alcool dénaturé, pour amputer quiconque, selon un protocole aussi sommaire que radical.

Après avoir examiné Karoll, il reposa son stéthoscope à peine tiédi par le contact avec l’ausculté et lui dit, presque en le rudoyant :

– Ton poumon gauche est complètement pourri. Il est inapte pour le service, caporal.

Karoll, qui, depuis le premier jour de son admission à l’hôpital militaire, suivait un régime fort riche, à base de neuroleptiques majeurs et autres calmants, dont certains encore en phase expérimentale, était plongé, une fois de plus dans son passé, et semblait s’entretenir avec ses vieilles tourmentes familiales.

Comme dans un rêve, il s’entendit répondre d’une voix héroïque, malgré sa langue quelque peu pâteuse :

– Enlevez-le, mon capitaine et jetez-le aux chiens!

La réponse de l’expert ne tarda pas ; elle était à la hauteur de sa réputation :

– Bravo, soldat!

Un poumon en moins, Karoll Fata rentra chez lui dix jours plus tard. Enceinte pour la quatrième fois en deux ans, Gilda qu’il avait épousée quelques mois auparavant, faillit, une fois de plus, ne pas pouvoir mener à terme sa grossesse. Elle dut partir à la campagne, chercher auprès de sa mère le repos absolu, « nécessaire pour garder au moins cet enfant », lui avait dit le vieil accoucheur juif  vers lequel on l’avait dirigée.

Vers la fin du mois de novembre de cette même année, moins de trois mois après la naissance de son fils Adam, Karoll décida de demander une nouvelle fois son entrée au Parti.

Le siège de la permanence, un ancien palais d’hiver investi par les nouveaux hommes forts du pays, l’intimidait légèrement. Il expliqua sa situation au camarade portier, qu’il put identifier sans hésitation à son brassard tricolore et à la magnifique étoile brillante, rubis pentagonal ornant fièrement sa casquette léniniste. Celui-ci lui demanda de bien vouloir attendre. Quelques minutes plus tard, le portier revint, s’enquérant auprès de K…, pour savoir s’il avait constitué un dossier à l’appui de sa demande. Celui qu’il tenait à la main n’était pas bien épais ; il contenait une seule pièce : la demande d’adhésion. Après quelques instants de réflexion, le factionnaire lui dit de revenir le lendemain à la même heure, en apportant aussi son autobiographie ; les camarades allaient étudier son admission et il aurait la réponse sur-le-champ. De retour chez lui, Karoll se mit aussitôt au travail. Au début, il se demanda si le journal commencé plusieurs années auparavant, alors qu’il passait d’un chantier patriotique sur un autre, ne pourrait pas lui servir pour rédiger l’autobiographie réclamée. Très rapidement, il comprit que ce qu’il avait noté jour après jour dans l’un ou l’autre de ses trois maigres cahiers d’écolier ne contenait rien d’exaltant, ni même de réellement important ; en un mot comme en cent, son journal, se dit-il, n’était vraiment pas révolutionnaire. Il aurait tant voulu que ses mots transpercent instantanément  les apparences, pour laisser pénétrer la lumière crue de l’ultime vérité jusqu’aux recoins les plus cachés de sa personnalité, mais ne savait comment s’y prendre. Plus naïf que franchement présomptueux, il espérait pouvoir livrer à ses futurs camarades l’essentiel, pur et sans détours.

Karoll voulait forcer l’admiration de ses aînés, dès son entrée dans les rangs du Parti. Mais, ce qu’il voulait par-dessus tout, c’était son adhésion. Les trois essais autobiographiques successifs, remis le lendemain matin au camarade portier, tenaient sur moins de dix pages. Dix pages remplies d’une écriture régulière et recherchée. Lisible aussi, malgré tout. Pour ces quelques centaines de mots, il en avait déchiré des milliers et y avait passé la nuit. A présent, Karoll était fatigué. Mais il était fier du résultat. Et confiant…

Journal

Essai autobiographique numéro 1

Où, tout d’abord,  K… raconte comment un soir, alors qu’il rentrait tard chez lui, il s’est violemment attaqué à la propriété privée, héritage petit bourgeois que le Parti n’avait pas encore réussi à éradiquer complètement du pays, en s’emparant, d’une raquette de tennis de marque américaine.

« Celui qui se croyait sans doute propriétaire de la raquette l’avait abandonnée. Nonchalant et provocateur, en plus d’être traître, il avait laissé le bien collectif à une longueur de bras seulement de la grille de deux mètres de haut de son arrogante villa. Laquelle semblait avoir échappée à la dictature du prolétariat, pour l’instant…

Bien que très haute, la grille en fer forgé pouvait, heureusement laisser passer assez facilement un bras courageux comme le mien et décidé à quelques contorsions, pour ce qui, la cause étant juste, ne constituait point une entorse  à notre éthique ; il n’y avait donc pas à hésiter…

Par malheur, le lendemain matin, je me suis aperçu que la raquette que j’avais, à mes risques et périls confisquée, sinon nationalisée, était inutilisable. Eh! oui, puisque non seulement son cordage en boyaux de crapaud était complètement distendu, mais que le cadre lui-même était irrémédiablement faussé, fichu.

Mais, en définitive, vu l’origine de l’objet et l’endroit, était-ce vraiment étonnant ?

Sans doute pas. C’était même indubitablement un piège tendu au prolétariat par l’ancienne classe dominante, frustrée d’avoir été balayée par la révolution, chers camarades… »

Où, ensuite, K… raconte comment il s’est attaqué à l’Église, qui, malgré tout, n’avait pas été déclarée « hors la loi ».

« Je n’ai jamais beaucoup affectionné l’Église. Et encore moins ses prêtres. Ou ses objets de culte. L’an dernier, c’était à Pâques, ma femme Gilda et ma belle-mère, en visite chez nous, m’ont mandaté pour rechercher de l’eau bénite.

Afin d’avoir la paix à la maison et par considération pour les devoirs sacrés de l’hospitalité, je suis parti la leur chercher, cette eau. Soucieux de leur prouver que je sais faire les choses en grand, j’ai pris une bonne dame-jeanne de cinq ou six litres.

La cour de l’Église était noire de monde et la queue pour avoir quelques gouttes de cette satanée boisson aurait découragé même un anachorète. Peut-être pas après quelques journées de marche dans le désert, mais tout de même.

Les culs-bénits me regardaient de travers avec ma dame-jeanne à la main et j’allais m’en prendre à une vieille bigote édentée qui ne cessait de se signer en me fixant, lorsque j’aperçus le pope.

Ni une, ni deux je l’apostrophe : « Je suis pressé. Laissez-moi passer devant, mon père, que diable ! »

– Tu oses blasphémer. Ici, dans la maison Notre Seigneur, Jésus Christ. Le jour de sa résurrection ! Honni sois-tu, impie. Vas-t-en !

– Vite, faites passer ma dame-jeanne, que je m’éloigne de ces saints camarades. Faites passer vite mon eau bénite.

– Et en plus il nous raille, pardonnez-lui Seigneur !

– Moi, vous railler ? Pas le temps, mon petit père. Mais, vous pouvez être sans crainte, car je reviendrai.

Dix ans plus tard, Karoll rentrerait pour de bon dans une église : il y volerait un crucifix que son fils Adam venait de d’apercevoir et lui réclamait en pleurant. Voyant que rien ne pouvait le raisonner, Karoll se résolut au pire. Heureusement, il put dérober la petite croix de bronze sans être vu. Deux jours plus tard, son fils unique, sa boule d’or, son trésor, l’avait perdue. Mais, oubliée, aussi…

Essai autobiographique numéro 2

Où K… raconte comment il a sauvé une tortue, et comment il a été témoin d’un très grave accident. 

« C’était en août et il pleuvait à verse. Je traversais au pas de course le Jardin des Plantes de la Capitale. J’aimais m’y promener par beau temps, surtout au printemps. Les allées y étaient larges et les WC publics toujours propres. J’aurais passé des heures à déchiffrer les inscriptions savantes apposées sur les arbres centenaires ou devant les parterres joliment fleuris.

Certains mots, tel « officinalis » ou « vulgaris » retenaient toute mon attention. Non loin, je pouvais entrevoir, quelque part entre le vert feuillage et les nuages, les deux cheminées gigantesques d’une centrale électrique à charbon.  Le paradis, pour moi, était sur terre, là, à portée de main. En ce jeudi après-midi dont je vous parle, j’ai dû me figer tout à coup, malgré la pluie battante. Pour nouer plus facilement mon lacet défait, j’ai lâché mon cartable et j’ai posé mon pied gauche sur le rebord mousseux d’un bassin. A quelques centimètres seulement de ma chaussure trempée, un rapide torrent formé par la tornade d’été depuis peu et pour quelques minutes seulement, déversait sa boue noire comme la bile et lourde comme le plomb, dans l’eau du bassin. Unique locataire visible de l’endroit, une tortue effrayée, tentait de sauver sa carapace, mais se trouvait placée juste au-dessous de ce qui ressemblait à une interminable et aveuglante coulée de béton. En me penchant légèrement en avant et un peu vers la gauche, je pus la saisir facilement, d’une seule main.

L’animal avait rentré sa tête ; ses membres impuissants s’agitaient en l’air. J’ouvris grand ma serviette en porc et y laissai choir la tortue. De retour chez moi, j’en fis cadeau à un gamin. Après avoir essayé vainement de la noyer dans un tonneau à choucroute, puis de la balader en laisse en prétendant que c’était un pékinois croisé avec un crocodile, celui-ci, je l’ai appris plus tard, s’en débarrassa sans aucun remord dans les buissons du parc le plus proche. »

« L’année dernière toujours, je devais attendre mon beau-frère, qui rentrait en train à la Capitale. Je dis « en » train, mais, vous le savez bien, nombreux sont ceux qui faute de place, parce qu’ils n’ont pas de quoi s’acheter le billet, ou simplement pour resquiller, voyagent sur le train plutôt que dedans ! Gare du Nord, le quai était bondé. Le train était à peine arrivé lorsque des cris inhabituels se firent entendre. Deux ou trois hommes, qui se trouvaient sur le wagon de tête, agitaient les bras pour signaler à la foule que quelque chose d’important, peut-être un drame, avait eu lieu.

Un mauvais pressentiment me fit grimper, en même temps que quelques autres personnes venues attendre les leurs, sur la voiture en question. Bras et jambes écartés, un jeune homme immobile d’une vingtaine d’années se trouvait allongé sur le dos, en travers du toit du wagon. Il était en bras de chemise et portait un vieux pantalon en flanelle. Ses chaussures, des « écrase-merde » lourdes et noires, étaient pleines de boue desséchée. Le pantalon, retroussé, lui remontait jusqu’aux genoux. Ses tibias, ses péronés aussi, étaient recouverts non de peau, mais d’écailles grisâtres, de la dimension d’un ongle de pied sale et mal coupé. Ses yeux étaient grands ouverts et sur son visage se lisait une horrible surprise, qui n’était pas encore de l’effroi. Heureusement, ce n’était pas le petit frère de ma femme. Soulagé, j’aidai les autres à le soulever : ses cheveux paraissaient humides et collants ; sous sa nuque, le sang formait une tâche énorme et aux contours irréguliers, encore que peu visible sur le toit peint en marron foncé du wagon.

Encore sous le choc, les témoins de l’accident nous racontèrent que le jeune inconnu avec lequel ils partageaient le toit d’une voiture de première classe était assis en tailleur et tournait le dos au sens de la marche, lorsque sa tête avait heurté, quelques centaines de mètres seulement avant la gare, le bras métallique d’un signal qui surplombait la voie, à quarante centimètres tout au plus du toit recourbé du wagon.

A peine redescendus du wagon, nous déposâmes le corps, à même le quai mais un peu à l’écart. Je dus jouer sérieusement des coudes pour me rapprocher du train à nouveau. J’étais à hauteur d’une porte, lorsque, soudain, juste à côté de moi, un vieil homme glissa tout à coup, pour se retrouver sur la voie. Encore tremblant, j’agrippai ses bras et le tirai avec force sur le quai.

Plutôt que de me remercier, le sac à vin, dont l’haleine putride empestait l’alcool, retourna vers moi un regard furieux et, dégageant brutalement ses bras que je serrais encore, cracha avec mépris à mes pieds, avant de s’éloigner en marmonnant, je ne sais quelles immondes injures. »

Essai autobiographique numéro 3

Où K… explique pourquoi il préfère les tilleuls aux acacias et raconte comment il a sauvé une jeune femme, laquelle ne l’a même pas remercié…

« Solidement installé, l’été avait, depuis un bon mois cette année, constitué en une alternance ininterrompue de longues matinées caniculaires et d’interminables après-midi, durant lesquels des pluies torrentielles s’abattaient sur nous avec fureur. Aussi, à l’heure du déjeuner, l’asphalte liquéfié des trottoirs s’accrochait-il obstinément aux talons. Les rares passants étaient impatients de retrouver une terrasse et la fraîcheur toute relative, d’une pression effervescente, engloutie avec envie et dont toute trace disparaîtrait d’un prompt coup de manche sur les lèvres. Seuls les petits, maintenant en vacances, restaient dehors à torturer les chats ou à taper le ballon. Quelques heures plus tard, ces mêmes enfants se déchausseraient et, enlevant leur pantalon pour ne garder qu’un slip kangourou et un maillot trempés, plongeraient avec délices dans les rues devenues quasi-navigables, sous les seaux d’eau tombés du ciel.

Le 12 juillet, un dimanche peu après le marché, à l’heure où passe le vitrier, je grimpais dans le tilleul qui se trouve juste devant nos fenêtres. Le vieil arbre noueux était en fleurs depuis six semaines, environ.

Le moment était donc venu pour ôter, l’une après l’autre, ses hélices parfumées que l’on fait sécher à l’abri, sur du papier journal pendant un ou deux mois, avant de les absorber en tisane, tout au long de l’hiver suivant l’effleurage. Chaque année, lorsque je m’apprête à escalader son tronc, mon cœur se serre. Pour le restant de l’été, les nuits seront beaucoup moins embaumées, car, comme moi, la rue toute entière grimpe dans les tilleuls à cette même époque, chacun des barbares dont je suis pratiquant sa séance de cruauté rituelle dans l’arbre de senteur situé devant ses propres fenêtres.

Mutiler ainsi nos tilleuls nous rend un peu tristes, mais l’on préfère tout de même disposer, quand cela nous chante, d’un samovar rempli de bonne tisane, plutôt que d’attendre un vent favorable pour bénéficier de cette fragrance éphémère et délicate. Et, puis, il nous reste l’exquise exhalaison des acacias. Les nôtres émettent leurs phéromones végétales depuis le fond de la cour.

Je me trouvais à huit ou neuf pieds du sol, à la recherche d’une bonne position. Jambes écartées, dos solidement appuyé contre l’arbre, je tendis les bras vers l’avant, tout en récupérant mon souffle. Bizarrement, des effluves presque visibles descendaient vers moi du ciel estival, s’amalgamant, savoureux et excitants, au parfum troublant du tilleul. Agréablement chatouillé, mon nez se leva à leur recherche, malgré moi. Absorbé par la tâche, je n’avais même pas remarqué qu’environ trois mètres au-dessus de ma tête, tout en haut du tilleul, une jeune femme se livrait à cette même cueillette, elle aussi.

Comme elle ne portait rien sous sa robe d’été très large et colorée, l’inconnue n’avait fait aucun geste qui eut pu m’obliger à lever les yeux…  Maintenant que nos regards s’étaient croisés, elle savait que j’avais vu. Pourtant, ses jambes demeurèrent là où elles étaient. Me défiant d’un geste, elle secoua, provocante, sa longue chevelure d’un noir tirant sur le bleu acier. D’une poche, elle extirpa une cigarette et du feu. Elle l’alluma, tira voracement une bouffée qui paraissait se perdre dans les mystères de son bas-ventre. Expulsa l’air en soufflant avec force. Ses jambes longilignes qui respiraient le musc n’avaient toujours pas bougé. Ses lèvres plantureuses, dûment ourlés, semblaient gonflées de sang. Ni dures, ni douces, simplement impertinentes, ses prunelles, à l’évidence, me provoquaient. N’osant croire à ma bonne fortune et étourdi par son odeur mêlée à celle du tilleul, je recommençais à grimper, très doucement, sans jamais quitter du regard ce qui, à n’en pas douter, était un incroyable puit de délices. Toujours debout, sur la plus haute branche, l’étrangère fumait, impassible. Des volutes gracieuses s’élevaient dans le ciel, tandis que j’avançais lentement vers elle. Mes lèvres se trouvaient maintenant à la hauteur de ses orteils écartés et l’heure de vérité allait sonner. Non, pas encore. Sans la toucher, je portai un interminable coup d’œil sur chacune de ses jambes. Fines, parfaitement galbées, celles-ci formaient un arc brisé, une extraordinaire ogive, au centre de laquelle miroitait fantastique, un vitrail rouge et parfumé. Plus haut sous la robe, je vis ses seins et ses aisselles. Des gouttes de sueur perlaient sur ses cuisses tendues et sur son sexe, qui semblait frémir subtilement.

En apparence toujours placide, elle fumait en souriant. Sans dire un mot. Sur ses orteils, puis sur ses chevilles, mes lèvres se firent légères comme les volutes de fumée. Oh, mon dieu ! Après mes lèvres, ce fut le tour de mes doigts. Je pris délicatement ses chevilles sensibles comme des hirondelles entre mes paumes. Exorbités, mes yeux étaient rivés à son bas-ventre. Mes narines envahies par son arôme. De près, son sexe était encore plus émouvant. Humides de rosée, imperceptiblement entrebâillées, ses petites lèvres laissèrent une perle de liquide doré, chuter. Corps à l’affût, je réussis à l’attraper. Comme malgré elle, ma langue commença à pointer. L’inconnue avait fini sa cigarette. Elle écrasa méticuleusement le mégot puis l’envoya au loin, derrière moi. Ses deux mains prenant appui sur une branche, elle commença à fléchir posément ses genoux, jambes écartées au maximum. Sa grandiose touffe noire se sépara d’elle-même en deux, et la rosace rutilante se fit positivement incandescente. Son sexe sentait bon le musc et le miel. Telle une cloche de soie, son ample robe d’été nous enveloppait. Toujours en dessous, je m’installais derrière elle. D’un seul bond, mon visage tout entier alla se ficher comme une ventouse contre sa bouche verticale. Elle ne parlait toujours pas, mais une complainte continue s’échappait de sa gorge. Ma langue sillonnait maintenant les versants turgescents de ses lèvres entrouvertes. Mes mains s’emparèrent de ses globes, pour les ouvrir, les refermer et les défaire de nouveau.

Sous mes coups de dents doux mais persévérants, son corps tout entier chancelait. Ma langue visait désormais son papillon secret et pantelant. Telle une trapéziste volante, et alors que j’avalais toujours avec délice son âme mouillée de lourdes sèves, l’inconnue se retrouva tout à coup tête en bas. Ses mains se posèrent sur ma poitrine, ce qui me poussa à redoubler d’efforts, qu’il s’agisse d’aspirer son bouton de rose, de boire et de sucer ses lèvres, d’ouvrir son entrejambe ou d’humecter copieusement sa fleur violacée. Mes deux majeurs émergeaient tel un double pistil de ces pétales acidulés. Ses mains ne s’arrêtèrent pas en si bon chemin. Elles glissèrent sous mon short d’où elle tira avec force mon sexe dressé. Ses longs cheveux pendaient jusqu’à mes pieds, tandis que ses lèvres goulues allaient me manger. Sa bouche dévoreuse me fit pousser des hauts cris. Ne tenant plus, je laissai se séparer de moi un long jet lactescent, dont aucune goutte ne se perdit. Tandis qu’elle se léchait les lèvres en soupirant, un petit jet doré s’échappa sous mes yeux. Mélangée aux humeurs secrètes de son corps brûlant, c’était comme de la crème chantilly légèrement salée. Reprenant nos esprits, nous nous redressâmes tout tremblants. Le regard chaviré, nous bûmes nos lèvres une dernière fois. Puis, comme si de rien n’était, elle reprit sa cueillette. Et moi, je retrouvai ma place, à huit ou neuf pieds de hauteur. Tout à coup, j’entendis un cri, des bruits d’étoffe que des ciseaux (ou des branches) déchirent, et du coin de l’œil, presque involontairement, je crus entrevoir, pendant un bref instant, un corps qui chutait.

Mon bras droit se tendit comme s’il avait été mû par sa propre volonté, et mes doigts attrapèrent le parachute inversé, qui n’était autre que la robe légère et très large de la jeune femme. Celle-ci avait perdu pied et allait s’écraser sur l’asphalte. Mon geste freina la chute de la femme torche ; cependant, celle-ci continua de tomber, au ralenti, tandis que sa robe se déchirait inexorablement entre mes doigts qui la serraient toujours. La victime en fut quitte pour sa peur, mais voilà qu’à peine debout, elle se mit à hurler, me demandant, à moi, de lui rembourser sa robe !…

Des voisins que tout ce boucan avait attirés, commençaient à faire cercle autour de nous et j’étais mal à l’aise. Mais, lorsque je me mis à raconter l’accident qui venait d’arriver et la façon dont j’avais sauvé l’inconnue, les rires des uns et des autres réussirent à calmer mon ex-amante et voisine de tilleul. Une vielle dame du quartier lui offrit de la laisser entrer chez elle. La belle étrangère put ainsi mettre un peu d’ordre dans sa tenue, avant de disparaître en laissant derrière elle un parfum de scandale, malgré tout.

Je ne l’ai plus jamais revue, camarades, mais il m’arrive encore de me rappeler ses sucs désaltérants, ainsi que son corps à moitié dévoilé, descendant des airs à portée de mes mains. »

LE Tapis en blé de Turquie

Avatar 3 – Akhaté

Jour après jour, Prithvi recouvrait ses forces. Ce matin-là il parvint à se redresser, enfin. Non sans difficulté, mais il se mit debout. Avec, pour seule aide, le regard passionné posé sur lui par Akhaté. Il essaya de faire quelques pas, comme l’enfant qui apprend à marcher, puis revint, épuisé, vers sa couche végétale, sur laquelle il se laissa choir lourdement.

Quelques minutes plus tard, il renouvela sa tentative et se dirigea, soutenu une fois encore par les encouragements muets d’Akhaté, jusqu’à l’ouverture de la tente, abri complice et amical de sa convalescence horizontale.

D’une main mal assurée, il repoussa les pans de toile rêche et franchit le seuil séparant l’ombre et la lumière. Le soleil brillant dans toute sa splendeur l’obligea à vite fermer les yeux, habitué comme il était depuis plusieurs semaines maintenant au seul royaume d’une pénombre sans partage.

Akhaté l’avait suivi en silence. Elle se tient derrière Prithvi, debout, et le sent basculer avant même que lui ne s’en rende compte.

Aérienne comme un souffle, la jeune fille pose une main sur le bras de Prithvi. Alors, tel un plongeur quittant à regret la douceur indicible mais néanmoins fatale des profondeurs, il revient à lui, pour remonter vers l’âpre surface de la vie.

Prithvi aperçoit non loin de là des femmes qui s’activent autour d’un grand feu commun.

Il hume les odeurs de nourriture, dont les effluves parviennent jusqu’à lui, en même temps que les cris et les rires des enfants. Il esquisse de nouveau quelques pas, puis adresse d’un regard heureux, mais implorant l’aide d’Akhaté, dont l’odeur enivrante de menthe fraîche surpasse toutes les autres.

Celle-ci comprend son regard et l’aide à regagner, lentement et comme avec solennité, la tente, puis sa couche.

La main rassurante d’Akhaté se pose à nouveau sur le front de Prithvi, allongé sur son lit d’herbes et de fleurs. Cette main si douce et cristalline fait couler dans les veines du jeune homme une paix immense, inconnue jusqu’alors.

Il resterait là, dans la fontaine d’odeurs dont la jeune fille est la source, immobile, pour l’éternité. Un sourire illumine le visage d’Akhaté. Le même que dans ses rêves. Durant un bref instant, il croit apercevoir sa mère, la belle Aycha, sa mère mythique encore qu’inconnue.

Un long moment se passe ainsi, pendant lequel Prithvi est emporté encore une fois par le sommeil. Des heures plus tard, une nouvelle ondée de menthe, caressante et poivrée, le réveille. C’est Akhaté qui revient. Elle lui apporte un bol fumant où flottent parmi les herbes d’énormes morceaux de viande. Elle présente aussi à Prithvi une gourde remplie d’alcool. Sans réfléchir, celui-ci la porte à ses lèvres.

A peine sent-il la brûlure de l’arak, que tout à coup dans son regard embué, les larmes d’aujourd’hui se mêlent aux larmes d’antan.

Le flacon est magique. Akhaté l’a tendu à Prithvi et il contient des souvenirs qui, libérés, se répandent soudain autour de lui comme d’innombrables bons génies, enfermés dans une lampe par quelque sortilège lointain. Sa mère, son père, le bon vieux Vidyasagar, il les voit tous réunis autour de lui. Aux côtés de ces esprits familiers qui flottent dans l’air de la tente comme des photophores bleuâtres, s’élève un autre, plus vif, d’une extraordinaire fraîcheur et d’un éclat incomparable : c’est Akhaté, portée par son enveloppe odorante de jeune fille, que l’amour rend infiniment désirable et tellement savoureuse.

Au bout de quelques jours de cette intimité faite de parfums et d’amour, le corps de Prithvi ne supporte plus son immobilité forcée et veut le porter : le jeune homme qu’il est a besoin de courir, de rire et de parler.

Ce matin est, peut-être, le septième ou le vingt-septième depuis le jour où il a rouvert les yeux. Akhaté rentre et s’approche de Prithvi, plus sérieuse que d’habitude. Il lui fait signe de se taire et regarde avec insistance vers l’entrée de la tente. Celle-ci s’ouvre à nouveau et Prithvi voit pénétrer, portée par quatre hommes sur une énorme litière, une femme si vieille que l’on dirait une morte, embaumée depuis des siècles.

Les hommes déposent la litière avec d’infinies précautions, se retirant sous la loi du silence. La vieille femme remue à peine ses lèvres et Akhaté aide Prithvi à se rapprocher de cette source de paroles presque inaudibles. Les bras de la vieille femme se croisent sur sa poitrine et ses mains se referment sur une boule de cristal.

En un éclair, Prithvi la reconnaît : c’est la voyante qui, un soir, des années auparavant, sur une plage de la côte de Coromandel, lui avait prédit son avenir, alors qu’il n’était qu’un jeune garçon de neuf ans accompagnant son père Bihar lors d’une incomparable nuit de fête.

Les syllabes se forment avec difficulté sur les lèvres de la vieille voyante, laquelle a toutes les peines du monde à maîtriser sa voix. Mais Prithvi, sans même l’entendre, entend parfaitement ce qu’elle lui dit.

– Ton heure est désormais venue, Prithvi.

Puis, se tournant vers Akhaté :

– Ma fille, ma très chère fille, prend cette boule en cristal : tu y apercevras les histoires à venir. Toi, Prithvi, qui connaît les histoires du passé, prend Akhaté et, ensemble, demandez à nos hommes, à nos femmes et à leurs enfants de vous suivre vers le coucher du soleil, jusqu’au plateau entouré de montagnes enneigées. Ne t’inquiète pas, ils le feront, car ils savent qui tu es. Tu es celui que nous attendions.

– Les signes que je leur avais annoncés sont tous là : tu t’es présenté à nous tout nu, tel que le jour de ta naissance. Akhaté est avec toi et elle a la boule de cristal qui renferme l’âme de notre peuple. Apprends-nous ce que tu sais. Apprends auprès de nous ce que nous savons et, avec Akhaté, donnez-nous nos enfants de demain.

Sur ces derniers mots, la vieille femme ferma les yeux pour toujours. Akhaté pleurait et Prithvi était secoué, lui aussi.

Les quatre porteurs, qui s’étaient discrètement tenus dehors, pénétrèrent de nouveau dans la tente, soulevèrent sans un mot la litière plus légère désormais et repartirent dignement.

Le soir même, Prithvi alla retrouver les sages du conseil pour s’entretenir avec eux. Il leur raconta tout d’abord ce qui s’était passé dans la tente, et leur rapporta les paroles de la voyante. Comme un seul homme, les sept sages répondirent : « Nous le savions. » et «  Il en sera fait ainsi. ».

Prenant tout son temps, Prithvi leur conta son histoire par le menu, la mort de son père et celle de Vidyasagar, sa fuite du village après que le jour de l’éclipse il eut annoncé la peste, ainsi que tout ce qui avait précédé sa rencontre avec les nomades.

Comme un seul homme, les sept sages répondirent d’une voix grave : « Nous le savions. »

Prithvi leur parla ensuite de sa mère et de Parvati. Il leur conta son amour pour Akhaté et les sages répondirent : « Nous le savions. Nous t’attendions. ».

– Tu vas nous conduire vers le ponant, jusqu’au plateau entouré de montagnes enneigées et tu nous enseigneras ta science : tu raconteras tes histoires à nos filles et tu montreras à nos fils comment on fait les fuseaux, comment les colliers et comment les flûtes. Et tu leur apprendras à chanter en s’accompagnant de la mandoline. Akhaté nous montrera l’avenir et toi, Prithvi, tu nous y conduiras.

– Nous t’apprendrons à parler aux chevaux, à ne jamais être seul, à trouver et à préparer les herbes qui guérissent.

– J’ai encore une chose à vous dire, fit Prithvi. Je n’ai jamais appris à m’arrêter. Je dois voyager de village en village, traverser les forêts, passer au-delà des montagnes.

Les sages répondirent comme une seule voix : « C’est pour cela que nous t’attendions. »

– Comme toi, nous sommes des nomades. Nous n’avons ni maisons, ni terres, ni forêts. Nous n’avons pour nous que les chemins. Et puis, aussi, notre langue : c’est elle qui nous permet de transmettre à nos enfants les histoires du passé et c’est elle qui nous permet de prédire l’avenir. C’est pour cela que notre raj[8] est d’abord Maha-bhuli-bhasha, «Grand-maître de la langue ». Et c’est comme tel que bientôt tu seras couronné.

– Vous êtes nomades, dites-vous. Pourtant votre camp semble installé ici pour l’éternité, fit Prithvi.

– C’est que nous t’attendions.

– Quand partons-nous ?

– Akhaté, qui s’était approchée, dit : « La boule de cristal m’a montré le moment et la voie. »

– Avant de partir, nous devons aider l’âme de notre mère qui vient de nous quitter à rejoindre le ciel et les étoiles. Alors nous pourrons nous en aller. Sept lunes plus tard, nous devrons couronner le nouveau Maha-bhuli-bhasha. Alors seulement nous pourrons repartir. Pour que la volonté de notre mère s’accomplisse, nous n’aurons plus qu’un pas à faire.

– Lequel ? demanda Prithvi.

Akhaté baissa timidement le regard. Prithvi comprit : « Notre union… », fit-il d’une voix à peine audible. Les sages hochèrent les têtes en silence, puis se levèrent et sortirent. Les préparatifs pour aider l’âme de la mère voyante à rejoindre les étoiles commencèrent le lendemain.

C’est au milieu du camp qu’allait être dressé le bûcher sacré. Les hommes et les enfants partaient rechercher des branches et des troncs d’arbres, qui étaient ensuite disposés selon la tradition, sous l’œil sévère du Maître des Cérémonies. Celui-ci indiquait à tout un chacun où viendraient les bûches, où les branches et où les feuilles.

Il leur faisait choisir les essences les plus rares et les plus parfumées. Au terme du cinquième jour, le bûcher était prêt. Il mesurait trois mètres de haut et se terminait par un énorme lit de feuilles et de fleurs étincelantes.

Le sixième soir on y fit déposer la mère voyante dans un habit de pourpre et d’or. Ses mains croisées refermaient un énorme cristal taillé, qui reflétait les rayons de la lune et éclairait doucement son visage, sur lequel flottait un sourire apaisé.

Les jeunes, hommes et femmes, formaient un cercle vivant autour du bûcher. C’est un vieux sage qui parla en premier : « Nous attendons un dernier signe pour savoir si les dieux sont avec nous. »

– L’âme de notre mère peut se transformer en fumée. Acre et épaisse, celle-ci retombera sur terre et nous enveloppera : nous devrons alors rester et chasser Akhaté. Sa boule de cristal sera enterrée sous le seuil de la grande tente, pour amadouer le serpent de la tribu, qui nous protège, ou dévore nos enfants lorsque nous avons failli. Toi, Prithvi, tu iras sur le bûcher rejoindre notre mère, car le ciel nous aura dit que tu es maudit.

– Si tu es celui que nous attendons, le ciel veillera à nous en avertir. Alors, nous te suivrons toi et Akhaté vers le ponant.

Le sage ayant ainsi parlé, il mit le feu au bûcher. L’air était en suspens, comme si le ciel constellé attendait. Un parfum omniprésent de santal enveloppait les hommes, les femmes et les enfants, qui regardaient le bûcher en silence. Tout à coup, une gigantesque flamme bleue s’éleva du bûcher, telle une foudre inversée qui aurait voulu frapper le ciel. Au même moment, au loin, vers l’occident, une énorme étoile filante traversa l’horizon, pour aller se perdre au-delà des montagnes. Un cri où se mêlaient la joie et une profonde émotion secoua l’assemblée.

– Nous partirons demain, Maha-bhuli-bhasha.

Akhaté prit la main de Prithvi et la serra très fort dans la sienne. Prithvi regarda intensément la jeune fille et l’entraîna avec lui vers la tente qu’on leur avait donnée. Seul un rayon lunaire éclaboussait discrètement l’entrée de la tente d’une poudre blanche.

Malgré la chaleur torride de la nuit tropicale, Akhaté frissonnait. Prithvi sentait un doux vertige monter en lui et il avait du mal à marcher droit. Arrivés devant la tente, Akhaté posa sur le seuil la boule de cristal qui devait amadouer le serpent de la maison. Prithvi la souleva dans ses bras et pénétra avec elle dans la tente. Il la déposa doucement sur sa couche, au milieu des fleurs d’un rouge carnivore.

Tout à coup, il vit qu’Akhaté semblait chercher quelque chose au-dessus de lui et il suivit son regard. Le rayon de lune traversait maintenant le cristal posé devant l’entrée pour former, au-dessus de leurs têtes un étrange dessin. Ce qu’ils virent tout d’abord ce fut un arc-en-ciel. Il était flou mais paraissait se déplacer, comme s’il essayait d’accrocher d’autres images.

Pour commencer, ils crurent voir un vaste camp, le leur, et des gens, qu’ils ne connaissaient pas. Puis, Prithvi crut percevoir son père, mais plus vieux qu’il ne l’avait jamais connu, avec à ses côtés, une vielle femme qui lui tenait la main : son père, c’était en fait lui-même, et la vieille femme, Akhaté. Puis, l’image se brouilla et ils distinguèrent un homme ailé. Ensuite, c’est l’image d’un berger caressant une brebis, qui se présenta devant eux. La grande place d’un village inconnu apparut après cela. Au centre de la place, sur une estrade, se trouvaient, debout, chacun attaché à une énorme roue, trois hommes.

Les trois hommes étaient presque nus et recouverts de sang, écartelés sur les roues immobiles.

Prithvi crut reconnaître le regard de l’un des trois hommes : c’était le regard d’Akhaté. L’image bougea de nouveau et ils purent voir une vingtaine d’hommes à cheval prendre leur envol du haut d’une montagne escarpée et s’élancer droit vers un précipice enneigé. L’image se brouilla une dernière fois. L’arc-en-ciel s’estompa : le rayon de lune ne frappait plus la boule de cristal posée à l’entrée de la tente…

Chronique d’une utopie

– 9 –

Le lendemain de sa brève conversation avec le portier de la permanence locale, Karoll était à son poste bien avant l’heure dite. Toute la matinée, il observa les camarades s’affairer, d’épais dossiers sous le bras les propulsant vers des réunions dont K… rêvait avec délice. Il commençait tout de même à être las lorsque, tard dans l’après-midi, une camarade, après avoir échangé quelques mots qu’il ne put entendre avec le portier, se rapprocha de lui.

Les camarades ont étudié ta demande avec beaucoup d’attention, camarade Karoll. Comme tu le sais fort bien, nous traversons actuellement une période extrêmement difficile. En ce moment même, la fière Hongrie lutte de toutes ses forces contre ses adversaires, car les conquêtes du communisme y sont rudement attaquées par d’irresponsables contre-révolutionnaires à la solde des impérialistes américains. Notre situation est à peine meilleure puisque la collectivisation, décidée par le Camarade Secrétaire Général semble prendre du retard. Je crois savoir que tu es né à la campagne.

Tu peux nous être très utile, cher camarade. Vas, vas donc et aide-nous à achever au plus vite ce merveilleux processus historique qui finira de transformer notre grand pays, pour en faire un exemple aux yeux du monde entier.

Et, surtout, n’oublie pas te t’inscrire au Parti, camarade. Je ne demande pas de me répondre, mais ton nom est-il d’ici ? Tu ne serais pas hongrois, comme Kadar, par hasard…

C’est à partir de ce jour-là que le jeune Karoll prit l’habitude de verser de la vodka, et parfois même du rhum dans sa bière.

Néanmoins, pendant près de six ans, K… fit absolument tout ce qui était en son pouvoir pour extorquer aux pauvres ou moins pauvres paysans des quatre coins du pays les indispensables signatures grâce auxquelles on allait transformer les minuscules terrains agricoles obtenus lors de la nationalisation en fermes d’État ou bien en coopératives agricoles modèle.

Jamais Karoll n’hésita à les harceler, revenant matin et soir, les empêchant de labourer leurs champs, les poursuivant jusque dans leur lit, se rendant même aux enterrements de leurs êtres chers. Parfois, à l’approche des fêtes de fin d’année, il se rapprochait en silence, dès l’aube, d’une maison où le cochon serait tué. Il restait à l’écart, mais notait tout dans un petit carnet dont il ne se séparait jamais. Untel commence par apporter une marmite de bouillie faite avec du maïs trempé dans du vin et la dépose par terre à côté du goret endormi. L’odeur réveille l’animal qui va tout dévorer. Le cochon qu’ils ont choisi de sacrifier est maintenant complètement éméché. Untel s’empare d’un gigantesque couteau. La course poursuite va s’engager, au terme de laquelle l’animal engourdi par l’alcool sera finalement harponné. Les réguliers du rituel le retiennent fermement. Untel essaie de le chevaucher, en cherchant l’endroit où frapper. La longue lame acérée pénètre jusqu’au cœur de la bête. Alors que celle-ci s’effondre, étonnée de ce qui lui arrive, une cruche se remplit de son sang chaud et fumant. Untel porte le récipient à ses lèvres et boit une longue gorgée de sang épais. L’animal gît dans la neige. Les femmes se pressent. Elles s’approchent avec des seaux d’eau bouillante qu’elles lancent sur le cadavre encore chaud. Les brosses en chiendent astiquent à fond le corps figé. Ensuite, on coupe et on découpe. On vide les intestins et on commence à préparer les frittons, le saindoux, les boudins, les jambons et les jambonneaux, les saucisses et le saucisson. Dans un trou préparé la veille, un feu est allumé, pour lequel on utilise de la sciure de bois. Une grande malle est fixée au-dessus de l’épaisse fumée dégagée par la sciure humide. Dans la caisse, Untel va suspendre les morceaux à fumer.

Le travail terminé, le propriétaire du cochon, sa famille et ceux qui les ont aidés se mettent à table. Les morceaux de rôti sont généreux et l’alcool coule à flots : des verres de prune d’abord, des carafes de vin ensuite et à nouveau des verres de prune.

Karoll choisissait souvent ce moment pour solliciter ses signatures. Pour les obtenir, il n’hésitait pas non plus à monter les uns contre les autres, voisins, fils ou cousins. Ni à les menacer. Sa cause était la bonne, il en était certain.

Et puis, cela lui évitait de rester seul avec son secret, seul face à ses propres démons.

En 1962, le Secrétaire Général déclara solennellement devant le neuvième Congrès du Parti que la collectivisation du pays était désormais définitivement achevée.

Un paysan sur cinq n’avait jamais voulu céder et était demeuré propriétaire malgré tout. Mais au moins ces dangereux irrédentistes étaient-ils maintenant dans l’illégalité…

Entre-temps, Karoll s’était retrouvé de nouveau à l’hôpital militaire. Dans la bagarre nocturne née à la suite d’une tentative échouée de collectivisation volontaire et spontanée, le couteau de son rural adversaire de classe s’était enfoncé par malchance dans son rein gauche. Cela se passait dans le nord du pays, à quelques kilomètres seulement de l’endroit où Karoll était né. Cependant, il fut transporté d’urgence jusqu’à la Capitale. C’est ainsi qu’il put revoir le capitaine – devenu major – qui des années auparavant l’avait soulagé de son poumon calcifié. Le remettant sans difficulté lorsqu’il reprit connaissance, Karoll lui abandonna généreusement son rein : « Coupez-le, camarade major, je n’en ai plus besoin! ». Ce qui fut fait après une longue et lente piqûre, qui l’anesthésia progressivement. Puis, sans crier gare, des ombres menaçantes l’entraînèrent vers le passé.

LE Tapis en blé de Turquie

Avatar 4 – Vlad Dracul

1630 : Un village dans les K…arpathes

Depuis cinq ans maintenant, le pays souffrait de la sécheresse et depuis deux hivers la famine avait fait son apparition.

Les premiers à mourir avaient été les vieillards et les enfants, comme toujours. Les uns, parce qu’ils étaient les plus faibles ou, ce qui arrivait parfois, parce qu’ils renonçaient volontairement à leur part ; les autres, parce que les seins ridés et flasques de leurs mères ne donnaient plus de lait mais du sang et que même les pis des vaches s’étaient asséchés.

Au moins, les vieux et les enfants mourraient-ils chez eux et entourés de tous les leurs. En revanche, les hommes et les garçons d’âge mur avaient été enrôlés de force dans l’armée de Tepes Voda, qui, depuis plus de vingt ans, livrait bataille après bataille contre les Turcs.

Au début de son règne, le pays tout entier avait fêté Vlad Tepes, le nouveau Prince des valaques, comme un seul homme.

Son père était allé jusqu’en Chine où il avait été reçu par le Grand Khan lui-même. Celui-ci lui avait même offert un précieux pendentif représentant un dragon fabuleux.

C’est lors de son retour triomphal que le peuple l’avait surnommé Dracul, c’est-à-dire le Diable, car les dragons étaient inconnus en Transylvanie. Le mot « dragon » lui-même semblait étrange et imprononçable.

Le père de Vlad n’était pas mauvais prince, même s’il était un peu mou et avait un peu trop peur des turcs.

Le tribut qu’il levait pour l’envoyer à la divine porte et garder son trône était plus lourd chaque année, mais les récoltes étaient bonnes, et, si les gens chuchotaient contre les riches costumes du prince et contre les banquets donnés pour les ambassadeurs, et qui appauvrissaient le pays, personne n’osait appeler à la révolte, car les prisons étaient rudes et les travaux forcés dans les mines de sel ne tentaient vraiment pas les paysans.

Le prince avait deux fils : Vlad, l’aîné et Radu le Beau, que son père avait envoyé à la Divine Porte où il était élevé comme les fils des aristocrates turcs, en même temps qu’il était gardé comme otage et garant de la fidélité de son père envers la Haute Porte.

Vlad était tout le contraire de son jeune frère : dur, agressif, il préférait la compagnie des soldats à celle des fils des boyards et, tel Caligula avant lui, était devenu le chouchou de l’armée.

Lorsque le vieux prince mourut empoisonné suite à un complot organisé par ses ministres, personne ne le pleura et quand on sut dans les campagnes que son fils Vlad, devenu Dracul avait pris sa place avec l’aide des ottomans, cela n’émut pas outre mesure les paysans, tout à leurs récoltes et à leurs dîmes.

Quelques six mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée du nouveau Monarque sur le trône des Valaques. Des bruits qui allaient droit au cœur des indigents et des asservis commencèrent à faire, de plus en plus pressants, le tour du pays.

Sitôt installé sur le trône, Vlad avait commencé à mener son enquête. Quelques jours plus tard, les cinq boyards qui avaient organisé le complot contre son père furent décapités sur ordre de Voda. La justice et la politique faisant bon ménage, celui-ci en profita aussi pour exiler leurs fils, enfermer leurs veuves dans des couvents, confisquer leurs terres et leurs maisons.

Deux jours plus tard, Vlad organisa un festin, auquel il fit venir vingt-trois boyards, suspectés d’avoir été au courant et de ne pas avoir empêché l’assassinat de son vieux père.

Au beau milieu de la table autour de laquelle ils durent s’asseoir sous les regards menaçant des gardes armés, Voda avait fait dresser une pyramide fort décorative, réalisée par son architecte attitré, avec les cinq têtes décapitées, dont la vue et l’odeur soulevaient les cœurs.

On servit un magnifique pilaf, dans lequel on avait mis autant de perles que de grains de riz et, sur ordre de Vlad, les boyards durent mâcher longuement le diabolique mélange. Beaucoup furent ceux qui y laissèrent toutes leurs dents.

La rumeur affirmait que tel maître de domaine ou tel autre radotait beaucoup moins depuis ce jour-là…

Mais le prince Vlad avait d’autres plans. Comme il voulait un pays sûr et prospère, il décida que la main droite de chaque voleur serait coupée au premier larcin commis. Et obligea les boyards à payer leur part du tribut levé pour la Haute Porte. En même temps, il promit aux serfs de les libérer, à une condition. Ils devaient rejoindre son armée, sans délai. Beaucoup furent retrouvés assassinés par les hommes de main de leurs maîtres, rattrapés alors qu’ils essayaient de fuir les terres auxquels ils étaient liés, pour rejoindre l’armée de Tepes.

Les paysans libres commencèrent à se plaindre, car les nouveaux impôts que le prince faisait peser sur les boyards, c’était à eux de les payer, en fin de compte.

Des villages entiers envoyaient leurs représentants à la Cour et, chaque fois que Vlad travesti en commerçant se mêlait à la foule de sa capitale, il entendait mugir la souffrance de son peuple.

Pendant les trois premières années de son règne, le nouveau roi paya sans rechigner, rubis sur l’ongle, le tribut exigé par la Haute Porte. Il embobina tant et si bien les ambassadeurs envoyés par les Turcs, au point de les persuader qu’il ne rêvait que d’une chose : être et demeurer l’humble et le fidèle serviteur des ottomans.

Dans l’aveuglement général, cela permit à Radu de rentrer au pays, pour fêter le Nouvel An avec son frère aîné, le prince Dracul.

Lorsque Vlad vit son frère, habillé comme une odalisque et se comportant comme la pire des putains, son sang ne fit qu’un tour. Une terrible colère le frappa, et il se jeta sur son frère telle la foudre qui s’abat sur un chêne, pour l’anéantir.

Dès que Radu reprit connaissance, Vlad le fit arrêter par ses gardes et le fit conduire dans un château abandonné, lui interdisant de sortir, et demandant aux gardiens de le tuer au moindre geste suspect.

Puis, il déclara à qui voulait bien l’entendre : « A partir de ce jour, Nous Tepes Voda, avons décidé de cesser tout paiement auprès de la Haute Porte. Plus aucun tribut ne sera versé aux Turcs. »

Pour faire bonne mesure, il fit décapiter quelques sympathisants avérés, ainsi que la cohorte de parasites qui accompagnaient les Turcs et fit empaler les corps devant le mur d’enceinte de sa capitale. Il rassembla les têtes décapitées et les offrit lors d’une parodie de cérémonie officielle à l’ambassadeur turque, lui laissant la vie sauve contre le serment de raconter ce qu’il avait vu au Grand Sultan.

La première incursion des Turcs ne se fit pas attendre. Mais Vlad fut tellement terrible – il décapita par milliers les soldats ennemis et en empala vivants plusieurs autres centaines – que les Ottomans mirent plus d’une année avant de revenir.

Dracul se tenait prêt. Il avait promis la vie sauve aux voleurs de grand chemin qui l’aideraient et, de nouveau, la liberté aux serfs prêts à rejoindre son armée. Il menaça les boyards, toujours à manigancer et à trahir, en dépouilla quelques-uns parmi ceux qui s’opposaient à lui depuis longtemps et enferma leurs femmes au monastère. Il fit venir des instructeurs de Budapest et même de Rome, pour entraîner ses hommes au maniement des armes les plus modernes.

Cinquante mille turcs s’étaient déployés devant la capitale, mais les troupes ottomanes étaient en bien piteux état, car les fontaines avaient été empoisonnées et les récoltes brûlées sur ordre de Tepes.

De plus, les voleurs ralliés à la cause du prince avaient décimé l’armée ennemie pendant qu’elle traversait la vaste forêt qui s’étendait du Danube jusqu’aux abords de la capitale et qu’ils désignaient maintenant sous le nom de Deliorman, « la forêt folle ».

L’affrontement dura près d’une semaine et les batailles furent atroces. La rivière qui traversait la cité de Voda était rouge du sang versé sur plusieurs kilomètres et les rumeurs les plus invraisemblables commencèrent à se répandre. On racontait que Vlad avait été fait prisonnier et que le Sultan voulait le faire déchiqueter en l’attachant à quatre chameaux qu’on brûlerait au fer rouge. L’on disait aussi qu’une lame vengeresse de boyard avait transpercé Vlad par derrière et que celui-ci revenait désormais la nuit comme strigoï[9]*, pour boire le sang de ses victimes jusqu’au jugement dernier, à moins qu’on lui plante un pieu d’argent en plein cœur. Au terme de quatre longues journées d’un affrontement terrible, des milliers de corps jonchaient les abords de la capitale : le lendemain le siège fut enfin levé. Sur les cinquante mille hommes que comptait l’armée du Sultan, quelques trois mille seulement purent regagner Istanbul, en jurant de ne plus remettre de leur vivant les pieds dans ce pays barbare. Dans ce pays où ils avaient été poursuivis par les paysans qui voulaient les transpercer avec leurs fourches, dans ce pays où les fontaines empoisonnées débordaient des cadavres de leurs camarades d’armes et où les champs avaient été brûlés jusqu’à la pierre par ceux-là même qui les cultivaient.

Pendant les années qui suivirent, on entendit beaucoup moins parler de Vlad. Selon certains, celui-ci ne sortait plus qu’à la faveur de la nuit et il était beaucoup plus pâle qu’auparavant. Il aurait aussi rajeuni soudain de plusieurs années…

Et c’est à cette même époque que l’on commença à parler avec de plus en plus d’insistance de la disparition de Radu. Avait-il pu s’échapper de la prison dans laquelle l’avait fait enfermer son frère aîné ? Était-il mort et enterré dans le plus grand secret ?

Et pourquoi disait-on que le prince ressemblait à son jeune frère à s’y méprendre ?

On attribuait à Vlad une cruauté toute nouvelle et des goûts bien moins virils qu’autrefois. De plus en plus souvent, on évoquait aussi la folie pour parler de lui.

En tous les cas, tous les ans le tribut était payé à nouveau régulièrement et c’était les seuls paysans qui l’acquittaient. L’on n’entendait plus parler de serfs libérés et il n’y avait presque plus d’armée.

Puis, un beau jour, on annonça dans tout le pays la mort de Vlad, dont le cœur avait, semble-t-il, lâché dans le lit d’une jeune femme en shalvars[10].

Cependant, l’on ne retrouva jamais la femme en question. Radu le Beau, qui apparut de nouveau comme par enchantement succéda à son frère après des fêtes qui durèrent trois jours et trois nuits.

Radu voulut que son frère fût enterré avec moult fastes. Les préparatifs, à la hauteur de l’événement, prirent plusieurs journées. Ceux qui voulurent prier une dernière fois devant le Prince défunt furent refoulés sans ménagements et les envoyés de l’étranger eux-mêmes eurent droit à ce traitement peu habituel. Le riche cercueil en bois de chêne était fermé, ce qui n’était pas la coutume. Les douze hommes qui eurent à le porter, racontèrent qu’il était vide où qu’il était lourd comme le plomb : on ne savait plus que croire.

Prêt à oindre Radu pour qu’il puisse succéder dans les formes sur le trône resté vacant, l’Archimandrite refusa en revanche de lire le service funèbre de Dracul…

Au passage du cortège mortuaire les paysans se signaient comme s’ils avaient senti passer un maléfice. La bière fut enfin descendue dans la crypte familiale, que durent sceller des ouvriers terrifiés. Dans les campagnes, l’on racontait que, dans les fontaines, le sang s’était mis à sourdre pendant neuf nuits d’affilée.

Et l’on recommença à parler de Vlad comme d’un strigoï assoiffé de sang qui, les nuits de pleine lune, venait couper la main droite des voleurs.

*

*   *

En moins d’une saison, la nouvelle avait embrasé tout le pays, d’Est en Ouest et du Nord jusqu’au Sud. Elle s’était répandue tel un incendie attisé par le vent, en partant des foires et en suivant les chemins pleins de poussière qui reliaient les villages entre eux : les bourdalacs, les strigoï, les vampires et les sorciers auraient pris possession du mont Retezatu et de ses environs.

En échange de l’hospitalité que leur offraient les villageois, les voyageurs racontaient en s’attardant sur les détails, tard le soir, lorsque les enfants s’étaient endormis depuis longtemps non loin du feu, les horribles rencontres qu’ils avaient faites.

Ainsi, tel cousin qui s’était rendu pour affaires dans la ville la plus proche et avait dû, le soir en rentrant, traverser la forêt avait été retrouvé le lendemain matin raide mort, les yeux grand ouverts et les mains serrées comme des pinces autour de son propre cou. Son cheval avait disparu, ainsi que tout l’argent qu’il devait porter sur lui.

Des carcasses de vaches dont la chair avait été nettoyée jusqu’à l’os, des moutons égorgés et vidés de leur sang étaient retrouvés quelques dizaines de mètres à peine des maisons les plus proches de la forêt.

Les voleurs, qui infestaient depuis toujours la région au point qu’on les considérait comme voisins, n’avaient pas pour habitude de tuer leurs victimes.

Ils se contentaient d’attraper les voyageurs imprudents, de les dépouiller de leurs objets de prix, pour les relâcher après leur avoir flanqué une peur bleue.

Les bandits dépensaient leur argent, aussi bon que celui des honnêtes gens, dans les auberges des environs, dont les patrons, lorsqu’ils ne fermaient pas complètement les yeux  ne trouvaient, en tout cas, rien à redire, car ces clients un peu à part étaient parmi les plus fidèles et ils étaient toujours généreux.

Aucune des bêtes connues, même pas les loups affamés, qui pourtant étaient légion, ne nettoyaient ainsi leurs proies jusqu’à l’os. Et puis, les voleurs avaient sans doutes tous encore présentes à l’esprit les méthodes expéditives de Voda Dracul, lequel coupait les mains et les têtes des brigands sans hésiter.

Les loups, toujours eux, n’avaient jamais osé s’approcher à ce point des habitations, même lorsque l’hiver était long et rigoureux. Alors, en plein été…

Vlad Tepes était mort depuis bientôt un an. Alors les voleurs voulaient-ils prendre leur sanglante revanche en plongeant le bon peuple dans un horrible bain de sang ?

« – Ou bien était-ce Dracul lui-même qui revenait comme strigoï ? »

Si tous se posaient cette question, personne n’osait le faire à voix haute. Tout le monde était effrayé. Pendant ce temps, dans certaines clairières comme aux abords du Lac Salé, des plantes jusqu’alors inconnues commencèrent à pousser aussi vite que la mauvaise herbe. La mandragore, fille empoisonnée qui naît de la terre de potence et de l’ultime sperme du pendu et n’attend que le moment propice pour venger son père assassiné, fit ainsi son apparition.

Les pricolici[11], ces nains nourris de feuilles de fenouil et de graines de courge qui poursuivent de leurs yeux phosphorescents les bûcherons lorsque la nuit est tombée et qu’ils essayent en vain de rejoindre leur village pourtant tout proche ou leur cabane où personne ne les attend, étaient de plus en plus présents dans les pensées des villageois.

Et puis, on entendait des chants qui attiraient et faisaient en même temps se dresser les cheveux sur la tête de ceux qui, pour leur malheur, les entendaient. C’était la musique de « celles-là », esprits que l’on ne nommait pas et parmi lesquelles se choisissaient les futures grandes sorcières, spécialistes sans pareil pour entraver le destin des humains.

Des petites parcelles de terrain où poussait librement le fenouil étaient apparues aux abords du Lac Salé et quelqu’un se servait régulièrement, cela semblait évident.

Des enfants disparaissaient fréquemment, que l’on ne retrouvait jamais plus. Trois jeunes farceurs plus courageux que leurs aînés avaient décidé de mettre un point final à tous ces bruits qui empoisonnaient la vie du village. Une veillée avait été organisée, car personne n’avait envie d’attendre leur retour loin des autres. Les femmes étaient en train de filer la laine et de chanter des ballades du temps jadis, prêtes à continuer ainsi jusqu’à l’aube. L’une d’entre elles chantait une vieille est triste chanson lorsque, vers deux heures du matin, on entendit frapper plusieurs coups très forts à la porte de derrière.

D’abord ce fut un grand silence. Puis une voix chevrotante demanda que l’on éteigne les lampes à pétrole et même les bougies. Mais Rodica leur rappela que son fils et ses deux camarades avaient promis de les tenir informés de leurs nocturnes découvertes dès leur retour.

Ainsi, lorsqu’elle entendit crier « Ouvrez, nom de Dieu! Ouvrez-nous cette porte ! », elle y accourut et leva le loquet, laissant pénétrer dans la vaste salle les trois jeunes essoufflés.

Il leur fallut un bon moment avant de reprendre leurs esprits. Des mains leur tendirent à boire et, là, ils se mirent à parler tous en même temps.

Tout le village apprit alors qu’à la tombée de la nuit les trois garçons s’étaient faufilés jusqu’aux buissons qui se trouvaient à quelques deux cents pas du lac et là ils s’étaient cachés pour attendre, ils ne savaient trop quoi.

C’était une nuit de pleine lune et elle était déjà haute dans le ciel, au point que l’on pouvait tout voir, comme en plein jour.

Lorsqu’ils les virent arriver, il était déjà minuit ou presque et ils allaient repartir vers le village comme ils étaient venus.

Sept pricolici, ces gnomes affreux qui s’accrochaient aux jambes des voyageurs tels des racines noueuses et les faisaient tomber, marchaient devant en ouvrant le cortège nocturne. Ils portaient des torches énormes presque aussi hautes qu’eux. Suivaient deux colonnes de douze sorcières chacune, avançant d’un même pas. Toutes portaient des bouquets de fenouil fraîchement coupé à la main. Les filles étaient habillées en blanc et paraissaient porter des fleurs de pavot rouge-sang dans leurs cheveux de jais.

Elles portaient des bracelets et des bagues cliquetant à chaque mouvement. Un chant s’élevait, mais l’on n’en comprenait pas les paroles, prononcées dans une langue étrange, encore que très musicale. Les jeunes filles formèrent un large demi-cercle, puis attendirent un moment. Un bruit se fit entendre tout à coup et une apparition gigantesque, un bouc monstrueux portant une longue barbe et des cornes qui sous la lune semblaient en argent, s’approcha.

– Le Diable, fit l’un des trois garçons.

Tous se signèrent avec effroi. D’autres femmes, paraissant très vieilles, peut-être parce qu’elles étaient entièrement habillées de noir, et dont les têtes rappelaient celles des morts, apparurent derrière l’homme bouc en hurlant et en faisant des gestes obscènes.

Les jeunes filles accoururent vers les nouvelles venues les frappant rituellement de leurs balais en fenouil.

Les vieilles, qui semblaient terrorisées, se jetaient ventre à terre, essayant ainsi d’échapper aux coups qui s’abattaient sur elles comme la grêle. A un signe presque imperceptible que fit le bouc aux cornes d’argent, tout se figea. Six nouvelles femmes habillées en rouge firent leur apparition. Elles portaient un épouvantail, une vielle femme faite de paille, que paraient des bouts de tissus multicolores. Très vite, on forma un bûcher, que l’homme bouc alluma.

Le feu prit instantanément et les flammes montaient très haut dans le ciel, tandis que les enfants et jeunes filles avaient formé un large cercle, dansant et hululant autour du bûcher.

Un grand chaudron prit ensuite place sur le feu, et on y plongea un mouton entier, que l’on avait déjà dépecé. Estimant qu’ils en avaient vu suffisamment, les trois jeunes gens, voulurent repartir comme ils étaient venus, sans se faire remarquer. Mais, l’un d’entre eux trébucha à quelques pas seulement de l’endroit où se déroulait la fête nocturne.

Un grand silence pesant se fit en un instant, puis ce ne furent que des cris et l’on commença à courir dans tous les sens.

On eut vite fait de rattraper les trois intrus. Ils furent attachés avec une longue corde en chanvre et on les emmena non loin du bûcher qui continuait de se consumer. On les fit asseoir et ils se retrouvèrent entourés de regards hostiles et affamés.

Les jeunes filles les mangeaient des yeux et les vieilles, maintenant ressuscitées, tâtaient la marchandise avec envie.

Des regards se posaient, tantôt sur les jeunes, tantôt sur le chaudron. On commença à les déshabiller et ils crurent qu’on allait les plonger dans le chaudron pour les y faire cuire.

Bâillonnés, ils ne pouvaient même pas crier, mais leurs yeux remplis de peur parlaient à leur place. Le bouc essaya d’apaiser leur crainte.

– On voulait juste vous proposer de partager notre repas, leur dit-il.

– Mais vous êtes des esprits. Vous, vous êtes le Diable et vous êtes entouré par les pricolici et par « celles-là ».

Le grand bouc partit d’un rire sonore, qu’il avait du mal à contenir.

– C’est ce que vous croyez et c’est aussi ce que vous raconterez si l’on vous laisse partir.

Puis, sans leur laisser le temps de répondre, il poursuivit.

– Nous sommes tout simplement vos voisins, les Bihari. La plupart d’entre nous ont été pris comme serfs par les hommes du Graf[12], il y a plusieurs années de cela, lorsque notre tribu est arrivée dans ces contrées d’un pays appelé « Bhârat[13] ». Moi seul, moi le fils de Prithvi et d’Akhaté son épouse, j’ai réussi à m’échapper. Une fois par mois, lors de la pleine lune, nous nous réunissons ici en secret, pour célébrer nos anciennes coutumes. Seulement, comme nous manquons de tout, nous sommes obligés de voler et de faire peur…

Chronique d’une utopie

– 10 –

Au tout début des années soixante, Karoll Fata, sa femme Gilda et leur fils Adam, définitivement installés dans la capitale, habitaient une petite maison, non loin du centre-ville, dans un quartier où tout avait trait à l’armée : les voisins, des sous-officiers et des officiers pour la plupart, le polygone de tir où les enfants allaient ramasser des cartouches et des balles de différents calibres, l’entrepôt de meubles, un ancien hangar d’aviation, les chars et les appelés qu’ils voyaient passer régulièrement depuis leurs fenêtres…

A cette époque, un soir d’hiver, alors qu’Adam devait avoir environ 4 ans, Karoll et Gilda le laissèrent endormi à la maison, pour aller – fait rarissime désormais – seuls au cinéma. Un documentaire soviétique vantait les mérites respectifs de Leika, la première chienne à avoir voyagé dans l’espace, et de Valentina Télechkova, première femme au monde à avoir fait la même chose.

Pendant ce temps, dans son sommeil, Adam avait fait tomber la lourde couette qui le recouvrait et, dans le poêle, le feu s’était éteint. Insidieusement, alors qu’il dormait, le froid progressif de la pièce avait dû se muer en quelque chose de plus terrifiant.

A leur retour, lorsque sa mère et son père le réveillèrent, car il gémissait, Adam mit un long moment avant de sortir de son cauchemar. Eclatant en sanglots, il raconta à ceux qu’il prenait pour deux inconnus plutôt bienveillants, que ses vrais parents l’avaient abandonné. Il lui fallut longtemps avant d’être totalement rassuré et, même après des années, il ne le serait pas tout à fait. Adam renonça à ses parents, lorsqu’il avait quatre ans. Karoll le sentit et en souffrit beaucoup. A partir de ces années-là, il devint un peu plus étranger aux siens et au monde.

La maison que les Fata partageaient avec trois autres familles avait été divisée en quatre appartements identiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avec les siens, Karoll dispose de deux pièces en enfilade : côté cour se trouve une entrée–cuisine–salle–de-bains de neuf mètres carrés ; côté rue, il y a une chambre d’environ seize mètres. La porte d’entrée est située côté cour ; elle est vitrée et un verrou permet de la fermer de l’intérieur. Une autre porte, souvent ouverte, sépare l’entrée–cuisine–salle–de-bains de l’unique chambre. Celle-ci dispose d’une grande fenêtre à trois battants s’arrêtant à un mètre du sol.

Le garde rouge qui reçut Karoll en cette fin d’été 1962 était armé. Il fouilla Karoll consciencieusement. Puis, il le fit patienter dans une antichambre enfumée et noire de monde. On lui avait donné un numéro d’ordre à trois chiffres. Lorsque son nom fut prononcé, les lampes électriques étaient allumées depuis longtemps dans le bâtiment. Celui-ci faisait penser à une caserne bien plus qu’à un banal immeuble de bureaux. Le Parti était au pouvoir depuis quinze ans. Un pouvoir sans partage, mais que des menaces toutes récentes, nuitamment portées par les ondes des radios occidentales, faisaient trembler sur son socle. Radio Free Europe et la Voix de l’Amérique venaient attiser l’espoir de ses compatriotes qui, pour les plus fous d’entre eux, attendaient jour après jour, depuis 1945, que les Américains débarquent et les libèrent, enfin, comme ils l’avaient fait pour les Occidentaux.

Karoll Fata n’avait jamais prêté l’oreille à ces émissions impérialistes et fatalement mensongères. Il savait fort bien qu’elles existaient et que leurs auditeurs se comptaient par millions. Il savait aussi que c’était ces mêmes traîtres et ces corrompus qui faisaient la queue pour acheter les produits capitalistes de consommation : des oranges, des bananes, du café. Ou s’interrogeaient sur le structuralisme, quand ils ne parlaient pas de génétique.

Et qui à Pâques se rendaient, plus nombreux chaque année, à la messe de minuit. Protégés derrière leurs grands cierges allumés, ils narguaient les caméras espions fixées au-dessus des autels.

Certains s’inscrivaient même à la Bibliothèque Française, pour lire « Le Monde Diplomatique » alors que les kiosques à journaux croulaient sous « L’Humanité Dimanche »…

On lui promit une réponse pour le milieu de la semaine suivante. Mercredi matin, Karoll Fata se retrouva devant le siège du Parti en même temps que plusieurs centaines de personnes.

Les gens étaient calmes, presque paralysés quand, tout à coup, sans aucune raison apparente, des sirènes se mirent à hurler.

Puis, alors qu’un silence total s’était installé, des haut-parleurs ordonnèrent à la foule de se disperser immédiatement. Un mouvement indécis s’amorça, que les canons à eau eurent vite fait d’amplifier. La panique s’empara des présents et l’on commença à hurler et à courir dans tous les sens. Sérieusement secoué par l’incident, Karoll se soûla pendant de très longues heures, à la terrasse d’un café. Pour cela, il a sa propre méthode. Assis seul à une table, sans prêter la moindre attention à ceux qui bavardent autour de lui, il commande au loufiat  un double cognac, qu’il avale d’une traite. Ensuite, toutes les demie-heures environ, il demande un demi, accompagné d’un verre de rhum. Il lampe une première gorgée de bière, pour faire baisser le faux-col. Puis, il retourne le verre de rhum au-dessus de son bock et ingurgite le tout en quelques longues gorgées. Toutes les deux choppes, il va décharger sa vessie.

Lorsqu’il rentre chez lui ce soir là, tout semble pacifique. Son fils Adam se tient debout dans une bassine en fer blanc, posée par terre au centre de l’entrée–cuisine–salle–de-bains. Une casserole d’eau chaude à portée de main, Gilda est en train de lui donner un bain. Adam est nu, mais n’a pas froid. Le verrou de la porte d’entrée est posé. Le passage qui sépare les deux pièces est ouvert. De même que le battant de gauche de la grande fenêtre.

Sans crier gare, Karoll se met à frapper, demandant à Gilda et à Adam de lui ouvrir sur-le-champ. Gilda sait déjà que son mari est complètement soul. Elle a un peu peur, mais, pour ne pas effrayer Adam, ne laisse rien transparaître. Debout dans la bassine, l’enfant fixe le verrou du regard, sans rien dire. A travers la vitre, il distingue très nettement le visage de son père, défiguré par la colère et abruti par l’alcool, comme s’il s’agissait d’un reflet dans un miroir déformant.

Karoll s’en va trouver une masse de fer, rangée au fond de la cour. L’imposant outil à la main, il s’apprête à démolir la porte ou, tout au moins, à en briser la vitre, pour passer la main et enlever le verrou. Tandis que l’enfant quitte la bassine sans comprendre pourquoi son père n’attend pas qu’on vienne lui ouvrir, Gilda s’est échappée. Elle a sauté par la fenêtre, mais n’est pas allée plus loin. Côté cour, son père  réclame Adam ; il lui ordonne d’ouvrir, en hurlant. Côté rue, sa mère l’appelle ; en lui faisant des signes de la main, elle lui demande de la rejoindre. Le regard de l’enfant va vers Karoll, puis vers Gilda, retourne encore vers son père. Il a six ou peut-être sept ans, il est tout nu debout dans sa petite bassine, il est mouillé et se doit de choisir !

Entre son père et sa mère, entre rester ou partir, entre marcher et courir. Il doit choisir la porte ou la fenêtre, la cour ou la rue.

Tout à coup, Adam s’aperçoit que sa mère tient une grande serviette blanche dans ses mains. Alors, il n’hésite plus, il court vers elle et enjambe la fenêtre. Gilda l’enveloppe dans la serviette et le porte en courant. Une voisine qui aura tout entendu les cachera chez elle, dans une vaste penderie où il fait noir, tandis que son père, à coups de marteau, démolit enfin la vitre de la porte d’entrée, ôte le verrou et finit par pénétrer chez lui.

Une heure plus tard, Gilda et Adam retrouveront Karoll étendu en travers de l’unique lit, en train de ronfler comme un porc. Cette fois-ci il n’a pas dégueulé ; il se pissera sans doute dessus. Demain, il demandera pardon, nettoiera le matelas, offrira un cadeau à Gilda, puis il recommencera. Et cela arrive de plus en plus souvent.

Tout comme il lui arrive de passer la nuit au poste, après d’homériques querelles idéo-politico-scatologiques dont il est régulièrement l’instigateur et presque toujours la victime.

Le surlendemain de cette scène, Karoll Fata essuya son troisième refus officiel : son nom semblait avoir une résonance anglo-saxonne incitant les camarades à la prudence.

On lui avait conseillé de reprendre ses études en suivant les cours du soir et de préparer son baccalauréat. Et, bien entendu, de redemander sa carte de membre du Parti.

Grâce à un certificat d’études de complaisance, il put s’inscrire aux cours du soir. Pendant six ans, K… ne manquerait jamais l’école. Il y allait souvent ivre, mais son assiduité irréprochable, ainsi que la peur des camarades enseignants de déclencher des incidents pendant les cours, lui permettraient d’avancer année après année dans la préparation de son diplôme.

Le Commandant Serge mourut le 4 mars 1965. Lorsqu’il apprit la nouvelle en écoutant la radio comme tous les matins, Karoll, incrédule, frappé de stupeur, sortit dans la rue sans réfléchir. Comme autant d’automates, des centaines de milliers de personnes avaient fait la même chose. Dehors, les gens pleuraient, criaient ou priaient : chacun avait perdu au même moment que tous les autres un être proche et cher, quelqu’un de sa famille.

Une méchante rumeur, si persistante et si forte qu’elle ressemblerait bientôt à une clameur, ne tarda pas à courir à travers le pays.

Ses trop fréquentes rencontres bi- et multilatérales à Moscou auraient été fatales au camarade Secrétaire Général. Sous prétexte de « visites de travail » et autres rendez-vous savamment arrangés, le Kremlin en aurait profité pour se débarrasser du Commandant qui, avec l’âge, était devenu de moins en moins malléable. Sinon inflexible.

Déjà sous Staline, puis sous Khrouchtchev, on l’aurait irradié subrepticement, en le faisant s’asseoir, pour de très longs moments, toujours à la même place, dans un fauteuil aux apparences insignifiantes, mais en réalité mis au point par le célèbre Doktor Mengele. Les Soviétiques avaient ramené ce siège avec eux, depuis Auschwitz jusqu’à Moscou. Au début, l’armée rouge aurait bien eu l’intention de faire une place à ce funeste trésor d’une guerre non moins funeste, dans le tout nouveau musée moscovite des horreurs nazies. Mais, le meuble fatal étant toujours en parfait état de marche, les hautes autorités soviétiques, militaires comme politiques, auraient finalement décidé qu’il fût disposé dans une « salle de réception » spéciale du Kremlin.

Après trois journées de deuil national, le travail reprit. Aussi les rotatives purent-elles imprimer, en plusieurs millions d’exemplaires, le nom tant attendu du nouveau Secrétaire Général du Parti. Ce nom était celui du plus jeune membre du Bureau Politique. Un nouveau venu pour l’homme de la rue, comme pour la plupart des activistes de base… Cet « inconnu » n’était autre que Tiberiu Yatagan, un vif général de quarante-sept ans. Ce fut un coup porté à toutes les gérontocraties du monde, à une époque où la moyenne d’âge des chefs d’État était, à l’Est comme en Occident, plus proche des soixante-dix printemps que de quarante.

Cet exploit était quelque peu tempéré par l’équitable partage du pouvoir, entre Yatagan et Bougomil, ce dernier ayant hérité des Présidences du Conseil d’État et du Conseil des Ministres réunis.

Comme son prédécesseur le Commandant Serge, Bougomil fut nommé dans ses nouvelles fonctions à vie, c’est-à-dire jusqu’à sa mort. Son suicide survint donc moins de deux ans plus tard. Aucun rapport ne put être établi, ni avec l’immense scandale, tenu semi-secret, ni avec les terribles rumeurs accusant Bougomil pêle-mêle, depuis plusieurs mois déjà : d’alcoolisme, d’inceste, de haute trahison, d’arthrose et d’homosexualité.

Heureusement, le nouvel homme fort du régime, Tiberiu Yatagan, était toujours là. Il accepta instantanément de se sacrifier sur l’autel de la mère patrie, en faisant siennes ces nouvelles charges. Il y renoncerait d’ailleurs bien volontiers douze années plus tard. Les camarades méritants pouvant y prétendre ne manqueraient pas. Malheureusement, le Secrétaire Général ayant dû entre-temps s’auto proclamer « Président à Vie, ré-éligible tacitement tous les ans » pour satisfaire les exigences de son peuple, ces fonctions, devenues inutiles, durent être abandonnées aux manuels d’histoire. Purement et simplement.

Fata eut son baccalauréat en juillet 1968 et il perdit un œil quatre semaines plus tard. Un ver s’était enkysté dans son globe oculaire gauche.

Pour lui éviter de devenir aveugle – ce qui semblait possible, voir probable -, les médecins en firent un borgne, ce qui fut absolument certain.

A la maison, il y a maintenant deux lits et deux chambres. Celui d’Adam est surmonté d’une bibliothèque. Il a la grande pièce pour lui tout seul et peut y passer autant de temps qu’il veut, sans être dérangé. Il peut aussi sortir et rentrer quand il veut, surtout s’il escalade la fenêtre… Il lit, il mange et prépare ses devoirs au lit. Depuis deux ou trois ans, Karoll a transformé en chambre à coucher l’entrée – cuisine – salle – de-bains. Dans la cour, il a construit une petite cuisine en brique rouge et une vraie salle de bains.

Karoll quitta l’hôpital un mois après y avoir été admis, avec une seule idée en tête : l’adhésion. Mais, de retour chez lui, il apprit que son fils Adam avait été impliqué dans un trafic de vélos volés à grande échelle. Coupable, complice ou même victime, peu importe, il était « impliqué ». Le vélo qu’Adam s’était fait voler était presque neuf et son père lui fit la morale pendant près d’une semaine. Entre-temps, l’Union Soviétique avait envahi la Tchécoslovaquie. Lorsqu’il fit sa nouvelle demande d’adhésion, le pays était sur le pied de guerre. Deux jours plus tard, on lui téléphona chez lui. Une voix chaude et grave de camarade responsable lui fit savoir que son nom n’était pas sans évoquer le Russe : pour dire les choses clairement, il les faisait penser au Kremlin, aux Kamarades, aux Kombinats… Karoll Fata avait même, semble-t-il, un très léger accent slave. Ou est-ce que la communication était mauvaise ?!

LE Tapis en blé de Turquie

Avatar 5 – Manolé

Curtea de Arges, aux alentours de 1670

Manolé ne savait plus quoi faire. Six mois pleins s’étaient écoulés depuis qu’il avait accepté la commande de Negrou Voda et le chantier n’avait toujours pas avancé d’un pouce. Le prince l’avait fait venir devant lui pour lui dire que la renommée de Manolé était arrivée jusqu’à ses oreilles.

Lors de la dernière bataille livrée contre les yanicers et les spahis d’Osman Pacha, lesquels avaient traversé le Danube à la faveur d’un hiver rigoureux au point que les eaux du fleuve étaient entièrement gelées, les Turcs avaient complètement encerclé l’ost de paysans armés de faucilles et de fourches levée par le prince et ils semblaient sur le point de les anéantir, lorsque, tout à coup, le cours de l’histoire changea.

Les archers de Bistritza, que Voda avaient demandés des semaines auparavant en renfort à son cousin le comte de Nasaud arrivèrent à ce moment précis et s’abattirent comme un fléau sur l’ennemi.

Un tourbillon de flèches s’éleva dans le ciel tel un nuage de locustes affamées obscurcissant le pâle soleil d’hiver, avant de retomber en une pluie empoisonnée sur les Turcs. Ceux-ci essayèrent en vain de faire face : s’ils étaient préparés à affronter les fourches et les faucilles maladroites des paysans, ils eurent vite fait d’être mis en déroute par les assauts répétés de ces soldats d’élite.

Voyant que la victoire avait changé de camp, les troupes de Negrou Voda redoublèrent de courage et d’ardeur.

Au terme d’un après-midi qui ressemblait à un vent de folie, les Ottomans se retirèrent, en laissant derrière eux quelques six mille morts.

Le vœu formulé au plus fort de la bataille, Negrou Voda se devait à tout prix de le respecter.

Il s’était engagé à faire construire, pour rendre grâce à Dieu, dans sa cité capitale, avant la fin de l’année, un monastère à aucun autre pareil et de tous le plus beau, en souvenir de sa magnifique victoire sur les païens.

La poussière de son retour triomphal dans sa bonne ville de Curtea de Arges n’était pas tout à fait retombée, que, déjà, il avait fait venir Manolé devant lui, pour lui passer commande.

Maître maçon depuis de longues années, celui-ci n’avait plus quitté son village de Sapintza où il vivait avec Anna sa jeune épouse et Tudor leur fils, depuis qu’il avait achevé son tour de Moldavie.

Apprenti, il avait participé aux côtés de son maître Carabus à la construction de plusieurs églises, qui émaillaient désormais l’extrême nord du pays. Auprès de lui, Manolé avait découvert les couleurs et, ensemble, ils avaient mis au point un bleu d’une profondeur jusque là inconnue.

Après les longues années d’apprentissage, il avait commencé son tour de compagnon, qui avait duré sept autres années. Puis, un beau jour, on lui avait confié la restauration de l’église de Sapintza : il était devenu maître maçon à son tour.

Les travaux durèrent près de deux années, pendant lesquelles Manolé vit Anna tous les jours. La jeune et très belle fille du pope de Sapintza venait lui apporter, ainsi qu’à ses compagnons, de quoi manger et de quoi boire en chaque fin de matinée.

Construite sur les anciens plans, la toute nouvelle église se dressait pleine de grâce au milieu du village.

Avec ses vitraux achetés en Italie et ses cloches que l’on avait fait venir de la lointaine ville d’Augsburg, elle attirait des pèlerins émerveillés, venant de Baia Mare, de Tirgoviste et même de Budapest.

Huit jours après la fin des travaux, Manolé et la jeune Anna furent mariés par le père de cette dernière assisté de deux autres popes, lors d’une cérémonie mémorable. L’Archimandrite de Cluj lui-même avait fait le voyage et c’est en sa présence que l’église fut consacrée à nouveau, juste avant le mariage.

Tudor avait près de douze ans et Anna près de trente, lorsque Manolé leur annonça qu’il allait partir pour bâtir « le plus beau monastère jamais construit », lequel serait son chef-d’œuvre.

Mue par un mauvais pressentiment, Anna essaya de retenir Manolé, mais elle savait qu’elle n’y pourrait rien : depuis l’érection du Temple de Solomon, tout vrai maçon se doit de laisser un chef-d’œuvre aux générations futures, sous peine de voir son nom effacé à jamais des tablettes sacrées de sa confrérie.

Anna lui promit de le rejoindre dès qu’elle aurait mis la maison en ordre, pour venir s’installer non loin du chantier du futur monastère.

Tudor resterait, quant à lui, auprès de ses grands-parents, à Sapintza.

Manolé aurait aimé que son fils prenne, comme lui, le chemin, si escarpé mais si beau, de la maçonnerie.

Seulement, l’enfant, très vif, avait depuis son plus jeune âge préféré la compagnie des livres, découverts dans la bibliothèque de son grand-père, aux jeux avec les autres enfants du village.

Pendant de longues heures, il se plongeait dans les manuscrits anciens, dont certains n’avaient jamais été ouverts depuis plus de cent ans. Ou il s’oubliait, en rêvant devant une vielle boule de cristal, qui trônait depuis toujours sur le bureau du pope, presse-papiers qui semble-t-il avait une longue histoire secrète.

Les fascicules enluminés évoquant les mystères des Templiers l’attiraient le plus, et Tudor pouvait raconter pendant des heures les exploits des chevaliers du temps jadis, partis sauver la cité sainte de Jérusalem.

Manolé, adorait ce fils unique. Il ne le comprenait pas toujours et était même un peu inquiet pour son avenir. Jamais pourtant il n’avait tenté de lui forcer la main. Il avait bien essayé de temps en temps de se moquer de lui gentiment, mais devant le regard blessé de l’enfant, il avait vite abandonné.

Manolé et Anna auraient aimé avoir d’autres enfants, mais celle-ci les perdait dès les toutes premières semaines de grossesse. Remèdes comme prières n’avaient été d’aucun secours.

Elevée depuis toujours au milieu des images saintes qui, pour elle, faisaient partie de la famille, Anna ne s’était jamais résolue à faire appel aux gitanes de passage, qui, pourtant, ne manquaient jamais de lui proposer leurs services, tandis qu’elles lui lisaient l’avenir dans les lignes de la main.

Ces femmes sans foi lui avaient aussi dit d’éviter avec soin les monastères, mais Anna avait mis ces blasphèmes sur le compte du paganisme des voyantes et les avait fait chasser sur-le-champ. Nonobstant, leurs paroles l’avaient troublée.

Manolé avait demandé à trois de ses amis compagnons, établis comme lui à Sapintza, de le suivre pour le grand chantier dont il serait l’architecte. Il leur promit de si bien les payer, qu’ils n’auraient plus à travailler leur vie durant.

Lucas, Pavel et Mattei avaient dit « oui ».

Les quatre hommes s’en furent un dimanche après la messe, accompagnés jusqu’au grand chemin qui traversait la forêt.

C’était le printemps et les villageois transformèrent en fête le départ de leurs valeureux maçons. Anna seule pleurait sans larmes, essayant de cacher l’inquiétude qui la rongeait à son fils.

– Revenez-nous vite.

A Curtea de Arges, les quatre hommes se présentèrent devant le prévôt. Le soir même ils furent reçus par le Prince qui leur dit qu’ils pourraient embaucher autant d’apprentis, compagnons et maîtres que Manolé le jugerait nécessaire, car des ordres avaient été donnés dans ce sens.

Près de trois cents ouvriers, choisis parmi les plus forts et expérimentés furent employés pendant plusieurs semaines, afin de préparer le chantier.

Pendant ce temps, Manolé et ses compagnons de Sapintza travaillèrent d’arrache pied, pour tirer au plus vite les plans du futur monastère. L’œuvre qu’ils projetaient était à nulle autre pareille.

Les aides furent payés le dix mai et quittèrent le chantier le soir même, après avoir fait leurs adieux à ceux qui devaient rester.

Dès l’aube, le lendemain, Manolé, sept de ses compagnons et quinze apprentis s’attaquèrent aux fondations.

Le travail avançait bien et la joie régnait parmi les comparses, qui s’endormirent très tôt, dans les baraques s’élevant au cœur du chantier, là où se trouverait la future nef. Le jour suivant, Manolé, qui rêvait d’Anna, fut réveillé en sursaut par un long cri, où se mêlaient la colère et l’incrédulité.

Pâle comme un linge, un jeune apprenti accourait pour réveiller tout le monde ; ce qu’ils avaient construit avec frénésie la veille s’était effondré.

Manolé calma ses hommes et les remit au travail. Une longue journée de labeur s’ensuivit.

Jeudi, Manolé fut debout avant tous les autres. Malgré la lumière incertaine de l’aube, il comprit qu’aucune trace de leur travail précédant n’avait survécu à la nuit qui venait de passer.

Quelques travailleurs se signaient effrayés et trois apprentis décidèrent de quitter le chantier, sans demander leur reste.

Manolé fit rassembler les compagnons et ils revirent longuement les plans, ensemble. C’était des maçons d’expérience, qui ne purent cependant détecter aucune faille. Ni dans les plans, ni dans le choix des matériaux ou dans le déroulement des travaux.

Des sangliers pris de panique auraient traversé le chantier pendant la nuit, en faisant tout chavirer sur leur passage.

Impossible, mais il fallait y croire, car si ce n’étaient pas des sangliers, alors ce ne pouvait être qu’un sortilège, un maléfice plus menaçant que la bête la plus sauvage.

Les équipiers de Manolé étaient frappés d’hébétude : un ouvrage comme celui auquel ils s’étaient tous attelés ne pouvait être maudit, puisqu’ils l’élevaient à la gloire de Dieu. Malgré tout, l’inquiétude et le doute commençaient à les gagner.

Ils se remirent au travail avec acharnement, et même avec hargne pour certains, tandis que, sur ordre de Manolé, les compagnons vérifiaient la moindre pierre posée.

Rien n’y fit : le lendemain, puis le jour d’après et le suivant encore, tout se retrouva comme au début.

D’autres comparses prirent peur et bientôt ils ne furent plus que douze maçons à suivre Manolé. Manolé avait donné sa parole au Prince ; il savait qu’il ne pourrait abandonner son oeuvre, tant que celle-ci restait inachevée. Il se souvenait à présent des histoires entendues alors qu’il était compagnon : des églises tombées en ruine avant d’avoir existé, des oeuvres maudites par le démon, qui se mêlait des affaires des hommes, des malédictions qui frappaient ces derniers pour avoir voulu, dans leur immense orgueil, se mesurer au Tout-puissant. La tour de Babel, que des hommes avaient voulu ériger jusqu’au ciel, les labyrinthes démesurés qui devaient abriter le fruit des amours contre nature, des escaliers tournant sur eux-mêmes à l’infini, construits pour quelque sorcier sanguinaire, ces images étaient désormais omniprésentes dans l’esprit de Manolé.

Le moral de l’équipe déclinait et l’on voyait de plus en plus souvent des petits groupes se former, qui se tenaient à l’écart de Manolé et de ses compagnons, pour comploter à voix basse, jusque tard dans la nuit.

Chacun y allait de sa sombre prophétie et la situation semblait sans issue. Manolé lui-même ne savait plus s’il fallait abandonner, rester ou choisir un endroit plus propice pour le futur monastère. Lorsqu’il en parla au prévôt, celui-ci lui dit que le Prince lui-même avait jeté son dévolu sur la vaste et belle clairière que le chantier avait réveillée. Et puis le temps qui leur restait pour terminer l’ouvrage, qu’il fallait faire consacrer avant la fin de l’année pour respecter le vœu de Voda, était de plus en plus réduit.

Manolé se demandait aussi s’il devait embaucher de nouveaux ouvriers, mais le bruit selon lequel il fallait à tout prix éviter tout contact avec l’ouvrage maudit s’était répandu comme une traînée de poudre.

Hormis les bons à rien et les simples d’esprit, plus personne n’était prêt à rejoindre Manolé et ses fidèles de moins en moins nombreux et dont on disait que seul un pacte avec le diable leur permettrait de se tirer d’affaire.

Anna aurait dû être déjà là, mais elle avait été retenue loin de son époux par les soins qu’elle avait dû apporter à son père, le vieux pope, après que celui-ci eut fait une mauvaise chute, en tombant comme foudroyé du haut de sa chaire en pleine messe, au grand effroi de ses paroissiens.

Anna avait envoyé un message à Manolé, lui disant qu’elle quitterait Sapintza le premier septembre, au plus tard. Elle devait arriver maintenant d’un jour à l’autre, et Manolé guettait sa venue : si Anna ne pouvait le sauver, sa présence lui serait tout de même d’un grand réconfort, car la jeune femme portait en elle une paix et une sérénité telles que tous ceux qui l’entouraient se trouvaient, comme par enchantement, apaisés.

Manolé avait décidé de réunir les maçons qui lui restaient encore, les compagnons comme les apprentis, pour un déjeuner de fête, destiné à leur redonner du cœur au ventre, mais lui-même était très inquiet.

Tous mangèrent et, surtout, burent plus que de raison, pour oublier l’angoisse qui les étreignait, depuis plusieurs mois déjà.

A la fin du repas, Manolé leur donna quartier libre et les douze hommes s’égaillèrent tous très vite, qui cherchant le silence, qui un peu d’ombre ou un coin de matelas plus moelleux. Ce que chacun cherchait en vérité, c’était un peu de solitude et beaucoup plus d’oubli.

Quelque deux heures plus tard, ils étaient tous debout à nouveau et se lançaient des regards hébétés, sinon coupables, comme si chacun d’entre eux avait commis un inavouable péché.

Celui qui, finalement, prit la parole, fut Manolé.

– J’ai fait un rêve. Ce monastère ne pourra être construit tant que nous n’aurons enfermé dans ses fondations un être cher, proche à l’un quelconque d’entre nous.

– Une femme, fit brusquement Lucas. Puis il ajouta, sans s’adresser à personne en particulier : « J’ai fait le même rêve que Manolé. ».

– Moi aussi, moi aussi, firent en cœur les autres maçons.

– Etes-vous prêts à accomplir ce rêve, demanda Manolé d’une voix tendue comme l’est la corde de l’arc avant que parte la flèche fatale ?

– Et, toi, Manolé, es-tu prêt à le faire, questionna une voix qu’il ne put ni ne voulut identifier ?

– Oui, je le suis, fit Manolé d’une voix dure et résolue.

– Alors nous sommes prêts, nous aussi.

– Nous allons donc prêter serment. Ce que nous avons tous vu en rêve, nous jurons de le faire et à jamais le taire. Dites « Nous le jurons! »

– Nous le jurons.

Les maçons reprirent chacun leur poste, mais leur attente était trop forte : durant le reste de la journée, le travail avança à peine et le soir venu, ils se séparèrent tous très vite, sans échanger un mot.

Plusieurs d’entre eux eurent vite fait de s’endormir comme éreintés, non sans avoir vidé leurs provisions d’alcool, en silence.

Ne pouvant trouver le sommeil, Lucas et Pavel s’approchèrent de Manolé.

– Tu n’as pas peur de Dieu, Manolé.

– Tu n’as pas peur du diable qui nous tente, Manolé.

– J’ai surtout peur de moi, de vous, d’eux et de Negrou Voda. Mais nous ne pouvons plus reculer. Nous devons achever notre oeuvre avant la fin de l’année et ce rêve est notre dernier espoir, même si c’est le diable qui nous l’envoie.

Le douze octobre s’annonçait bien. Une fois encore, tout était à refaire comme chaque jour depuis des mois, mais sur le chantier, tous semblaient avoir oublié la folle journée qu’ils venaient de passer, et leur monstrueux rêve commun n’était plus qu’un vague souvenir sans consistance.

Tout à coup, un long et douloureux frisson parcourut les douze hommes, qui s’arrêtèrent de travailler à l’unisson, pour fixer leurs regards vers un même point que l’on apercevait à peine à l’horizon, et qui se rapprochait d’eux avec difficulté, mais sans arrêt.

Le point était trop éloigné pour que l’on puisse distinguer un corps et encore moins un visage, mais c’était une femme, sans l’ombre d’un doute.

Une sourde rumeur se fit entendre.

– Faites que ce ne soit pas ma sœur, mon Dieu.

– Faites que ce ne soit pas ma femme.

– Faites que ce ne soit pas ma fille.

– Pardonnez-moi, mon Dieu.

Le ciel, jusque là bleu et calme, se couvrit tout à coup de nuages et la tempête se déchaîna.

– Arrêtez-la, mon Dieu, qui qu’elle soit, arrêtez-la.

Mais, ni la tempête, ni le vent, ni la pluie, ni aucun des éléments déchaînés ne pouvait arrêter Anna, qui s’approchait insouciante du chantier, en apportant de quoi déjeuner à Manolé son mari et maître maçon.

La pluie tombait dru et il faisait froid pour la première fois depuis le début des travaux.

Le ciel était sombre et les éclairs, pourtant de plus en plus présents, ne suffisaient pas pour que l’on distinguât le visage de celle qui luttant, bravant le ciel, s’approchait avec chacun de ses pas de son funeste destin.

Un cri d’horreur, suivi rapidement d’un « ouf » de soulagement les figea tous.

Un néophyte avait cru, l’espace d’un éclair, avoir reconnu sa fiancée. Mais, celui qui ne disait mot pendant que son cœur battait à faire éclater sa poitrine, c’était Manolé.

Lorsque Anna, car c’était bien Anna, fut arrivée, Manolé, le cœur serré mais désormais décidé, lui proposa un jeu.

« Nous allons bâtir notre oeuvre autour de toi, lui dit-il. »

De bonne grâce, Anne se prêta au jeu. L’ouvrage montait rapidement, pour lui arriver aux chevilles, aux mollets, aux genoux, aux hanches, aux seins. Elle voulait arrêter le jeu, disant à son époux que le mur qui l’enserrait lui faisait mal. Mais, rien n’arrêta les 12 hommes qui la cloîtrèrent complètement.

Toujours vivante, la voix comme assourdie par l’enceinte où elle était enfermée, Anne finit par s’éteindre dans sa prison de pierre.

Cette nuit-là, l’ouvrage résista et à partir du lendemain le monastère commença à prendre forme à toute vitesse. Quelques jours après seulement, il était terminé et c’était de tous le plus beau jamais construit. Et ce à tel point que l’on croyait voir se mêler l’œuvre de dieu à celle du démon.

Les bâtisseurs étaient encore sur le toit en train de finir leur chef-d’œuvre commun, lorsque le prince arriva.

Ebloui par tant de grâce et de beauté, il ne put croire que des hommes en étaient seuls la cause. Les soldats firent descendre l’un après l’autre les maçons, tandis que le maître Manolé était encore tout en haut. Le prince força les maçons à lui révéler leur secret, en menaçant de les tuer. Apprenant avec horreur ce qui s’était passé, il décida que Manolé resterait sur le toit.

Celui-ci une fois seul, décide d’utiliser les fines tuiles en bois de la toiture afin de se donner, comme Icare, des ailes de fortune.

Puis, il s’élance dans le vide et entame un vol plané, au terme duquel il s’écrase contre le sol, à quelques dizaines de mètres seulement de son épouse et de son monastère maudit.

Tandis que meurt Manolé, une source jaillit de l’endroit de sa chute, source dont l’eau est amère… Ce sont les larmes du maître maçon qui pleure son destin, son amour et son chef-d’œuvre, entremêlés pour l’éternité.

Chronique d’une utopie

Peut-être un Soir m’attend

Où je boirai tranquille

En quelque vieille Ville,

Et mourrai plus content :

Puisque je suis patient !

( Arthur RIMBAUD – « Comédie de la soif : 4. Le pauvre songe»)

-11 –

Karoll se gardait bien de parler de ses échecs répétés, dont pourtant il souffrait de plus en plus. Mélangés à l’alcool, ceux-ci commençaient même à le rendre méchamment amer envers les siens. Seule Gilda, sa femme depuis maintenant quinze ans, savait à quoi s’en tenir. Karoll l’avait connue lors d’un bal populaire, alors qu’il était caporal et qu’au terme de deux années de service sans éclat il attendait avec impatience d’être libéré de ses obligations militaires. Dès qu’un ami commun avait présenté aux yeux ardents de Karoll la belle et la très frêle Gilda, le coup de foudre avait touché les deux jeunes gens avec une même intensité. La loi de l’attraction universelle avait fait le reste. Deux années plus tard, malgré une malformation congénitale et trois fausses couches, naissait Adam, leur fils.

C’est lui, ce fils, qui allait unir Gilda à Karoll. Au moins tout autant que ce qui n’était plus désormais que le lointain souvenir d’un beau jeune homme promis à un avenir aussi radieux qu’utopique.

Un homme d’une quarantaine d’années, souvent fantasque, parfois brutal et presque toujours taciturne s’était glissé sournoisement dans l’enveloppe toute neuve du jeune soldat d’antan. Cet inconnu improbable et un peu effrayant avait les traits durs, le sourire effacé et les muscles tendus.

Il vendait des chaussures dans un petit magasin de la Capitale, depuis bientôt deux ans.

Le tout récent refus qu’il venait d’essuyer, le troisième ou le quatrième, déjà, avait poussé Karoll à rentrer presque complètement sa tête entre les épaules et à ne plus lever son regard, qui désormais fixait huit heures par jour et six jours sur sept l’interminable cortège de pieds traversant, comme un filet d’eau sale, le magasin de chaussures.

Pour Karoll, rentrer chaque soir chez lui sur quatre chemins était désormais plus qu’une habitude, c’était une sorte de rêve éveillé. Sa lourde serviette marron en porc remplie à craquer de toutes sortes de livres, il passait chaque soir telle une ombre sous les tilleuls et sous les réverbères. Son pas était lourd et sa démarche peu assurée.

Un improbable passant égaré dans les rues à cette heure tardive, l’aurait pris pour un canard dont on aurait entravé les deux pattes, attaché les ailes ou les deux.

Le plus souvent, personne ne le voyait traverser la nuit pour se diriger en sifflotant vers sa maison depuis longtemps endormie, seul. Certain soir d’été, l’alcool emplissant plus qu’à l’accoutumée sa tête d’une brume épaisse l’amena jusqu’à oublier où il demeurait. Aussi, dans son élan hésitant mais bien réel, prit-il pour cible à atteindre la maison d’à côté. La disposition des pièces, les meubles et le lit, à n’en pas douter, il était bien chez lui. A cause de la chaleur, la veuve qui y logeait dormait portes et fenêtres ouvertes. Innocent et hagard comme un enfant qui s’ennuie dans une réception, Karoll alla droit vers le lit. Laissant tomber sa serviette, il s’écroula comme un sac de ciment aux côtés de sa voisine.

La présence de ce corps étranger glissé dans ses draps réveilla la vieille dame en sursaut., Bien trop effrayée pour reconnaître son fantasque voisin qui deux jours auparavant l’avait traitée de tous les noms, celle-ci se mit à hurler aussitôt. Ne comprenant qu’à moitié ce qui était en train de lui arriver, Karoll, ses lourdes chaussures toujours aux pieds, s’en fut, vaguement embarrassé tout de même. Son état ne l’empêcha pas de se retrouver chez lui et de s’effondrer près de la vraie Gilda. Une fois de plus, elle faisait semblant de dormir profondément. D’ailleurs, qu’il fût ivre ou non, Gilda, évitait désormais Karoll au lit.

Dans le meilleur des cas, elle lui tournait le dos en lui demandant de ne pas faire de bruit, car leur fils Adam risquait de se réveiller. Mais elle pouvait aussi fermer la porte d’entrée à clé, laissant Karoll dehors pour la nuit. Si, par temps chaud, on le retrouvait au petit matin, allongé au milieu des tomates et des salades plantées dans leur minuscule potager à la fin du printemps, en hiver, Karoll ronflait dans la petite cuisine, ratatiné dans un lit faisant tout au plus un mètre trente de long, bricolé des années auparavant pour accueillir la parentèle venue de province.

Du point de vue de Karoll, passer la nuit dans la cuisine n’était pas dénué d’intérêt : il pouvait s’emparer à mains nues des choux farcis ou des morceaux de ragoût préparés par Gilda pour la semaine, à moins qu’il ne choisît de plonger ses moustaches directement dans la casserole de soupe froide, pour s’empiffrer à sa guise. Et puis, pisser dans le petit lit plutôt que sur la couche conjugale, quel plaisir régressif…

Toujours à cette époque, un autre soir d’été, Gilda et Adam furent réveillés peu avant minuit par des cris terribles, provenant de la rue. Adam et sa mère sortirent dehors, en même temps que plusieurs voisins, tirés du lit, eux aussi. Accroupi devant le tilleul, un homme tenait Karoll par les cheveux en essayant de lui briser la tête contre le bord du trottoir. Celui-ci se débattait comme un beau diable entre les jambes de l’homme, en poussant des hurlements d’ivrogne.

S’y mettant à plusieurs, les voisins libérèrent Karoll et mirent son agresseur nocturne en fuite. Avec l’aide d’Adam, Gilda traîna son mari dans la maison. Située à la base du crâne, la plaie n’était pas profonde. Bien que nettoyée à l’eau, au savon puis à l’alcool, la large entaille ne leur apparut pas moins comme la bouche ensanglantée d’un clown triste. Adam laissa même échapper un cri, mais Karoll ronflait déjà à faire trembler les fenêtres. Le lendemain matin, il avait tout oublié. Plus tard, il prétendrait même que Gilda avait essayé de lui couper la tête avec son hachoir à viande alors qu’il dormait paisiblement.

Pour la plupart, les bottes, les chausses et les sandales qui s’arrêtaient, impatientes, anxieuses, mondaines ou placides devant les bras ballants de Karoll dans l’exercice de son métier, avaient rendu depuis longtemps leur âme.

De leurs semelles béantes, de leurs talons décapités évoquant les trognons de pommes, de leurs peaux tâchées de sel, s’élevaient, comme un encens destiné au Grand Cordonnier, des effluves nauséabonds et puissants, auxquels pourtant Karoll restait insensible, perdu dans ses propres rêveries au parfum éthéré. Jour après jour, sans prendre garde aux miasmes, sans voir les vieilles chaussettes trouées, ni les pieds nus, ni même les jambes gainées de luxueux Nylon, Karoll libérait avec précaution les vieux cadavres pourrissants et, d’une main sûre, faisait essayer à ses clients des peaux toutes neuves, lisses ou rugueuses, sobres ou aguichantes, dignes ou bariolées.

Non grâce à Dieu, puisqu’il était toujours athée, mais grâce sans doute au Grand Cordonnier, le 15 septembre 1969, par une belle journée ensoleillée, alors que les châtaignes rondes et lisses ramassées le matin en se rendant à son travail lestaient agréablement les poches de son veston, Karoll reçut enfin le signe qu’il attendait depuis près d’un quart de siècle.

Deux bottines rouge foncé, hors d’usage, mais de très bonne facture, à la peau épaisse et souple, aux semelles solides, se tenaient avec une bienveillante fermeté devant son oeil exercé comme celui d’un cyclope.

Les souvenirs n’avaient pas eu le temps de franchir le seuil de sa mémoire que, déjà, il avait reconnu la vieille paire de bottines et identifié leur propriétaire. Incrédule, il leva le regard. Dans seul coup, il se retrouva face à Lucas, son mentor communiste. L’homme avait vieilli, mais son regard fébrile et pénétrant était resté le même que celui destiné, vingt-cinq ans auparavant, à leurs communs gardiens de prison. Le souffle coupé, bouleversé, Karoll ne trouvait rien à dire.

Ayant repris ses esprits, il put obtenir sans difficulté son après-midi. Comme la matinée touchait à sa fin, les deux anciens camarades quittèrent sur-le-champ le magasin où travaillait Karoll.

Karoll et Lucas marchaient en silence, d’un même pas, pareils à des automates dans la cour d’une prison à l’heure de la promenade.

Ce n’est qu’une fois dans le vaste parc du centre-ville que Lucas et Karoll s’arrêtèrent. Pour se regarder d’abord, pour se serrer longuement dans les bras ensuite, tels un père et son fils prodigue, enfin de retour. Emus, ils se dirigèrent vers un banc situé à l’écart. Les deux hommes regardaient à peine les vieux promeneurs solitaires, sans prêter la moindre attention aux bandes de lycéens, insouciants, nombreux et fort bruyants en ce jour de rentrée des classes. Karoll ne disait rien. Il se contentait d’être là. Ce fut donc Lucas qui parla en premier.

– Je te recherche depuis des mois. J’ai eu enfin ton adresse avant-hier et me voici. Ta femme Gilda – elle a dû être très belle – m’a dit ce matin où tu travaillais. Je suis venu te retrouver aussitôt, presque en courant.

– Que de temps est passé, Lucas, que de temps…

– Pour ceux qui, comme nous, veulent un monde plus juste, le temps n’existe pas ; la révolution est éternelle.

– Dis-moi, Lucas. Pourquoi me cherchais-tu ? Après toutes ces années, je te croyais disparu à jamais.

– Je te cherchais pour t’amener avec moi. Veux-tu venir avec moi ? Sans savoir où et sans poser de question, veux-tu juste venir avec moi, Karoll ?

– Sans savoir où et sans poser de question, je le veux.

– Merci Karoll. Je savais que je pourrais compter sur toi, l’ami.

– Merci à toi d’être venu me chercher.

– Trêve de politesses, camarade. Voilà de quoi il s’agit. Contrairement à un adage bien connu, ce ne sont pas les cordonniers qui sont de tous les moins bien chaussés, mais, plutôt, leurs anciens apprentis…

-…

– Oui. Surtout lorsque – mais tu gardes ça pour toi! – ils ont les pieds sensibles, sont éternellement en visite de travail et usent leurs semelles plus d’un côté que de l’autre, ce qui est très exactement le cas du Camarade Secrétaire Général. Tu ne seras pas étonné si je te dis que, s’agissant de LUI, c’est du côté gauche qu’il s’agit.

Nous avons donc besoin d’un « sausseur sassant sausser ». Et nous avons besoin d’un homme de confiance. Je dis « nous », car c’est moi qui organise SES visites, à la campagne, dans les usines, à l’Étranger.

– Toi, Lucas ?

– Oui, moi. Depuis que nous nous sommes perdus de vue, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la révolution. Mais, tu vois Karoll, toi, jamais je ne t’ai oublié.

– Moi aussi, j’ai très souvent pensé à toi, Lucas.

– Alors, c’est « oui » ?

– C’est « oui ». Quand est-ce que je dois commencer ?

– Dès demain. Tu commenceras demain matin. En partant, j’ai laissé ta démission au directeur du magasin. Allez, viens maintenant. On va fêter dignement ta promotion. C’est moi qui invite. Ah!, j’oubliais. Ce matin, j’ai prévenu Gilda que, ce soir, tu rentrerais tard.

– Tu as pensé à tout, Lucas. Comme toujours, t’as tout prévu.

– Allez, viens, notre table est réservée pour 16 heures. Regarde, il est 16 heures moins dix. J’ai demandé à mon chauffeur de nous attendre devant l’entrée du parc. Allez, viens, je te dis.

Bien des années plus tard, dans trois grandes pièces du Palais devenu « présidentiel » qui leur étaient spécialement réservées, on allait découvrir très précisément 2003 paires de chaussures pour homme, dont la moitié, environ, n’avait jamais servi. Ces 4006 chaussures, Karoll les avait fabriquées lui-même, directement commandées ou personnellement fait acheter, pour la plupart à Londres, à Paris et à Milan.

Mais, en ce 15 septembre 1969, nous sommes bien loin d’imaginer qu’un jour pareil inventaire serait dressé…

Jusqu’au printemps 1973, autrement dit, pendant près de quatre ans, Karoll se consacrerait entièrement à sa nouvelle tâche, dans un atelier obscur des communs du Palais de la République.

Son éminent unique client demeurait invisible, mais Karoll avait l’étrange impression qu’un regard pénétrant observait ses faits et gestes, même tard le soir, une fois rentré chez lui.

« K…» savait par Lucas que ses « saussures sur mesure » plaisaient « hénaurmément » au Camarade, mais son esprit ne pouvait jamais se libérer complètement d’une appréhension dont il ignorait les raisons, à moins qu’elle ne fût due à la proximité du Grand Homme.

LE Tapis en blé de Turquie

Avatar 6 – Mioara

1783 : Piatra Arsà, une bergerie en Transylvanie, vers la fin de l’été

De fines volutes de fumée s’élevaient vers le toit de la vieille bergerie, aspirées inexorablement par l’ouverture centrale qui faisait office de cheminée, pour, ensuite, se perdre au loin dans les étoiles ou au-delà, peut-être. Etoiles qui, tels d’immenses yeux bleus, immobiles, solidement rivés à la voûte céleste, semblaient fixer avec insistance le regard de Petre, qu’en ce milieu de nuit d’été venait réveiller en sursaut le froid ou un rêve.

Le feu rapidement allumé la veille au soir, avant de s’endormir emmitouflé dans son long manteau en peau de mouton, s’était éteint depuis longtemps et la chaleur de Molda, le chien, dont la tête poilue était pourtant blottie contre sa poitrine, n’avait pas suffi pour préserver son sommeil jusqu’au matin.

C’est de cette enfantine façon que Petre se rassurait lui-même, semblable au voyageur solitaire chantant à tue-tête tandis qu’il dévale la montagne pour traverser avec les brumes de l’aube quelque mystérieuse forêt.

L’angoissante forêt que Petre, nonobstant sa peur, devait franchir était le rêve étrange, inquiétant, qu’il venait de faire et dont l’ombre glacée le faisait encore frissonner, alors qu’il ne savait déjà plus de qui ni de quoi ce songe au goût amer était fait.

Petre se leva doucement, enjamba une agnelle endormie près de lui, dans la bergerie, puis sortit.

Il fit quelques pas dans l’herbe humide frôlant ses chevilles, avant de s’arrêter pour se soulager longuement. Ensuite il se racla la gorge et cracha avec force, en essayant de se débarrasser du goût de fer que lui avait laissé ce rêve. Il ne pouvait ni le rattraper, ni le chasser tout à fait ; il rôdait autour de lui et semblait le narguer…

Trois jours le séparaient encore de la Sainte Marie Petite, dont la fête, qui se tenait tous les ans le début septembre, donnait le signal tant attendu de la fin de l’été des bergers, et du retour des troupeaux au village, après les longs mois de transhumance passés dans la montagne à fuir la poussière et la sécheresse d’en bas.

Comme chaque année à la même époque, pendant une bonne dizaine de nuits, les étoiles étaient, elles aussi, à la fête. Des milliers de feux multicolores déchiraient le voile de la nuit, pour aller se perdre au-dessus de vallées où jamais Petre n’avait mis les pieds.

Au village, ces étoiles éphémères étaient une source d’espoir et de crainte pour les paysans attachés à jamais à leur petit lopin de terre. Mais, Petre et sa mère, savaient bien que ces signes lointains leur étaient destinés. Ils leur étaient adressés à travers l’immensité céleste et à travers les temps par leurs ancêtres. Par ceux-là même ayant vécu des siècles auparavant très loin de ce pays, du côté du Soleil Levant.

Une fois l’an, lui avait raconté sa mère quand il était enfant, les aïeuls faisaient une formidable fête dans les cieux, suspendus dans l’éther, au-dessus de ces contrées éloignées que les gens ont coutume d’appeler « l’Inde ». Jamais, au grand jamais ces tutélaires divinités n’avaient oublié de trinquer leurs verres de pur azur, rien que pour Petre et pour sa mère.

Lorsque ces légendaires esprits familiers se réjouissaient ainsi, un doux bonheur nostalgique et secret gagnait le cœur de Petre, dont une soudaine envie de danser dans la montagne avec ses chiens et ses moutons s’emparait.

Quelques pas de plus, songeait-il à chaque fois, et je pourrais rejoindre ma famille tout là-haut. Cette pensée lui suffisait pour se sentir moins seul.

Cependant, quand les nuages annonçaient une tempête imminente, ses yeux se troublaient d’une indicible tristesse. C’était à cause de ses cheveux chargés d’électricité se dressant sur sa tête ou, plus probablement, parce qu’il n’avait jamais connu son père, illustre descendent de ceux vivant et festoyant dans le ciel pour toujours.

Tempête ou pas, en fin de compte, le bonheur l’emportait. Pour Petre, son père avait rejoint les siens, afin d’arpenter sans douleur un royaume infini de grâce et de lumière.

Aussi, chaque nuit, choisissait-il une étoile filante de celles qui le saluaient, la suivant du regard, sûr que c’était un signal envoyé par son père.

Pourtant, cet été, Petre était plus triste qu’auparavant. Son cœur se serrait sans raison et le faisait chavirer.

A dix-neuf ans, il avait passé le plus clair de sa vie parmi ses moutons. Leur odeur, calme et silencieuse était si reposante. Il aimait les questionner et leur raconter les contes mille fois entendus auprès de sa mère.

Il ne se lassait jamais de leur décrire par le menu la rencontre de Prithvi, son lointain ancêtre avec Akhaté sa bien-aimée, de même que l’arrivée des Bihari sur les plateaux entourés de montagnes enneigées où Petre et sa mère vivaient aujourd’hui.

Il leur montrait même une vieille boule cristal, dont il ne se séparait jamais, capable, disait-on de prédire l’avenir, jusqu’à la fin des générations.

De longues heures durant, il jouait de sa flûte en bois, assis près des moutons et des chiens.

Jusqu’au début de cet été, les moments de tristesse avaient été brefs et rares, et la gaieté avait toujours repris le dessus dans l’âme du jeune Petre.

Mais, le 26 avril dernier, alors qu’il rentrait avec son troupeau après une longue journée en passant parmi les pruniers en fleur d’une petite colline où il n’allait que très rarement, car le chemin traversait un bois dont ses moutons avaient peur, il s’immobilisa devant une fontaine, dernier temps d’arrêt avant de gagner son village pour la nuit.

Il venait de retirer le troisième seau d’eau fraîche et s’apprêtait à le renverser dans l’abreuvoir en pierre mousseuse, lorsqu’il l’aperçut.

La fille était pieds nus. Au début, Petre la prit pour une apparition tout droit sortie des contes de fée. Une longue robe ample en coton fleuri descendait jusqu’à ses pieds.

Ses bras étaient nus, eux aussi. Ses traits, nobles et sa peau d’une blancheur égalée seulement par celle des fleurs cachées dans l’ombre épaisse des sous-bois. Ses grands yeux bleus faisaient penser Petre aux étoiles.

Elle s’était approchée de la fontaine sans faire de bruit et rien n’avait permis à Petre de deviner de sa présence.

Si, mais il n’y penserait que bien plus tard : la douceur de l’air, soudain plus diaphane et l’onde, plus cristalline qu’auparavant.

La fille avait posé deux seaux vides devant elle et attendait, souriante et sérieuse en même temps. Elle secoua brusquement ses cheveux de soie. Sa chevelure flotta un court instant dans les airs, avant de retomber lentement sur ses épaules. Elle se tenait très droite, à quelques pas seulement de Petre. La voyant, celui-ci laissa s’échapper son seau vers l’onde. La lourde fourche que plus rien ne retenait le tira aussitôt vers le haut.

Voyant l’air ahuri du garçon, l’inconnue laissa éclater un rire charmant, enfantin. Elle semblait vouloir le contenir de sa main gauche, tandis qu’elle tendait une droite très ferme vers Petre. Totalement déboussolé, celui-ci se retourna, croyant qu’on lui montrait je ne sais quoi derrière lui.

– Je m’appelle Anna.

– Moi, c’est Petre.

– Petre… c’est joli. Tu veux bien m’aider à remplir mes seaux ?

Sans dire un mot, Petre hocha la tête plusieurs fois de suite et, comme il était embarrassé, il fut content de pouvoir lui tourner le dos, pour s’adonner, avec des gestes un tantinet trop empressés, à la tâche que la fille lui avait assignée.

A peine avait-il rempli les deux seaux que la fille avait disparu, non sans avoir lui susurré d’une voix légère comme un souffle : « A bientôt, mon beau berger. ».

A compter de ce soir-là, Petre devint moins insouciant qu’auparavant. Il était toujours aussi présent, mais il préférait rêver les yeux ouverts, en jouant de sa flûte, plutôt que de parler à ses compagnons les moutons.

L’inquiétude de son troupeau, lorsqu’il traversait les bois n’éveillait plus d’écho dans son esprit. Ses pas infatigables l’emmenaient jusqu’à la colline aux pruniers. Quant à la fontaine où Petre L’avait vue pour la première fois, celle-ci l’obligeait à s’arrêter, tel un aimant contraire à sa propre volonté.

Pourtant, plus jamais il ne vit la jeune fille diaphane. Lui qui avait toujours préféré rester auprès de sa mère, la quittait maintenant chaque dimanche pour les fêtes données dans les villages voisins.

Il restait à l’écart, cherchant Anna des yeux, mais devait repartir à chaque fois sans l’avoir vue.

Un soir où il était plus triste et plus rêveur que d’habitude, Petre laissa ses pas s’égarer dans le bois sombre. Il suivait le bruit cristallin d’un petit ruisseau qui lui tenait compagnie, lorsqu’il aperçut une petite cabane en bois dont les fenêtres étaient éclairées. Il s’approcha sans faire de bruit. Il avait l’impression d’être trahi par son cœur, tant celui-ci battait fort. Sans aucune raison, pensa-t-il. Mais, en regardant à travers les fenêtres, il vit, au milieu d’une pièce, deux femmes, une vieille et une jeune, se faire face devant un dîner frugal.

Il reconnut Anna sans hésiter. Au même instant, la jeune fille l’aperçut à son tour dans le cadre de la fenêtre.

Quelques instants plus tard elle avait quitté la table. Prenant les deux seaux posés non loin du feu, elle échangea quelques paroles avec la vieille qui semblait en colère, puis sortit dans la nuit.

Elle avançait d’un pas rapide, sans jamais retourner la tête. Petre la suivait en silence. Ils marchèrent ainsi pendant de longues minutes, sans s’arrêter, jusqu’à la fontaine où ils s’étaient rencontrés la première fois.

Là, Anna s’arrêta, posa ses seaux, se tourna vers Petre ; le jeune homme la prit dans ses bras et la souleva, la regardant droit au fonds de ses yeux brillants.

– Je te connais. Depuis toujours. Et je t’attends. Depuis longtemps.

– Pourquoi n’es-tu jamais revenue à cet endroit ?

– Alba, ma vieille nourrice surveille de près chacun de mes mouvements. Elle a deviné notre rencontre et, depuis ce jour-là m’a empêché de mettre un pas dehors.

– Je voudrais tant vivre avec toi, Anna.

– Moi, aussi, mon bel amour, moi aussi. Seulement, qui est-tu, et tu es quoi ? Un berger ? Tu es un berger. Les bergers vont et s’en vont. Ils viennent, mais est-ce qu’ils reviennent ? Non, on ne sait jamais s’ils reviennent. Ils sont comme les gitans, ils sont comme les marins.

– Avant de mourir, ma mère à fait promettre à Alba qu’elle ne me donnera jamais, ni à gitan, ni à marin, ni à berger. Les bergers sont les marins de la montagne et les gitans, ceux des chemins d’en haut. Mon père était marin. Il a embarqué trois jours après avoir épousé ma mère, puis il a disparu pour toujours. Alba a juré à ma mère de ne me donner qu’à celui qui me bâtira une maison en pierre.

Tant qu’elle vivra, seul un maçon pourra m’épouser. Elle l’a juré.

– Pour toi, je construirai une maison en pierre, Anna. Je vendrai mon troupeau et j’irai à la ville pour devenir maçon. L’apprentissage sera long, mais si tu veux de moi, je reviendrai t’épouser.

– Je t’attendrai. Vas-y, Petre, vas, vas, vas.

– Tu ne me reconnaîtras peut-être plus lorsque je serai de retour, mais je reviendrai.

– Prends cette bague. Elle me vient de ma mère. En regardant les eaux profondes et vertes de cette pierre, pense à moi. Si, quand tu seras de retour, tu l’as encore, je saurai que tu ne m’as pas oubliée.

Petre prit la bague et la mit dans sa poche. Puis, il remplit les deux seaux et raccompagna Anna à travers la forêt.

– Ne viens pas plus loin. Alba pourrait te voir. A bientôt mon aimé.

Le regard de Petre quitta la bague qui l’avait transporté pour quelques instants loin de son troupeau et loin de la montagne.

Le ciel était maintenant presque rouge et le soleil allait recommencer sa course vers l’occident. Le troupeau commençait lui aussi à donner des signes de vie et Petre décida qu’une nouvelle journée venait de commencer. Il ne savait pas encore s’il retrouverait ses nouveaux compagnons, les premiers qui partageaient la montagne avec lui depuis qu’il était berger.

Les deux comparses étaient arrivés le même jour, au tout début de l’été. L’un d’eux venait de l’Est, du pays des Moldaves et l’autre du Sud, où se trouve la Valachie, lui avait-il dit.

Ils étaient tous deux plus âgés que Petre mais ils lui avaient tout de même demandé s’ils pouvaient s’installer non loin de lui.

– La montagne nous vient de Dieu et chacun peut s’y arrêter, avait répondu Petre.

Peu bavard et peu habitué aux autres, il s’était longtemps tenu à l’écart.

Mais, Mircea le moldave et Stan, le valaque semblaient apprécier sa compagnie et recherchaient son amitié. C’est vrai que leurs troupeaux étaient plus petits et les animaux moins bien soignés que ceux de Petre.

A partager ainsi la montagne à trois, Petre s’aperçut que le temps passait plus vite, surtout maintenant que Anna lui manquait, à lui qui ne s’était jamais senti seul parmi ses moutons.

Petre avait raconté son histoire à ses compagnons de fortune et leur avait demandé où il pourrait apprendre à devenir maçon, pour construire à Anna la maison qui en ferait son épouse.

Mircea lui parla d’une ville magnifique, au nord de son pays la Moldavie et Stan lui décrivit Tirgoviste, ville valaque bien connue.

Les deux bergers vantaient à qui mieux les mérites respectifs de leur ville, les salaires élevés des maçons, la beauté des femmes de joie, le nombre de gargotes et la prospérité des habitants.

Ce matin là, Petre choisit de passer la journée non loin d’une source repérée plusieurs années auparavant et dont il était le seul à connaître l’existence. Cet été, il s’y était rendu à chaque fois qu’il avait voulu fuir la compagnie bruyante des deux autres bergers, pour être seul avec ses rêves.

Il le fait d’autant plus volontiers que l’une de ses agnelles, Mioara, reste depuis quelque temps à l’écart, mangeant peu, buvant à peine.

Les mots et les images que Petre avait recherchés en vain toute la matinée le frappèrent tout à coup avec force. Leur vigueur était telle, qu’il crut revoir ou revivre la scène avec une acuité qui ne pouvait être que celle d’un cauchemar.

Il était peut-être midi et lui-même se tenait à l’endroit précis où il se trouve en cet instant. Seulement Mioara ne se contentait pas de répondre par des regards limpides à ses paroles. Elle lui parlait à son tour. Ce que l’agnelle lui disait était effrayant.

Le soleil est très haut dans le ciel et Petre sort sa flûte. Lorsqu’il commence à jouer, Mioara se lève et s’approche doucement de son maître. Son regard est triste au point que Petre cesse de jouer. Il regarde Mioara avec tendresse et lui dit :

« – Tu ne manges plus, tu ne bois plus. Que t’arrive-t-il ? Tu n’aimes pas l’herbe ou bien tu es malade, ma douce agnelle ? »

Mioara le regarde et lui répond ainsi :

«  – L’herbe est toujours bonne et je ne suis pas malade. Mais, sache mon maître que les deux bergers, le moldave et le valaque ont projeté de t’assassiner, d’ici deux nuits, lorsque la lune sera noire, pour s’emparer de nous, car ils sont jaloux et ils t’envient pour ton troupeau. Ils vont venir à minuit, lorsque tout dort, pour transpercer ton corps et le donner aux loups. Tel est leur plan. Ils vont ensuite descendre avec nous, pour nous vendre dans la vallée et ils se partageront le butin de leur crime. »

Oubliant qu’il revoyait seulement un rêve, Petre répond :

– Ainsi soit-il. Que leur volonté soit faite. Mais toi, ma douce et tendre agnelle, tu dois te sauver. Et, quand ma mère viendra à ma recherche, ce qu’elle fera voyant que je ne descends de la montagne pas avec de l’automne, tu devras aller à sa rencontre. Dis-lui de ne point se faire de souci, car j’ai épousé une belle et fière étoile, lors de noces magnifiques.

Le soleil et la lune ont été nos témoins et je suis parti dans le ciel, vivre heureux avec ma céleste épouse. Tu devras lui dire aussi que je lui enverrai des signes chaque année au mois d’août. Qu’elle regarde les rouges étoiles traversant l’espace de part en part et qu’elle sache que je vis parmi les astres. Un jour ma mère pourra nous rejoindre moi, mon épouse, le soleil et la lune. Et nous serons ensemble jusqu’à la fin des temps.

Tout à coup, Petre comprit qu’il venait d’oublier Anna et l’amour qu’ils se portaient.

Le soleil avait parachevé sa course diurne. Le ciel était en feu et sa couleur était celle du sang que les deux bergers avaient projeté de verser.

*

*   *

Quelques semaines plus tard, à l’époque des vendanges, le plus beau troupeau jamais vu, fut vendu dans une foire, par un homme dont le sombre regard enfermait un terrible secret.

Le soir de la vente, on put voir le jeune homme triste quitté la foire, après avoir demandé le chemin de Tirgoviste à ceux qu’il croisait.

Les passants ayant pu lui parler racontaient que l’inconnu aux allures de berger s’appelait Petre. Mais d’autres disait que son nom était Mircea ou, peut-être, Stan.

Chronique d’une utopie

– 12 –

Pour le pays tout entier, l’année 1970 fut marquée par deux événements hors du commun, le second étant étroitement lié au premier, d’ailleurs.

Durant les mois de mai et de juin, des pluies diluviennes s’abattirent avec violence sur les trois quarts du pays. Dans les campagnes, des vents d’une extrême violence, soufflant à plus de 150 Km/heure arrachèrent les toits des maisons, les poteaux télégraphiques et, par endroits, même les rails des chemins de fer. Le réseau de distribution d’électricité souffrit, lui aussi, beaucoup ; de nombreux villages se retrouvèrent coupés du reste du monde pendant d’interminables semaines.

Les inondations qui suivirent, les plus importantes jamais signalées, coupèrent les routes qui, devenues impraticables, allaient ralentir considérablement l’arrivée des secours. Malgré tout, cela n’empêcha pas la radio et la télévision  de « couvrir » largement l’événement, ni, à l’Ouest, Paris Match, pour ne citer que lui, de publier plusieurs très belles photos, aussi poignantes qu’esthétiques de la catastrophe.

En bottes et en ciré de circonstance, le Camarade Secrétaire Général était omniprésent, en tout cas sur les petits écrans.  Alertée par les  agences Tass, UPI et France Presse, l’opinion mondiale s’émut à l’unisson de l’ampleur de ces événements catastrophiques. L’aide internationale de première urgence commença à affluer, par avions cargo Hercules et camions hors gabarit.

L’armée américaine fut la première à dégainer : elle offrit très vite des couvertures, des tentes et des rations de guerre, pour la plupart non encore périmées. Un hôpital mobile ultramoderne et parfaitement équipé fut dépêché de Suisse.

Par la suite, cette merveille de technologie sanitaire sur roues allait accompagner le Secrétaire Général à chacune de ses équipées cynégétiques, que le gibier visé fût quelque sanglier (que, en aparté, on disait « domestiqué à force d’avoir été si souvent mobilisé  ») où le traditionnel ours brun, directement sorti du Zoo de la capitale et placé sous le bon arbre et à la bonne distance du fusil du Fils du Peuple et, pour l’occasion, Premier Chasseur du pays. Des tireurs d’élite surentraînés se tenaient en haut de ce même arbre, prêts à abattre la bête immonde, en cas de défaillance à la tête du Parti.

Pour revenir aux inondations, le Camarade Secrétaire Général, qui n’avait pas hésité à sacrifier sa vie sur les autels de la Patrie et du Parti, ne fut pas le seul à profiter ainsi d’événements qu’il n’avait pourtant pas provoqués : n’est-ce d’ailleurs pas à cela que l’on mesure la valeur d’un grand homme et d’un vrai chef d’État ?

Quelques mois plus tard, tout un chacun, même dans les villages les plus reculés, put avoir sa  « vraie couverture américaine d’origine », ainsi que sa propre « tente US imperméable », à condition toutefois de mettre la main à la poche pour en sortir une somme équivalant à quelques bons mois de salaire.

« …Vu l’état des routes et les difficultés rencontrées dans la distribution des dons internationaux… », l’on avait décidé, en effet, d’utiliser le seul réseau encore en fonction, celui des magasins d’État. Le très bon chiffre – surprenant en d’autres circonstances – de la consommation des ménages fut d’ailleurs annoncé par le Secrétaire Général lui-même, lors de son allocution d’ouverture des travaux du Congrès du Parti, lequel, cette année-là se tint en décembre, « …en raison des événements ».

Lors de ce même Congrès, l’on annonça aussi le solde, très largement positif du commerce extérieur, pour la première fois depuis 1939, année de référence pour tout ce qui concernait la période pré-communiste. En effet, une fois n’est pas coutume, grâce à l’aide internationale, les importations avaient pu, cette année-là, être maîtrisées.

Grâce aux inondations, Karoll travailla beaucoup, car boots, brodequins, bottines et bottillons étaient absents de son stock.

C’est la seule fois où il fut pris au dépourvu ; lors des excès aquatiques de 1974, et même après le spasme tellurique du 4 mars 1977, tous types de bottes et autres chaussures plus techniques les unes que les autres seraient mises à la disposition du Camarade, sans délai…

En juillet de cette même année 1970, Karoll apprit par la Poste que son père était à l’agonie. Il sollicita quelques journées de permission pour se rendre à son chevet. Il les obtint sans difficulté, car il œuvrait comme savetier en chef du Camarade depuis dix mois maintenant et n’avait jamais manqué un seul jour de corvée. Sans compter que son responsable direct était toujours Lucas, dont le Secrétaire Général semblait, à cette époque en tout cas, inapte à se passer.

Mû par un incontrôlable sentiment d’urgence, Karoll essaya de faire au plus vite. Le soir même, Gilda lui avait apprêté une petite cantine, et il s’était débrouillé pour se faire confier un « indicateur ferroviaire » : un train direct quittait la Gare du Nord le lendemain matin, à l’aube. Il pourrait joindre la localité la plus proche de son village natal, en seulement dix-huit heures et quarante-deux minutes…

Le jour suivant, au petit matin, il se sépara rapidement de sa femme et d’Adam. Ce dernier allait à l’époque sur ses quatorze ans et il se préparait pour (plus qu’il ne préparait) l’examen d’entrée au Lycée.

Arrivé à la gare, Karoll apprit que son convoi express n’existait pas.

En fait, lui expliqua-t-on, il s’agissait d’un train spécial, qui ne circulait qu’en cas d’événements imprévus, d’incidents graves ou de catastrophe géologique.

Karoll ne demanda même pas pourquoi, dans ce cas, il apparaissait dans son « délateur » des chemins de fer… De toute manière, les inondations étaient maintenant bel et bien terminées, et, avec elles, toute occasion d’avoir un lien ferré direct entre la Capitale et son village.

Avec l’aide de l’employée – ce jour-là elle avait choisi d’être serviable – Karoll put composer un nouvel itinéraire qui, trois correspondances et six cents kilomètres plus loin, le conduirait près de son procréateur en un peu moins de trente-six heures.

Ce qu’il entraperçut pendant cette longue et triste journée avait de quoi inquiéter. Le train parcourait un immense pays où régnait la désolation. Depuis les fenêtres de son train, les champs de blé, d’avoine et autres graminées s’apparentaient à d’incommensurables marais d’où émergeaient ici et là biques et gorets, lesquels semblaient flotter lentement, à la dérive. Le maïs avait ployé vers la boue et quelques paysans tentaient de protéger ce qui pouvait encore l’être. Partout, les tracteurs et les moissonneuses-batteuses étaient paralysés, anachroniques mammouths nickelés et froids.

Le pire cependant, Karoll le découvrit le soir, à quelques dizaines de mètres seulement des voies ferrées, en contrebas d’une colline entièrement chauve. Le soleil couchant se réfléchissait dans un lac inconnu et bizarre, qui le mettait mal à l’aise, puisqu’il semblait avoir surgi de nulle part. Le train s’était figé. De nombreux passagers en descendirent, pour se dégourdir les jambes, pour allumer des cigarettes ou pour profiter de la fraîcheur du léger vent crépusculaire qui venait de se lever.

Karoll dirigea ses pas vers le lac, à travers un paysage qui, redessiné par des forces surhumaines, semblait lunaire et fantasmagorique. Au fond de l’eau, il put deviner des toits et même des arbres centenaires, peut-être des mélèzes, encore debout mais complètement noyés. Ils ondoyaient doucement sous la surface de l’eau, qu’ils effleuraient, subtilement, presque avec tendresse.

Une sorte d’étourdissement s’empara de Karoll qui, alors seulement, réalisa la portée du désastre. Il commença aussi à craindre de ne pas revoir son père vivant…

Encore reconnaissable dans son lit, ce dernier était toujours de ce monde. L’affliction et la peur avaient accompli leur besogne. Alors même que son fils était près de lui, il essaya de mettre fin à ses jours à plusieurs reprises, en enroulant une vieille serviette de bain autour de son cou décharné et en tirant dessus.

Mais, pour mourir ainsi, la force lui manquait. Entre deux crises de delirium tremens, dont la mère de Karoll lui dit qu’elles étaient de plus en plus fréquentes, il reconnut son fils. Il retourna ensuite aux visions d’horreur, auxquelles, de temps en temps, quelques mots terribles offraient aux siens un accès, dont ils se seraient bien passés.

Le lendemain de son arrivée, à l’heure où se levait la lune, pleine et proche comme elle l’était dans les souvenirs de jeune berger de Karoll, son père mourut, sans trop souffrir et presque sans s’en être rendu compte, occupé comme il était à fuir ses lointains et effrayants fantômes guerriers.

Quatre jours plus tard, aussitôt après l’enterrement de son père, Karoll refaisait le chemin inverse, et le lundi suivant il répondait « présent » à Lucas, du fonds de son atelier de… « maître cordonnier en charge d’une partie infime mais indispensable du bien-être du Secrétaire Général du Parti ».

Après la mort de son père, qu’il n’avait pu ni su vraiment accompagner, Karoll s’attacha encore plus à Lucas. Il commença à voir de plus en plus souvent son ancien mentor. Les deux hommes s’appréciaient mutuellement et, petit à petit, la confiance que Lucas faisait à son ami « K… » grandissait.

Il en avait fait son plus proche confident, et lui parlait sans réserve de son propre travail, au service du Camarade.

C’est ainsi qu’au printemps 1973, Karoll fut l’un des premiers à savoir que le Secrétaire Général projetait un important voyage officiel en Chine, afin de rendre visite au Président Mao. Ce voyage, lui dit Lucas, montrerait au monde entier l’indépendance du Camarade à l’égard de Moscou et permettrait à ce dernier (ou, plutôt, à « ce Premier », rectifièrent-ils en chœur, en plaisantant) de renforcer sa légitimité. Et puis, à l’évidence, les quelque huit cents millions de Chinois savaient faire les choses en grand. Une bonne école et sans doute un exemple à suivre pour le Camarade.

Un seul problème devait encore être réglé par les hommes du protocole (donc, de ce côté-ci de l’Oural, par Lucas) : quel cadeau offrir au Président Mao et quel cadeau exiger en retour pour notre Camarade. Cadeau dont Il ignorerait les longues et fort fastidieuses négociations préalables, mais qu’Il attendrait avec une impatience de gamin et qui, surtout, ne devrait pas Le décevoir, mais au contraire, Le surprendre, Le charmer, L’exciter…

L’idée de cadeau que le Président Mao et les camarades chinois feraient au Secrétaire Général, c’est « K… » qui l’eut.

Et, vu le plaisir que trois mois plus tard ledit cadeau procura au Camarade, Lucas avait de quoi se féliciter.

« K… » eut d’ailleurs une fort belle prime et même une médaille, que Lucas tint à épingler personnellement à son revers. Surtout, on lui promit des aides-cordonniers, dès que cela serait possible. Pour lui prouver que ce n’était pas là une vaine promesse, Lucas lui-même fit aménager un bureau pour son ami, à l’intérieur de l’atelier que celui-ci occupait.

Si Karoll était fier de son idée de cadeau, celui-ci dépassa néanmoins largement tout ce qu’il avait pu imaginer.

Il avait soufflé à Lucas l’idée d’un tableau du Camarade, réalisé par un artiste chinois authentique et remis en grande pompe au secrétaire général par le président Mao, lui-même…

Ce qui fut fait et bien fait. Mais, surtout, les Chinois réalisèrent plus de cent mille copies dudit cadeau, qu’ils firent encadrer une à une, aux frais de la Révolution, et pour lesquelles ils affrétèrent un train spécial, auquel l’on fit faire un grand bond en avant vers le pays du Camarade, à travers l’Union Soviétique, quelques semaines après une visite que Moscou n’avait pourtant que très modérément appréciée.

À partir de la rentrée 1973 et pendant vingt-six ans, dans toutes les salles de classe du pays, on verrait ce portrait flatteur et tout en couleurs du Camarade. Accroché juste au-dessus du tableau noir.

Seuls les yeux légèrement bridés du Secrétaire Général trahissaient quelque peu l’origine étrangère de l’icône, mais peu d’élèves étaient au courant des égards que les chefs d’État se doivent mutuellement.

Déjà lycéen à cette époque, Adam sniffait trop de colle pour remarquer quoi que ce soit. Il en était à environ deux tubes par jour, qu’il prenait dans sa chambre. L’effet obtenu n’était jamais le même. Parfois, le sachet plastique dans lequel il enfermait son visage ressemblait à une sorte de tamis vert et vibrant. De temps en temps, des personnages plus vrais que nature envahissaient sa chambre en s’adressant à lui : « Moi, je ne suis que le très humble serviteur du très humble serviteur du très humble serviteur… ». Une fois, Adam, qui flottait au-dessus de son propre corps, se vit même inanimé.

Quant à ses professeurs, pour exercer correctement leur métier, le plus souvent ceux-ci tournaient de fait le dos au dit portrait…

On pensa donc que l’innovation photographico-idéologique en question venait du Camarade lui-même. Il est vrai qu’à cette époque celui-ci venait de lancer à grands frais la Révolution Culturelle.

Ainsi, les films américains – pour lesquels pourtant aucun droit n’était versé, puisqu’ils étaient généreusement offerts par le Secrétariat d’État et l’ambassade des Etats Unis au titre de la propagande – disparurent peu à peu des grands écrans.

À chaque fois qu’une traduction de quelque importance sortait, des queues interminables se formaient aussitôt devant les librairies de la capitale, car les tirages d’œuvres non-autochtones se faisaient eux aussi de plus en plus restreints et rares. En revanche, les Oeuvres du Camarade trônaient, elles, dans toutes les vitrines. Il faut bien avouer que c’était là un endroit où l’on pouvait les stocker facilement, qu’en outre les exposer ainsi sans relâche à la vue des chalands empêchait tout procès d’intention, et que cela évitait de surcroît aux libraires d’avoir à payer trop souvent les « étalagistes-décorateurs ».

Paradoxalement, l’anniversaire du Camarade restait malgré tout une période propice aux événements littéraires forts : pris par les préparatifs, puis par les festivités, les différents Chargés de Propagande, poste nouvellement créé et fort convoité, prêtaient peut-être moins attention au domaine éditorial…

C’est ainsi que le 12 février 1977 put sortir « Le recours à la méthode », d’Alejo Carpentier. Le 12 février 1978, « Moi, le président », de Roa-Bastoas, et, plusieurs années plus tard, toujours un 12 février, « L’automne du patriarche », de Gabriel Garcia-Marquez.

Ces différents portraits de dictateurs ainsi rendus publics (mais non moins latino-américains pour autant, ne l’oublions pas !) ne susciteraient pas le moindre commentaire officiel, alors qu’ils allaient réjouir en secret autant les amateurs de grande littérature que les séditieux timorés – dont certains Chargés de Propagande ?

S’agissant de Karoll, celui-ci commença à étudier l’Espagnol, non par la fréquentation de ces illustres auteurs hispanisants en version originale, mais bien plus simplement, grâce aux deux aides-cordonniers qu’on lui avait promis, et qu’en 1974, il put voir enfin à Pied d’Oeuvre.

Il s’agissait de deux chiliens ayant fui leur pays après le putsch du général Pinochet et auxquels le Camarade Secrétaire Général, toujours aussi soucieux de son image internationale, avait lui-même accordé, comme à quelque trois mille autres de leurs concitoyens, paysans, ouvriers ou étudiants, un asile politique aussi immédiat que médiatisé.

Seulement, la loi locale n’avait pas prévu d’allocation spécifique de subsistance pour les réfugiés politiques. Ceux des chiliens qui avaient choisi notre capitale de préférence à Paris ou à Madrid, se virent donc proposer rapidement un « poste de travail », en même temps qu’une place dans un foyer pour célibataires. Dix ans plus tard, le pays d’accueil ne compterait plus qu’une vingtaine d’anciens « allendistes…

La sensationnelle idée chinoise et présidentielle de K…, si brillamment mise en musique par Lucas, fut la première d’une très longue série, que le pays et le Parti devraient aux deux amis.

Ainsi, en juillet 1974, le Camarade décida de visiter un « verger modèle », dont le choix devait être arrêté par Lucas, ès qualités. À l’approche de la visite, celui-ci était chaque jour un peu plus inquiet, car aucun des vergers qu’il avait pris le soin de présélectionner ne répondait complètement aux attentes du Camarade. Or, lorsque celui-ci était déçu, il se mettait dans des colères terribles, qui balayant tout sur leur passage, ne pardonnaient personne. Et surtout pas ses plus proches collaborateurs.

Entre parenthèses soit dit, c’est justement de cette époque où les colères du Camarade étaient encore sincères que date le sacro-saint principe de « la rotation des cadres ».

Un responsable important, ministre, directeur d’usine ou secrétaire départemental du parti, en poste depuis suffisamment longtemps pour maîtriser avec habileté les rouages dont il avait la charge, se voyait remplacer au pied levé par un novice, en grâce à son tour pour une durée déterminée mais non précisée. Le moindre mouvement d’humeur du Camarade pouvait mettre fin brutalement à cette éphémère promotion ; seul Lucas semblait, pour l’instant, avoir échappé à cette dure loi.

Karoll essayait tant bien que mal de contenir la peur montante de son ami, laquelle tournait à l’obsession, maintenant que huit petites journées seulement le séparaient de la date prévue pour la visite.

Et ce d’autant que le Camarade, de plus en plus impatient, voulait absolument connaître sans tarder le nom de son « verger modèle »…

Karoll suggéra à Lucas de choisir une ferme avec suffisamment d’éclat. Celui-ci lui parla alors du « Verger Fleuri », coopérative d’État située à moins de deux heures de la Capitale, et dont le directeur était une vielle connaissance.

Malgré tout, « le problème reste entier », lui dit Lucas un jour, car « après les pluies torrentielles du printemps dernier, les résultats de ce verger spécialisé dans les pommes rouges, sont loin d’être extraordinaires…

– Qu’à cela ne tienne, fit Karoll.

– Facile à dire. C’est tout de même les pommes qu’Il voudra voir, lui répondit Lucas. Et cette année elles sont rares, petites et rabougries.

– Peut-être…

– Comment, « peut-être » ? Je viens de téléphoner à mon ami le directeur du Verger Fleuri et c’est ce qu’il m’a dit.

– Oui, peut-être que tout cela est vrai, pour lui comme pour ceux qui connaissent le verger pour l’avoir traversé en long et en large tous les jours et pour avoir soigné, sinon vu pousser, chacune des pommes, du moindre arbrisseau.

– Et alors ?

– Laisse-moi finir, Lucas. Pour qui aura à traverser ton fameux verger fleuri une seule fois dans sa vie et SANS même descendre de la « Camarad’mobil »… les choses sont complètement différentes.

– J’ai mon idée, je te dis. Propose au Camarade de visiter le fameux verger de ton ami et ne t’en fais pas.

– Tu m’as l’air bien sûr de toi, cher K…

– C’est que l’idée est bonne, Lucas.

– Très bien. Je m’en vais LUI parler du « Verger Fleuri ».

Le lendemain de la visite, Lucas était aux anges.

– Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi, dit-il à Karoll.

– Ce n’est rien Lucas. Toi aussi, tu as fait tant et plus pour moi.

– Tout de même. Penser à accrocher des pommes dans chacun des arbres qui bordaient l’allée qu’emprunterait le Secrétaire Général dans sa Camarad’mobil! Quelle idée. On aurait dit que le verger tout entier croulait sous les fruits. Une vraie corne d’abondance! Au retour, le Camarade n’a pas cessé de me féliciter, jusqu’à la Capitale.

– Les pommes, ce n’était pas grand-chose… La vraie grande idée, c’est toi qui l’as eue : utiliser des fruits destinés à l’exportation.

– Oui, elles étaient magnifiquement belles, ces pommes. « Première catégorie export »! Fais-moi penser à offrir, pour la prochaine fête du travail, une médaille à ce cher directeur qui a bien voulu détourner trois camions du convoi que son ministre destinait au marché ouest-allemand.

– Quelques deutschemarks de moins, ce n’est rien, lorsque l’on sait que nos fameuses pommes auront servi à préparer le Rapport que le Camarade Secrétaire destine au prochain Congrès du Parti.

L’année suivante, Karoll, qui dirigeait maintenant une équipe de cinq cordonniers chevronnés, tous aux petits soins pour les pieds du Camarade, par chaussures « faites main » interposées, soufflerait une nouvelle idée au tout récent Chef du Protocole et vieil ami Lucas.

Pendant ce temps, le Camarade consacrait, quant à lui, toujours autant d’énergie et de vitalité à ses visites de travail. Peut-être qu’au fond il y avait du vrai dans les bruits qui courraient au sujet de cette frénésie… Dans les rues comme au Palais, on racontait, en effet, que le Commandant Serge avait légué à son successeur trois lettres. Celui-ci ne devait ouvrir les enveloppes présidentielles qu’en cas de crise grave, c’est-à-dire uniquement s’il avait à répondre aux convocations des Maîtres du Kremlin.

Convoqué – Non, mille fois pardon, « invité »! – une première fois après l’invasion de la Tchécoslovaquie – le pays le plus long du monde, puisque les Russes avaient tenté pendant près de quinze ans à quitter les terres tchèques, sans le moindre succès apparent… -, Tiberiu Yatagan aurait ouvert la première des trois lettres paternellement préparées par son prédécesseur. Il y découvrit un message laconique, mais on ne peut plus clair : « N’y vas pas! Dis leur que tu es en visite de travail! ».

Puis, on l’aurait convié une deuxième fois à Moscou, en 1974, après le premier choc pétrolier. Loin de se démonter, le Camarade aurait alors ouvert la missive suivante, qui comportait le même message : « N’y vas pas! Dis leur que tu es en visite de travail! »

Quant au message de la troisième et dernière lettre, qu’il ne fallait ouvrir qu’en cas d’ultime recours, il aurait été encore plus bref : « Prépare trois lettres, à ton tour. »

Mais revenons à cette année 1975.

A l’époque, le Couple Présidentiel s’intéressait de plus en plus à l’Art – au point qu’il arrivait fréquemment au Camarade de faire profiter les artistes, peintres ou sculpteurs qui l’avaient pris pour modèle, de ses visionnaires « indications », de préférence devant les caméras de la télévision. Laquelle retransmettait le soir même l’événement, en supprimant tout de même la bande son originale, pour la remplacer par un commentaire journalistique objectif et modéré, c’est-à-dire louant : le très bon goût, l’extrême perspicacité, le fin esprit, le sens esthétique peu commun, la clairvoyance… du Premier Artiste de la Patrie et Secrétaire Génial du Parti.

En 1975 donc, « LeCamarad’etSonEpouse » revenaient d’un voyage en France, lors duquel ils avaient visité le Louvre en privé, que les Français, semblait-il, avaient fermé au public pendant 24 heures pour l’occasion ; en tout cas, on savait de source sûre que la visite avait eu lieu un mardi.

Les mauvaises langues, toujours elles, prétendaient que la Camarade, qui se piquait d’art moderne depuis qu’elle avait gagné un concours régional de peinture à l’huile sur polyester fuchsia, avait pris pour un Picasso ce qui n’était en fait que son propre reflet dans un miroir non déformant…

Plus sérieusement, cette année-là, le Camarade avait donc décidé de visiter un « complexe zootechnique »…

Comme les années précédentes, Lucas revint vers « K… », car au fur et à mesure que la date de la visite approchait, le vieil homme devenait de plus en plus nerveux.

– Ne t’en fais pas, Lucas. Le Camarade est ton chef, soit, mais c’est aussi mon client. En tant que tel, je sais ce qu’il préfère : ce sont les belles chaussures vernies.

– Et alors ? Ce n’est pas cela qui me permettra de m’en sortir cette fois-ci…

– Laisse-moi continuer, Lucas. IL n’est pas seulement un client extrêmement exigeant. C’est aussi un ancien apprenti cordonnier, tout comme moi. Rappelle-toi comment je t’ai reconnu, rien qu’aux bottines que tu portais, au bout de vingt-cinq années de séparation. Comme moi, tout ce qui touche aux pieds l’intéresse au plus haut point. C’est un expert averti, et c’est à mon avis ce qu’il regardera.

– Tu ne veux tout de même pas que l’on fasse mettre des « saussures » aux vaches…

– Tu y es, presque, Lucas.

– Et, si je comprends bien, c’est des vernis noirs qu’il nous faudrait…

– Nous y voilà, en effet. Sauf que l’on pourra se passer des chaussures ; il nous suffira de vernir les sabots des vaches avec ce qu’il faut de noir de fumée ou, mieux, avec de la laque noire de bonne qualité, et le tour sera joué.

– Je l’espère, parce que moi, c’est ma place auprès de LUI que je « joue », comme tu dis. L’idée est bonne en tout cas, et comme je n’en vois aucune autre… Il ne nous reste plus qu’à l’essayer…

La visite de travail consacrée au complexe zootechnique fut, sans conteste, du goût du Camarade : trois jours après, le tout nouveau Vice-Premier ministre du gouvernement, Lucas, fêtait sa toute récente promotion avec son fidèle ami « K… ».

Au fil des années, Lucas et Karoll étaient devenus inséparables. Mais, pour autant, toutes les bonnes idées qui transformaient chacune des visites du Camarade en un grand succès médiatique sinon populaire n’étaient pas de Karoll.

Ainsi, l’idée d’enterrer les récoltes venait de Lucas lui-même. Celui-ci, au contact prolongé du Génie des Balkans, semblait avoir perdu et son honnêteté et sa lucidité, que pourtant même ses adversaires lui reconnaissaient volontiers, à une époque qui n’était pas si éloignée… Il avait donc poussé certains hauts responsables locaux du Parti, pris par le temps, à faire venir, avec la complicité intéressée des dirigeants des coopératives agricoles concernées, les moissonneuses batteuses, pour qu’elles retournent nuitamment la terre, afin de pouvoir annoncer le lendemain à la radio que les engagements pris devant le Secrétaire Général avaient été tenus. De cette façon, des champs de blé et de maïs qui auraient demandé plusieurs semaines de travail acharné pour être récoltés se retrouvaient, en moins de deux, fins prêts pour les congratulations du Camarade Secrétaire Général.

Tout comme n’était que de Lucas, et de Lucas lui seul, cette autre riche idée qui consistait à diffuser par haut-parleurs des hourras préenregistrés.

Lors des grand-messes officielles, on les orientait vers la tribune d’honneur, à chaque fois un peu plus au fur et à mesure que baissait l’engouement des masses populaire pour ces cortèges, manifestations et autres défilés, de plus en plus nombreux, mais néanmoins exclusivement destinés à célébrer le Camarade Secrétaire Général. Et Sa Céleste Épouse, qu’en secret, la rue surnommait à présent ADI. Comme « Académicienne Doctoresse Ingénieuse ». Mais tout cela, quelle Horroris Causa, n’est-ce pas…

Si le Camarade n’y voyait que du feu et prenait les haut-parleurs pour des manifestants en chair et en os, ceux-ci n’étaient, en revanche, pas dupes lorsqu’on les félicitait pour leur formidable enthousiasme, une fois que le défilé placide et muet avait dépassé la tribune dans laquelle se tenait, immobile et souriant, Le Couple. Des heurts violents allaient même se produire, entre des activistes zélés aux yeux exorbités, qui, pour servir le Parti avaient appris à marcher à reculons tout en scandant à tue-tête des slogans mobilisateurs n’entraînant qu’eux-mêmes, et des participants pacifiques mais finalement de plus en plus outrés.

Toutefois, en règle générale, ces provocateurs, ces éléments perturbateurs minoritaires, étaient rapidement maîtrisés par les forces spéciales, lesquels mêlaient dans ces occasions leurs longs manteaux de cuir aux bleus de travail des ouvriers, venus applaudir de moins en moins sincèrement les augmentations et autres primes, que leur faisait miroiter un Camarade dont les paroles et gestes de possédé dépassaient souvent les pensées.

Pendant ce temps, K…, que l’on pouvait accuser de tout sauf d’infidélité envers le Parti ou ses amis, voyait l’inéluctable et dangereuse dérive de Lucas. À mots couverts au début, puis de plus en plus ouvertement, Karoll lui en parla maintes fois. Mais, Lucas ne voulut rien admettre. Au contraire, il rétorqua pour commencer que, sans qu’on ne l’y ait nullement poussé, celui qui l’accusait ainsi décorait lui-même chaque année la façade de sa maison, avec les drapeaux de son pays et du parti, entre lesquels trônait, visible de la rue, une photo géante du Camarade.

Lucas avait dit vrai. C’en était d’ailleurs arrivé à tel point qu’Adam, le fils de K… avait honte de passer devant sa propre maison en sortant du lycée tout proche qu’il fréquentait, car ses camarades de classe ne manquaient jamais de lui poser, sur un ton moqueur, la question qui faisait mal : « Et là, dis-nous, qui habite là ? ».

Mal à l’aise, en regardant à contrecœur vers sa maison, Adam leur répondait invariablement par un « Là ? C’est mon père qui habite là. ».

Il n’empêche. Malgré ses réparties, petit à petit, le doute commença à se frayer un chemin dans l’esprit de Lucas qui, en dehors de K… et des siens, n’avait jamais eu, ni amis, ni famille. Il devint ombrageux et semblait avoir perdu le goût de vivre. Il s’éloignait des autres, pour s’enfermer pendant de longues heures avec lui-même et ses pensées, de lui seul connues…

Il en serait ainsi jusqu’en 1980, année du XX° Congrès du Parti.

En cette presque fin de décennie, Lucas, qui avait près de soixante-quinze ans, avait complètement blanchi. Il avait aussi beaucoup maigri et paraissait affaibli. Une surprenante volonté, farouche et sans faille, semblait pourtant l’animer en même temps.

Karoll était inquiet pour son ami, mais celui-ci refusait avec obstination de le mettre au courant de ses plans. Il disait simplement « Tu vas voir, K… Tu vas voir… Moi aussi j’ai une idée, une grande et belle idée. ».

Mais, pour l’instant, nous sommes en mars 1977, année qui serait celle des livres français, comme 1970 avait été l’année des couvertures américaines.

Pareillement à beaucoup de Chefs d’État, du Nord ou du Sud, et de l’Est comme de l’Ouest, Tiberiu Yatagan, intronisé Président quelques années auparavant avec des fastes qui avaient amenés la presse britannique à le surnommer « le petit Dada des Balkans » (« Dada » voulant, dans ce cas, dire « Amin »), se trouvait en visite officielle à l’Étranger, lorsque, le 4 mars 1977 à 21 heures et 21 minutes, heure locale, l’irréparable arriva.

Dès 22 heures, ses plus proches collaborateurs, parmi lesquels Lucas, en furent avertis téléphoniquement par le Chef de la Sûreté.

Mais, soit que, loin de leur pays, les membres de la délégation officielle eurent du mal à mesurer l’ampleur du désastre, soit qu’ils voulurent laisser le Camarade terminer en toute quiétude son élégant souper en compagnie de la Dame de Fer, le camarade Secrétaire Général ne fut lui-même mis au courant des événements que le lendemain matin.

Le tremblement de terre qui avait secoué le pays avait été extrêmement puissant. Bien entendu, les responsables de la police politique promirent aussitôt qu’ils allaient tout faire pour « arrêter Jeremias Benjamin Richter et ses complices, Camarade ».

Lorsqu’il apprit la nouvelle, le Camarade Secrétaire hésita à rentrer au pays immédiatement, d’autant qu’une visite en carrosse avait été prévue, pendant laquelle le couple présidentiel devait se montrer en plein Londres aux côtés de la Reine. Et puis, fit-il savoir à Lucas, « le protocole, c’est le protocole…

Ce n’est donc qu’un jour plus tard que l’avion présidentiel put survoler le Palais de la République, qu’un miracle semblait avoir préservé, pour la grande joie de son illustre locataire, lequel, avec le temps y avait pris ses habitudes.

D’épais nuages de poussière flottaient encore sur la ville, mais le Camarade put entrevoir, en un éclair de visionnaire dont il était depuis de longues années coutumier, la nouvelle Rome qu’IL ferait bâtir sur les ruines de sa Capitale dévastée. Avec un avantage supplémentaire : contrairement à Néron, Il n’avait, lui, rien à voir avec ce traître et ce saboteur de J. B. Richter!

C’est ainsi que, dès le lendemain matin, le Camarade lançait la mobilisation générale, en même temps qu’il faisait appel ouvertement à l’aide internationale : la France envoya d’urgence pas moins de 100.000 dictionnaires de langue en un volume, dont la vente dans la capitale pourtant sous le choc ne dura qu’une toute petite semaine.

Et, tandis que le Génie des Balkans partait, en hélicoptère, à la recherche des possibles survivants, que les microphones des radios et les caméras de la télévision nationale n’arrivaient pas toujours à détecter sous les décombres, une équipe d’architectes démolisseurs se mit également au travail, sous la direction rapprochée du Camarade, qui en cette circonstance payait une fois encore sa personne, sans compter.

Pour préparer comme il se doit l’avenir de la Capitale, les architectes démolisseurs choisirent de s’attaquer, pour commencer, à « ce qu’il faudra de toute façon raser ».

Plusieurs églises furent ainsi sacrifiées à l’ambition urbanistique du Camarade. Cependant, celles-ci durent être démolies de nuit et par les troupes de l’armée, car aucun ouvrier ne voulait s’en approcher, tant par piété que parce qu’elles leur semblaient – illusion d’optique ou volonté du Très Haut – réellement en bon état.

Toujours dans la capitale, l’on en profita aussi pour raser la moitié du centre-ville historique : les chiffres fournis par différentes sources, tant autorisées qu’indépendantes, oscillaient entre 50% et 50%, environ. C’est précisément à la place d’un quartier vieux de cinq siècles du centre-ville rasé alors que douze années plus tard on ferait passer la VMVC. Autrement dit, la Voie Magistrale de la Victoire du Communisme, « … contre le peuple ! » terminaient les mauvaises langues. Toujours aussi affûtées, en dépit de tout ce qui arrivait à ce pays damné et à ses habitants, dont un sur dix à peu près avait déposé à l’époque une on ne peut plus dangereuse demande de départ définitif.

La « systématisation », ce formidable et très sérieux projet qui consistait – comme l’avait écrit Alphonse Allais, ce précurseur pour rire dont l’œuvre était pourtant restée ignorée du Camarade – à « construire des villes à la campagne », ne démarrerait réellement qu’à partir du milieu des années quatre-vingt. Néanmoins, c’est bien le tremblement de terre de ce printemps 1977 qui en fut l’origine malheureuse, ainsi que la source intarissable d’inspiration.

Tout comme il fut le point de départ des autres Grands Travaux de notre Président, lequel y réfléchissait déjà pendant les séances photo avec les victimes que l’on avait pu sauver, en dépit de l’ampleur des dégâts causés par la catastrophe. Ces rescapés étaient somme toute assez nombreux, même si tous n’étaient pas de véritables miraculés, tel Adrien D., ce jeune de 26 ans, que l’on réussit à extraire de la cave où il était enseveli par les décombres, quarante-six bonnes journées après le tremblement de terre.

Tous ceux qui participèrent ou simplement assistèrent au sauvetage d’Adrien D. furent frappés de stupeur : ni sa barbe, ni ses ongles n’avaient poussé d’un millimètre pendant les quarante-six jours et les quarante-cinq nuits d’incarcération forcée. Adrien D. n’était pas non plus déshydraté, et après un examen médical rapide mais complet, il s’avéra qu’il n’avait aucun problème, rénal, pulmonaire ou cardiaque particulier.

– La foi communiste et la volonté de s’accrocher à la vie – afin de rattraper ces six semaines pendant lesquelles il avait été dans l’impossibilité de se rendre à son travail – voici ce qui lui avait sans aucun doute permis d’échapper à une mort aussi terrible que certaine. C’est ce que proclamèrent, le plus sérieusement du monde, les médecins officiellement dépêchés sur place pour l’occasion.

Trois jours plus tard, lors d’une cérémonie aussi fastueuse que médiatisée, Adrien D. reçut la médaille du mérite communiste des mains de la Camarade ADI elle-même.

Des années plus tard, on sut que la médaille reçue ce jour-là lui avait été reprise depuis longtemps, tout comme la prime qu’il avait touchée au même moment. Quant à Adrien D., on en avait perdu définitivement la trace. Des fonctionnaires de la police politique s’étaient rendu chez lui tard la nuit, dans le plus grand secret : en haut lieu on avait enfin appris qu’en fait le malheureux jeune homme s’était introduit dans la cave où il avait été découvert, la veille seulement, pour voir s’il n’y avait rien à chaparder…

Tombé sur quelques bonnes bouteilles de whisky encore scellées, Adrien les avait rapidement ouvertes, puis entièrement vidées, avant de s’endormir d’un sommeil de plomb, dans ce qui, jusqu’au tremblement de terre, avait été l’un des plus célèbres bars de la capitale. Le lendemain matin, les bruits de l’équipe de sauveteurs qui avait détecté sa présence en sous-sol l’avaient brusquement ramené à la réalité, alors que son esprit flottait toujours dans les vapeurs d’alcool de sa beuverie nocturne et solitaire. Pris de panique, il s’était donc laissé faire, sans jamais essayer de clarifier un malentendu dont il comptait bien tirer quelque profit…

Les grandioses chantiers du Camarade Secrétaire, et accessoirement Génie des Balkans, allaient occuper le Fils du Peuple, sans relâche, pendant plusieurs années d’affilée.

Ce n’est pas rien, en effet, de faire construire par exemple, en rase campagne, le plus grand combinat d’aluminium d’Europe, alors qu’il n’y avait là auparavant, hormis les champs de blé abandonnés pour la bonne cause, ni routes, ni mines de bauxite, ni main-d’œuvre qualifiée.

Et c’est d’autant plus un exploit, que les Soviétiques avaient attendu le jour de l’inauguration du nouveau complexe industriel, pour faire savoir au Ministre de l’Industrie en personne qu’ils dénonçaient officiellement le contrat de livraison de minerai (toujours cette maudite bauxite) qui, désormais, cesserait de les lier à leur petit frère et voisin en communisme. D’ailleurs, ce gigantesque combinat n’avait-il pas quelque chose de russe…

Il faisait penser à la très large courbe – de plusieurs centaines de kilomètres – que fait le transsibérien, alors qu’il n’y a – dans cette immense région plate et désertique – ni obstacle à contourner, ni localités à rapprocher. Seulement, personne n’avait osé remettre en question son absurde tracé, déterminé par le tsar en personne. Lequel s’était même – semble-t-il – servi d’une carte et d’une règle pour ce faire. Or, tout à fait malencontreusement, Sa plume avait dérapé à l’endroit où l’index du père du peuple et grand tsar de toutes les Russies fixait la règle au papier. Et il se trouve que, précisément à cet instant-là, le divin index dépassait de quelques millimètres, sans que son impérial propriétaire s’en fût aperçu!

LE Tapis en blé de Turquie

Avatar 7 – Panaït

1889 : Quelque part en Maramures, au nord de la Transylvanie, quarante ans avant la Grande Crise.

Panaït connaissait la forêt mieux que quiconque. De jour comme de nuit, chaque bruit lui est familier. Aucun sentier, aucun ruisseau ne l’étonne ni l’effraie. Les sous-bois lui servent d’abri et les arbres sont ses amis. Il a pris le chemin de la forêt pour devenir haïdouk le jour où, huit ans plus tôt, les hommes du boyard l’ont battu et secoué, comme on le ferait avec un pommier dont les fruits encore verts refusent de tomber. Laissé pour mort parce qu’il avait eu le courage d’apostropher trois jours plus tôt, à l’église et devant tout le monde, un intendant vieux, gros et gras qui jetait des oeillades trop appuyées à la jeune Marie, l’orpheline et la simple d’esprit du village, qui vivait de la charité publique, il avait été soigné par la femme du pope, qui l’avait fait transporter chez lui. Le boyard, qui pourtant ne devait rien ignorer de ce qui s’était passé, fit comme si de rien n’était, mais quelques jours plus tard, le pope prit Panaït à part et le persuada de quitter le village.

– Tant que tu seras parmi nous, ce sera la guerre avec l’intendant, lui dit-il. La plupart d’entre nous sommes vieux et sans ressort. Les autres sont des femmes ou des lâches. Si tu as le courage et l’envie de battre, rejoins les haïdouks dans la forêt. Ici, au village, personne n’oubliera ce que tu as fait. Si nous pouvons t’aider, nous t’aiderons, mais la nuit et en secret.

Il lui donna en même temps une lettre de créance que Panaït pourrait tirer dans la ville la plus proche. Le courage de Panaït, mit peu de temps pour faire le tour des villages alentour. Au cœur de la forêt, ceux qui comme lui ont choisi de vivre libres, sont de plus en plus nombreux à vouloir rejoindre Panaït, que l’on surnomme « Le Brave ». Une même haine contre les boyards et leurs gendarmes, farouche et jamais apaisée, les unit. Bientôt, l’armée de Panaït compte plus de trente haïdouks, qui le suivent comme un seul homme pour attaquer les imprudents qui traversent la forêt richement vêtus, comme pour aider les pauvres villageois dans le besoin. Les guets-apens se multiplient, mais la chance est toujours du côté de Panaït et de ses hommes, et les poursuivants, qui ruminent leurs échecs, n’y peuvent rien.

Et puis, comme par miracle, il est toujours prévenu des allées et venues des gendarmes et des pièges qu’on lui tend.

Serait-ce la vieille boule de cristal confiée par le pope qui lui permet, comme on le dit, de connaître l’avenir ? Sa tête a même été mise à prix, mais personne ne trahit.

Les légendes qui disent Panaït immortel font le tour du pays. Aucune arme, semble-t-il, ni couteau, ni fusil, ne peut le toucher. Seule une balle d’argent le blessant à l’aisselle gauche pourrait le tuer. Mais, cela, les gendarmes ne le savent pas. La neige est tombée pendant plusieurs jours et, dans la montagne, la cabane où Panaït et ses hommes ont trouvé un abri est complètement isolée. La journée s’annonce belle et le soleil brille pour la première fois depuis longtemps. Si ses rayons ne réchauffent pas les haïdouks, il leur donne envie de sortir de leur cabane plus tôt que d’habitude.

Lorsque Pavel, qui faisait le guet, vient dire à Panaït qu’une longue colonne d’hommes armés avance vers eux, il est trop tard pour redescendre et impossible de se cacher. Du haut de leurs chevaux, les haïdouks comprennent qu’il ne peut y avoir de lutte car les gendarmes sont quinze fois plus nombreux qu’eux.

Tous les fusils sont scintillants sous les rayons du soleil. Il sont en argent et Panaït comprend qu’il a été trahi. C’est lui et lui seul qu’on veut atteindre avec des balles tournées en argent. Impossible de descendre, impossible d’affronter ceux d’en bas, tout comme il leur est impossible de fuir, car devant eux il n’y a qu’un insondable précipice recouvert d’un long manteau de neige. Apercevant les haïdouks, les ordres fusent dans l’air cristallin et les gendarmes pressent leurs chevaux.

Comme un seul homme, ceux-ci tournent le dos aux gendarmes prêts pour l’attaque, puis, à un second signal donné par Panaït, ils partent dans un galop qui soulève des nuages de neige droit vers le précipice.

Le capitaine des gendarmes n’en croit pas ses yeux. Une trentaine de chevaux s’élancent vers le pâle soleil d’hiver dans le vide, lui échappant à jamais. Le vol des haïdouks les porte sur plusieurs centaines de mètres, tandis qu’une avalanche entraîne la montagne vers les sapins du fond de la vallée.

Panaït et les siens ont-ils rejoint le ciel pour toujours ? Certains dans les villages alentours le pensent, et le racontent les soirs de veillée. Sont-ils morts, se sont-ils écrasés, en bas, dans la vallée ? C’est ce que le capitaine écrira plus tard dans son rapport de police.

Ont-ils été sauvés par l’avalanche que leur cri et les sabots des chevaux avaient déclenchée ? Plus personne n’a, en tout cas, depuis lors, rencontré Panaït et ses trente haïdouks. Les gendarmes ont, eux aussi, cessé de battre la région pour semer la terreur.

Un demi-siècle plus tard, le père de K… lui confirait un jour de séparation une vieille boule de cristal lui venant d’on ne sait qui.

Chronique d’une utopie

– 13 –

« K… » ne travaillait plus que pour boire et pour s’acheter les journaux, afin de se tenir informé. C’est leur lecture attentive qui lui permit d’ailleurs, en 1974 comme en 1980, d’éviter deux nouveaux refus, liés aux chocs pétroliers.

En effet, son nom ne risquait-il pas d’avoir quelque chose d’arabe, comme Kader ou Kadhafi…

Et puis, Fata Karoll avait la peau mate… Pourtant, son autobiographie de l’époque, qu’il avait mis des mois pour rédiger, et plusieurs années pour peaufiner – mais il avait eu tout son temps! – aurait sans doute intéressé beaucoup les camarades. Elle les aurait beaucoup étonnés, aussi.

Au moins tout autant que la saga, restée inachevée, et à laquelle il s’était attelé à cette même époque.

JOURNAL

Une nouvelle autobiographie de K…

Où K…, en utilisant la formule à la fois impersonnelle et universelle du conte parle en réalité de ce qui lui tient à cœur : l’amitié, la liberté, l’argent aussi, peut-être. Oui, Pedro, c’est bien K… L’emploi de la troisième personne, la plongée dans le temps, le choix du pays où se déroule l’action, rien de tout cet attirail narratif ne saurait tromper le lecteur, même s’il est rapide et distrait ; a fortiori, pour le lecteur averti, il est parfaitement clair que la fiction qui suit n’est ni plus ni moins qu’une autobiographie (de K…, s’entend) légèrement sublimée.

« Dans un pays fort éloigné – l’histoire toutefois ne dit pas lequel – vivait au temps jadis Pedro, un jeune pêcheur très pauvre qui ne savait jamais le soir comment il allait se nourrir le lendemain.

Tous les matins, dès l’aube, que la mer fût belle ou en colère, Pedro sortait son minuscule canot et se dirigeait vers le large. Durant la moitié de ses journées, il jetait puis tirait son filet, parfois sans y voir l’ombre d’une nageoire. Mais Pedro était obstiné, et chaque soir il réussissait à rentrer avec une maigre prise, qu’il vendait à quelque promeneur intéressé ou aux marchands du port, ses familiers depuis toujours. À force de mêler ses pas à ceux des marins au long cours, à force d’écouter leurs histoires, Pedro se laissa enivrer et commença à rêver de pièces d’or et de pierres précieuses, comme d’autres rêveraient de licornes ou de princesses retenues prisonnières par de fabuleux dragons.

Sans cesse tourmenté par son désir de faire fortune, il décida d’embarquer sur un immense galion en partance pour le Nouveau Monde, celui qui se trouve au-delà des mers…

Six mois plus tard, pendant lesquels il partagea les corvées qu’impose aux mousses la vie à bord, Pedro retrouva la terre ferme ; il était dans la capitale bruyante et parfumée du royaume de la Nouvelle-Grenade, Cartagena de Indias.

– Où sont les richesses, où est la fortune, où trouve-t-on des pierres précieuses et où de l’or, demandait Pedro, naïf, à tout un chacun.

Ceux qui l’entendaient parler ainsi souriaient ou haussaient les épaules, le prenant pour un pitre ou pour un simple d’esprit.

Tard le soir, las de sa quête frénétique, Pedro, cédant autant à la fatigue qu’au désespoir, car il avait traversé la ville démesurée dans tous les sens, se hâta de passer le seuil d’une auberge sans âge, qui venait de surgir devant lui comme par magie. L’aubergiste, qui à la fin du repas s’était assis à sa table, écoutait Pedro avec la bienveillance d’un grand-père sans illusions et sans amertume, lui raconter son histoire de pièces et de pierres, et parler de ses craintes : avoir été le jouet des marins, lesquels se seraient amusés à ses dépens.

– Des richesses ? Il y en a tant et plus pour qui sait où chercher.

– Vous avez, vous aussi, choisi de vous moquer de moi, s’attrista Pedro.

– Me moquer de toi ? Attends-moi là et tu vas voir si je me moque de toi.

Le vieil homme disparut, pour revenir, de longues minutes plus tard, un rouleau poussiéreux à la main, qu’il brandissait comme par défi.

– C’est une vieille carte, qui me vient de mon père, qui lui-même la tenait de son père. Personne, à part nous deux, ne la connaît. Quand j’étais jeune comme toi, je n’avais pas envie de la suivre. Je suis trop vieux maintenant, et je n’ai pas d’enfant. Prends-la et tu verras si les trésors existent…

Le lendemain matin, Pedro, touché par le cadeau exorbitant qu’il venait de recevoir, fit des adieux émus. L’aubergiste l’embrassa en silence, les yeux humides et la gorge nouée, à son tour. Puis, comme embarrassé, le regard baissé, il lui tendit une besace, en prononçant d’une voix éteinte : « De quoi tenir quelques jours… ». Pendant près d’une année, Pedro suivit la carte vers le Sud, s’arrêtant seulement pour manger, pour dormir ou demander son chemin. Depuis plusieurs mois déjà, la forêt tropicale était son seul abri, et c’est là que se trouvait aussi le point ultime de son voyage, tel que l’indiquait sa carte : une croix au milieu d’un cercle aux contours imprécis et dont le double rayon représentait à l’évidence un affluent de l’Amazone. Comme il se sentait tout près du but, Pedro, malgré la fatigue, ne voulait pas s’arrêter : la nuit était tombée depuis longtemps lorsqu’il arriva au village. Pour guider ses pas dans la forêt, il avait suivi une lueur bleuâtre, dont les scintillements lointains et faibles lui rappelaient les étoiles, ou leur reflet laiteux dans l’eau d’un fleuve, ou encore les lumières de son port natal.

– Ou bien ce sont les feux follets dont on raconte qu’ils dansent tout seuls dans l’air là où se trouvent enterrés les trésors ?

Bientôt, les sons très purs d’une musique cristalline qui lui était totalement inconnue vinrent à sa rencontre, rejoignant ainsi les lumières déjà aperçues, et qui étaient désormais plus précises.

Pedro fut accueilli par les Indiens comme on accueille un messager des dieux ou un monstre. Une stupéfaction muette faite d’admiration et de terreur se peignait sur tous les visages. Lorsque cet être blanc, barbu et vêtu de pied en cap les salua avec des mots incompréhensibles, une agitation extrême s’empara de l’assistance. Hommes, femmes et enfants surexcités tournaient autour de Pedro, le montraient du doigt. Les moins timides eurent vite fait de toucher les vêtements du jeune étranger. Tous lui souriaient… Après avoir passé près de deux ans parmi les Indiens, Pedro était devenu un homme. Il avait abandonné ses vêtements européens pour le costume sommaire de ses hôtes, avait appris leur langue et leur avait raconté son histoire. Le plus simplement du monde, ses nouveaux amis lui avaient alors proposé de vivre parmi eux, comme l’un des leurs, en oubliant le passé.

– Si dans deux ans tu veux encore partir, tu partiras, lui avait dit Cauzca, le grand chef.

L’échéance approchait et Pedro se faisait chaque jour plus triste et plus rêveur. Alors que la saison des fêtes battait son plein, il restait souvent à l’écart, lui qui aimait tant le rire, lui qui aimait tant courir, parler, chanter.

– Que se passe-t-il, mon frère, lui demanda Cauzca un beau jour. L’un d’entre nous t’a blessé par ses paroles ou ses regards ? Dis-moi ce qui te fait souffrir.

– Non, vous avez tous été très bons avec moi et je vous aime tous, moi aussi. Malgré tout, je vais retourner dans mon monde ; le vôtre n’est pas fait pour moi. Et je suis triste deux fois : triste de vous quitter, et de ne pas avoir trouvé le trésor que je cherchais.

– Même si je dois te perdre, je respecterai ton désir de retourner chez toi, mon frère. Quant au trésor, tu l’auras. Je me souviens fort bien de ton histoire : tu cherchais des sequins, des louis, des talents, des écus et des pierres précieuses, autant de choses que vous utilisez dans votre monde à vous pour commercer.

– Chez nous, nous n’avons ni sequins, ni louis, ni talents, ni écus et j’ai appris ces mots parce qu’ils venaient de toi, sans les comprendre. En revanche, nous avons quantité de pierres, on ne peut plus précieuses. Maintes fois, tu nous as vus aller rendre visite à nos voisins de l’autre rive et revenir avec nos barques chargées. Et, eux aussi, tu les as vus repartir avec les fines tuniques travaillées par nos femmes ou avec les peaux des jaguars chassés par nos guerriers valeureux. Certaines tribus ne font qu’échanger ce dont elles ont besoin. D’autres encore, qui n’ont aucun ami et ne font confiance à personne, comme ta tribu à toi d’hommes blancs et de barbus, exigent d’être payées sur-le-champ. Ici, chacun peut demander à ceux de l’autre rive ce qui lui faut. Il n’a rien à leur payer, mais nous sommes tous engagés par le don ainsi fait. Et il en est de même pour nos voisins. À chaque pleine lune, notre prêtre se rend en secret auprès de la fontaine des ancêtres, dans laquelle il laisse tomber autant de pierres sacrées que nous avons reçues d’objets pendant le mois passé.

En gage de confiance, leur prêtre fait de même, pendant la lune noire. Lorsqu’un grand chef est mort, une jeune vierge accompagne de nuit notre prêtre à la fontaine des ancêtres. La jeune fille descend dans le puits et remplit de pierres précieuses le carquois du noble défunt. Ensuite elle le referme, et il est cousu trois fois avec la peau d’un serpent : le grand chef n’aura le droit de l’ouvrir que pour payer celui qui lui fera passer le lac sans fin, lui permettant ainsi de rejoindre les anciens.

– Toi, Pedro, tu as su arriver jusqu’à nous : les dieux sont donc de ton côté. Tu as vécu parmi nous et nous avons pu apprécier tes mérites. Tu es pour nous un grand chef, et lorsque tu partiras d’ici ce sera pour toujours. Et puis, tu devras traverser le lac sans fin pour rejoindre les tiens. Ne t’inquiète donc pas. La veille de ton départ, ma jeune sœur ira avec le prêtre jusqu’à la fontaine sacrée, pour remplir ton carquois de pierres précieuses. Mais, jure-moi de ne pas l’ouvrir avant d’avoir atteint la rive du grand lac. Les larmes aux yeux, Pedro lui donna sa parole, et les deux hommes se serrèrent longuement l’un contre l’autre.

Dix jours plus tard, Pedro repartait vers le Nord, emportant avec lui un carquois cousu trois fois avec la peau d’un serpent. Aux confins de Cartagena, à l’endroit où, des années auparavant, s’était décidé son destin, il rechercha longuement l’auberge, mais en vain : aucune trace de la bâtisse fantomatique et, dans les environs, pas le moindre souvenir du sage patron d’antan. Le lendemain matin, il alla jusqu’au port, afin de savoir s’il y avait des bateaux en partance pour l’Europe. Il y en avait un, qui allait lever l’ancre le jour suivant. Ne voulant pas attirer l’attention sur ses richesses cachées, Pedro se dirigea vers une petite crique où il pouvait être seul. Il voulait être à l’abri des regards indiscrets, pour estimer son trésor et mesurer sa richesse avant de rentrer au pays. Avec le ciel comme seul témoin, il défit la peau de serpent, retourna son lourd carquois et le renversa à ses pieds.

Pedro crut qu’il allait défaillir : c’étaient de simples pierres de rivière ; plates et rondes, couleur de sang et de sable. De celles qu’il avait lui-même lancé, enfant, pour faire des rebonds sur l’eau de quelque mare formée après la pluie, l’été. Furieux, comme frappé de folie, il se mit à les jeter à la mer. Longtemps après, il commença à pleurer. Puis, il s’apaisa. Enfin, il réfléchit : sa seule richesse, son vrai trésor, c’étaient ses souvenirs. Et il venait de tous les perdre…

Pendant deux jours et deux nuits sans relâche, Pedro plongea à leur recherche, ne reprenant son souffle que pour remplir patiemment son carquois, pierre après pierre : moins d’un tiers manquaient encore à l’appel. Il plongea à nouveau, plus profond et plus loin, quand, tout à coup, il aperçut un grand coffret en métal, à demi recouvert par le sable. Pedro se lança vers la boîte comme un fou, la dégagea d’un seul geste et l’emporta avec lui en surface. Il arracha sans peine le cadenas rongé par la mer et souleva le couvercle.

L’éclat intense des sequins, des louis, des talents, des écus et autres pièces d’or qui emplissaient le coffret était une torture dont Pedro avait beaucoup de peine à supporter l’indicible douceur ; son regard se posait sans arrêt sur les pierres que laissait entrevoir son précieux carquois, avant de revenir vers l’or, de repartir vers le carquois, de revenir, de repartir… Y colorin colorado, este cuento se ha terminado. »

Puis, le Journal de Karoll continuait de la façon suivante :

« Maintenant, si vous me posez la question : « Et, toi, camarade, que ferais-tu à la place de Pedro ? », je vous dirai : « J’aimerais bien pouvoir vous répondre que je jetterais une seconde fois les pierres sacrées au fond de l’océan, fontaine de mes ancêtres à moi, et qu’ensuite, avec le trésor que j’ai trouvé, je repartirais vers les terres de mes amis les Indiens, auxquels je montrerais ces pierres, sacrées pour moi, avant qu’ensemble on ne les jette dans la fontaine de leurs ancêtres… » L’amitié et la foi sont les biens les plus précieux pour moi, camarades. »

CHRONIQUE D’UNE UTOPIE

– 14 –

Les années quatre-vingt débutèrent moins d’un mois après le XX° Congrès du Parti.

Dès le deuxième jour, celui-ci s’était déroulé dans une atmosphère trouble, laquelle mettrait d’ailleurs plusieurs mois avant de se dissiper complètement.

Pour Karoll, le Congrès marqua surtout sa mise à la retraite (anticipée car il avait tout juste cinquante-trois ans).

Avec trois heures de retard, Lucas avait pris la parole juste après le discours d’ouverture prononcé par le Camarade Secrétaire Général. Celui-ci devait parler (ou plutôt lire un texte) pendant une heure, mais son discours dura en fait près de quatre heures.

Quelque temps après, la rumeur publique dira qu’il ne s’était pas aperçu qu’on lui avait fourni un texte tapé en quatre exemplaires!

Comme le lui imposait son rôle de vice-président, Lucas eut donc à parler immédiatement après.

Le presque doyen du Congrès commença son propre discours en rappelant tout ce que « le parti, l’état et le peuple devaient au Camarade ». Tout de suite après les applaudissements de rigueur, il continua sur le même ton, en affirmant que ce qu’il avait surtout appris, lui personnellement, auprès du Danube de la Pensée en même temps que Génie des Balkans, c’était qu’il existait dans son pays un principe sacro-saint pour chaque communiste. Principe qu’il souhaitait d’ailleurs que le Camarade, à la fois exemple et modèle pour le pays entier et même pour une bonne partie du monde, se devait de mettre désormais en application, sans tarder.

– Ce principe, véritable ciment de notre société et ultime garant de nos victoires, ce principe inventé par notre visionnaire Camarade Secrétaire Général, est celui de la « rotation des cadres », dit Lucas.

C’était là sa grande idée, dont il avait pendant des années gardé le secret, au point que même « K… » l’ignorait.

Instantanément, tous les micros furent coupés sur un signal invisible et les invités étrangers n’entendirent plus rien dans leurs casques.

Lucas essaya de parler encore un moment puis, comprenant soudain ce qui s’était passé, il se tut. Il reprit sa place difficilement, tandis que le speaker paniqué annonçait une pause. Lucas fut évacué à la faveur de l’agitation générale, car, fit-on savoir un peu plus tard lorsque les travaux avaient repris, il était extrêmement surmené.

Son décès – des « suites foudroyantes d’une terrible maladie » – fut annoncé trois jours plus tard dans tous les journaux. C’était, à l’époque, la formule administrativo-euphémistique (aujourd’hui on dirait « politiquement correcte ») consacrée, pour parler d’un « cancer ». Ce terme, à son tour, désignait de manière pudique et élégante « un infarctus  ». Ce dernier était le syndrome fréquent et générique, dont on soupçonnait systématiquement qu’il essayait de maquiller quelque secret empoisonnement en un banal accident de santé.

Les nécrologies furent dithyrambiques et, le jour de l’enterrement, les sirènes hurlèrent partout dans tout le pays, de 10 heures et jusqu’à 10 heures 10. Le deuil national dura trois jours, pendant lesquels on prit tout de même le temps de mettre Karoll à la retraite…

– 15 –

La politique d’alimentation scientifique de la population fut mise en place progressivement. Toutefois, sa conséquence la plus visible, le rationnement lui-même, fit son apparition dès septembre 1981.

Peu de temps auparavant, du balcon de son présidentiel palais, le Camarade avait adressé un long regard circulaire à ses ventripotents ministres, puis, se retournant vers la foule de manifestants massés comme à l’accoutumée sur la place, il avait dit avec une ironie non dissimulée :

– Regardez-les, camarades. Ne pensez-vous pas que tous ceux qui m’entourent devraient perdre un peu de poids ?!

Incontestablement sincères, les acclamations de la foule durèrent, sans faiblir, plusieurs bonnes minutes… Quelques mois plus tard, la politique d’alimentation scientifique, qui déterminait le nombre de calories auquel chaque catégorie socioprofessionnelle avait droit – 1500 calories par jour pour les employés, 2500, pour les ouvriers et, comble du luxe, 3500 pour les mineurs de fond – était arrêtée.

Les tickets de rationnement et les queues devant les magasins (pour la plupart vides) firent leur apparition en même temps que les premiers perce-neige…

Avant l’arrivée des communistes au pouvoir, les enseignes, prosaïquement capitalistes, précisaient « Chez Daniel », : à l’intérieur l’on pouvait trouver de la viande. Désormais, les enseignes proclamaient « Viande, charcuterie et salaisons » : malheureusement, à l’intérieur, il n’y avait plus que Daniel…

Souvent, les queues commençaient à se former dès le vendredi soir et il n’était pas rare que le lundi matin des incidents éclatent, au moment où les gens apprenaient, au bout de soixante-douze heures d’attente, qu’aucune livraison n’était prévue pour ce jour-là…

Pourtant, certains magasins d’alimentation croulaient sous les marchandises. Les saisons se suivaient toutes et se ressemblaient : les mêmes boîtes de conserves, plusieurs fois périmées et les mêmes bouteilles, de vodka à moitié évaporée et cent pour cent frelatée, y faisaient bon ménage pendant des mois et des années. Partout dans le pays, le temps était devenu au sens propre de l’argent. Le marché noir fit aussi son apparition et les retraités n’étaient pas les moins actifs, puisqu’ils avaient tout leur temps et qu’ils se contentaient de peu. Ils achetaient tout ce à quoi la Loi leur donnait droit, puis revendaient les surplus à prix d’or, aux voisins ou même aux parents, à condition que ceux-ci fussent plus jeunes, et donc qu’ils travaillent. Ces derniers pouvaient payer, alors même qu’ils n’avaient pas de temps à perdre dans d’interminables queues…

Lui-même retraité désormais, Karoll commença à faire la queue en septembre 1981 et il la fit sans discontinuer pendant 8 ans, comme tous les autres. Il ne s’arrêtait qu’à Noël, pour tuer un cochon acheté en début de chaque année et engraissé en multi-propriété.

Tandis que le pays tout entier était occupé à faire la queue, la systématisation avançait à grands pas.

Des villages hors d’âge avaient été rasés et, à la place des maisons familiales ayant parfois survécu à plusieurs guerres, on élevait à présent des barres de béton armé toutes neuves, mais pour lesquelles le terme « flambant » n’avait pourtant aucun sens. L’on aurait dit plutôt de très, très vieilles ruines, encore qu’assez bien conservées, et que l’on venait tout juste de faire sortir de terre. Comme la vue des terres qui avaient été les leurs, ainsi que la proximité des croix familières du cimetière étaient insupportables aux anciens habitants de ces futurs ex-villages, le Parti décida de déplacer les paysans, pour les loger dans les barres d’autres villages récemment rasés, qu’ils ne connaissaient pas et dans lesquels ils n’avaient aucun passé. Mais, comme toutes les « barres cibles » n’étaient pas encore prêtes, on en profita aussi, pour disperser les anciens habitants d’un même village entre plusieurs « complexes agro-industriels ».

Dans ces « igmeubles », que l’on venait à peine d’ériger, il n’y avait ni ascenseurs, ni eau courante ni salles de bains, ni toilettes. C’était afin de « permettre aux paysans de conserver leurs ancestrales traditions populaires… Ceux-ci, malades, vieillards et impotents ou, pour les femmes, enceintes, devaient descendre et monter à pied, plusieurs fois par jour, tant et plus d’étages, et faire la queue dehors, même en hiver, devant l’unique fontaine ou devant des W.C. de fortune, construits à même le sol.

En revanche, puisque ces mêmes futurs ex-paysans avaient l’habitude, réactionnaire mais en la circonstance utile, d’être propriétaires de père en fils, on les incita, pour leur propre bien, cela va sans dire, à acheter leurs nouveaux logements.

Dans les villes, la situation n’était pas bien meilleure, surtout en hiver. Les vieillards et surtout les bébés y mouraient par milliers, en raison des restrictions alimentaires et du froid conjugués.

Depuis plusieurs années déjà, la loi déterminait bien la température hivernale idéale à maintenir dans les hôpitaux, dans les écoles et même dans les logements individuels : 18 ° (… pour l’instant Celsius, mais bientôt Fahrenheit ! »). Seulement, les règlements en vigueur ne précisaient pas si les 18° légaux devaient être mesurés à l’arrivée chez l’habitant ou au départ des centrales thermiques. C’était donc au départ. Mais, les conduites d’eau chaude étaient vétustes et fuyaient (à l’Ouest!?), sans compter que des citoyens irresponsables branchaient des dérivations de fortune sur leurs radiateurs, pour avoir un peu plus d’eau chaude. Celle-ci était distribuée en alternance, d’un côté et de l’autre d’une ligne imaginaire traversant pour l’occasion chaque ville de part en part : trois jours par semaine et trois à quatre heures par jour, de préférence pendant les heures de bureau, c’est tout ce que pouvait espérer chacune des deux moitiés ainsi découpées.

Ceux qui voulaient se laver, comme avant, plus de trois fois par semaine, devaient donc s’inviter chez leurs amis de l’autre bord, et franchir plusieurs fois par semaine la ligne imaginaire qu’avait tracée le Parti ! Dans les faits, fort peu nombreux étaient ceux qui osaient le faire ou qui, tout simplement, en avaient les moyens.

Pendant ce temps, dans la Capitale, Karoll continuait à faire la queue, sauf pour boire et pour lire les journaux, mais il pouvait aussi faire les trois choses en même temps. C’est à cette époque que nous devons la caricature subversive – et interdite pendant près de dix ans – laquelle compare deux « dîners en ville ». Le premier dîner date de 1973, le second de 1983.

Sur un dessin, on voit des intellectuels et autres « nomenklaturistes », autour d’un buffet gémissant sous le poids de la charcuterie et des hors d’œuvres. Des bulles rendent compte, de manière lapidaire, des propos tenus : on voit les noms qu’échangent les convives : Hegel, Kent, Proust, Marlboro…

Sur le second dessin, on voit le même buffet (le meuble, s’entend), mais qui maintenant est vide. Les intellectuels bavards sont, eux aussi, les mêmes. Seulement, les mots échangés à présent sont « fromage », « saucisson », « poulet » et « vodka ».

C’est dans cette atmosphère irrespirable que, début septembre 1982, au terme de vingt-six mois de tracasseries policières, administratives et politiques, Adam, l’unique fils de Karoll, quitta définitivement le pays, pour s’installer en France. Il y arriva très précisément le lendemain de l’assassinat du général Dalla Chiesa par la Mafia italienne. Environ huit mois plus tard, Karoll recevrait une très longue lettre – l’enveloppe avait été décachetée, puis recollée par la censure -, qu’il recopia mot pour mot dans son « Journal 1983 ».

JOURNAL

La très longue lettre d’Adam à son père K…

Depuis le jour où tu as su que je voulais partir, tu n’as cessé de me poser la question « Pourquoi la France ? » Tu voulais, m’as-tu dit, bâtir un avenir et un pays meilleurs pour ton fils, qui n’en a pas voulu… Je n’aurais sans doute jamais cherché à répondre à ta question, mais trop nombreux sont ceux qui, depuis toi, me l’ont posée. Mais, sache que je ne vais pas te répéter les réponses que je leur ai faites, à eux. Ni celle que j’ai donnée lors de mon exclusion des Jeunesses Communistes, lorsque j’ai prétendu que je me rapprocherais ainsi de vous, car… 2 heures d’avion, c’est bien plus rapide que 14 heures de train ! ». Ni celles auxquelles ont eu droit les fonctionnaires de la police politique ou, plus tard, lorsque je suis arrivé en France, les agents de la D.S.T. Non, toi, tu mérites des égards auxquels ils n’avaient aucun droit. Elle est tardive, trop cohérente, trop réfléchie aussi, la réponse que je te fais. Mais, si elle te semble livresque ou artificielle, je veux que tu saches que, de toutes, c’est, sans doute, la plus vraie, cher papa.

Donc, une fois encore, « Pourquoi la France ? »

Eh bien, parce que… tout étranger a deux Patries : la sienne et la France. » Voilà pourquoi je prends ma plume et je t’écris. Pour tenter d’analyser l’une des opérations françaises de marketing qui ont le mieux marché. Le slogan de la campagne dont je vais te parler est plus connu que ceux de Coca et de Pepsi réunis : c’est, depuis deux siècles désormais, « Liberté, Égalité, Fraternité ». « Pourquoi la France ? » Ma réponse, je la dois à tous ceux qui, comme toi, m’ont questionné.

– Pourquoi la France ? – Parce que la démocratie.

Autrement dit, si j’ai choisi la France, c’était pour vivre en démocratie, c’était pour vivre la démocratie… Cette affirmation, qui a l’avantage d’être simple, est, de surcroît, fort vraisemblable. Je te rappelle qu’au pays, à la maison aussi, on parlait haut et fort de « dictature du prolétariat ». Je sais maintenant – mieux, je peux te l’écrire – que l’opposition est tellement nette entre, d’un côté, la « dictature » (fut-elle celle du prolétariat !) et, de l’autre, la « démocratie », au point que choisir le second terme s’inscrit dans un mouvement « naturel et spontané, qui ne laisse aucune place à un quelconque dilemme ».J’aurais pu mettre un terme à mes recherches et te livrer cette première réponse, laquelle, sans être fausse, n’est, tout de même, à mes yeux, qu’une couche sans profondeur, dont l’éclat éblouit, mais derrière laquelle les réponses ultimes – enfouies – se dérobent tel un mirage, qui ne saurait étancher ma soif de vérité. (Tu n’as pas oublié mon goût si prononcé pour la « langue de bois », n’est-ce pas papa ?)

J’ai donc continué mes titubantes recherches d’identité et me suis demandé : « Si c’est pour la démocratie, pourquoi ne pas avoir choisi, mais… les États-Unis ? »D’autant que ce pays était l’antithèse absolue et diabolisée – donc, oh, combien tentante ! – du communisme : les États-unis sont, pour les pays du bloc de l’Est, le symbole parfait d’une totale liberté et du « tout est possible ». C’est le pays du « Go West » et le pays des pionniers. À tel point que, chez nous, l’on racontait – t’en souviens-tu ? – que, en URSS, les prisonniers politiques étaient menottés à l’aide de bracelets « Made in USA ». C’est sans doute aussi parce que les menottes américaines étaient réputées comme plus fiables, même parmi les gardiens de prison de nos pays. Pourtant, malgré cette liberté – en opposition absolue avec ce que je connaissais – ce n’est pas vers les États-unis que mon choix s’est porté. Le pays était-il trop éloigné de mon Europe natale, alors que la France, elle, s’y trouvait ? Le « centralisme démocratique » m’avait-il marqué au point de fuir cette trop grande liberté, alors que la France jacobine, avec son centralisme parisien, me rassurait ? Il existe pourtant, en Europe, un pays fait de démocratie et où l’ordre règne : c’est l’Allemagne. Une nouvelle question a donc surgi : pourquoi pas l’Allemagne, pourquoi n’ai-je pas choisi l’Allemagne ?Pays démocratique, européen, qui a une vieille et riche histoire, l’Allemagne a – comme la France – tant apporté au monde, en matière philosophique et linguistique, par exemple. Et, qui plus est, c’est le pays de l’ordre, de l’écologie – ce qui est une forme de fraternité avec la planète tout entière : c’est le pays de la discipline librement acceptée.

Or, ce n’est pas l’Allemagne non plus que j’ai choisi… Si j’ai choisi la France, me suis-je donc dit, c’est bien pour une raison qui la distingue aussi bien de mon pays que de l’Allemagne et des États-unis. Ce qui distingue la France et de l’Allemagne et des États-unis, depuis peu, je l’ai appris. Et, paradoxalement, ce sont leurs traits distinctifs – la liberté à tout crin pour les États-unis, l’autorité librement acceptée, pour l’Allemagne qui font de ces pays des frères, plus semblables entre eux qu’ils ne le sont face à la France…

K… recopia ainsi mot pour mot les quinze pages que contenait la lettre de son fils Adam, jusqu’au Post Scriptum : « P.S. Embrasse maman pour moi. Ton fils Adam. »

Il ne lui répondit jamais et ne reçut aucune nouvelle missive.

CHRONIQUE D’UNE UTOPIE

– 16 –

Pendant les quatre années qui suivirent, K… n’ouvrit pas d’autre Journal. C’est seulement en 1987, lorsque Gilda le quitta elle aussi pour retourner, maintenant que son propre père était mort, vivre auprès de sa vieille mère dans son village natal, qu’il fit une nouvelle et dernière tentative.

« Juin 1987. Gilda est partie hier. Sans un mot. Elle ne reviendra pas. Je suis seul. C’est la fin. »

Mais, en 1989, K… apprit que son pays avait complètement remboursé sa dette extérieure et là, il se dit que son heure était enfin venue. Plus rien, en effet, à reprocher aux étrangers, ni à ceux dont le nom pouvait prêter à confusion.

Il déposa une nouvelle demande le 20 décembre 1989 et on lui fit savoir qu’il recevrait une réponse, sans doute favorable, après les fêtes. Il y crut, surtout qu’il avait retravaillé son autobiographie avec soin.

JOURNAL

La dernière autobiographie de K…

Où l’on apprend enfin toute la vérité et rien que la vérité.

Aîné d’une famille de onze enfants, je suis né en même temps que les premiers signes de la Grande Crise. Les miens vivaient tant bien que mal en marge d’un hameau perdu, qu’aucun cartographe sérieux n’avait pris la peine de consigner. Les quelques pruniers plantés devant notre maison étaient rachitiques, mais l’herbe poussait dru et un petit ruisseau donnait un peu de fraîcheur, même lorsque partout à la ronde la chaleur des midis du mois d’août écrasait les hommes et les insectes. La « patrie reconnaissante » – surtout parce qu’elle avait été victorieuse – avait attribué à mon père un petit lopin à l’écart du village, après la Première Guerre, pour ses faits d’armes qui lui avaient aussi valu la Petite Croix du Mérite Militaire, une maigre pension et des cheveux dont les adultes racontaient qu’ils avaient blanchi en une seule nuit. Il était rentré au pays exempt de toute blessure. Cependant, ses campagnes, lors desquelles il avait traversé plusieurs pays, étaient bien réelles. Je me l’étais pourtant demandé, car pendant près de quarante ans, jamais il ne m’en a parlé. Et, lorsque enfin il l’a fait, il m’a décrit les ennemis qu’il avait dû affronter, ou ses camarades, sous les traits d’horribles vampires parlant sept langues, tandis qu’ils le saignaient pour boire son sang dans d’immenses coupes d’or artistement travaillées et incrustées de diamants et de rubis. Mais, il vrai qu’à ce moment-là ses crises de delirium tremens étaient devenues presque quotidiennes…

J’ai dû commencer à travailler dès l’âge de sept ans. Responsable d’un troupeau de près de deux cents moutons, confiés chaque année à mes parents par quelques riches propriétaires des alentours, je courais du matin au soir, entravé même par beau temps dans ma marche zigzagante par un long manteau élimé, hérité d’un grand-père mort des années auparavant et dont je seulement qu’il s’appelait Panaït. Ma vie n’était pas de tout repos, loin s’en faut, mais si ma destinée n’était pas aussi enviable que celle d’autres enfants, je ne le savais pas et je m’en contentais. Je passais chaque hiver aux côtés de ma mère, une femme aussi douce qu’effacée. Tandis que je l’aidais, ma mère Anna me contait des histoires merveilleuses et me chantait des ballades très belles et très tristes, dont je ne savais si elles appartenaient à quelque héritage ancien ou bien si ma mère les inventait pour moi, son grand fils. Tout l’été, je le passais dehors, à me rappeler les ballades et les contes entendus pendant l’hiver, que je répétais à mon troupeau sans me lasser. Quelques œufs durs et un bon morceau de polenta froide au fromage frais me suffisaient pour la journée. Et puis, qu’il pleuve ou qu’il vente, j’étais libre et j’aimais les animaux. Les jours, les saisons et les années passaient. J’avais déjà treize ans lorsque les premiers échos d’une nouvelle guerre commencèrent à arriver jusqu’à notre village, encore lointains, mais de plus en plus présents.

Tout vint à manquer brutalement et, après trois années de sécheresse ininterrompue, la disette, maintenant bien installée, ne pardonnait plus personne, même pas les plus riches, qui décidèrent l’un après l’autre, comme s’ils s’étaient donnés le mot, de retirer, pour les sacrifier, les moutons confiés à mes parents. Moi-même, je supportais mal de me trouver ainsi désœuvré, même si pendant quelque temps j’ai pris plaisir à partager les joies de mes frères et de mes sœurs. Les garçons jouaient à la guerre sans se lasser. Je ne partageais pas toujours l’entrain des autres enfants, mais je les accompagnais volontiers. Je le fis jusqu’au jour où deux de mes frères furent déchiquetés dans l’explosion d’un obus à moitié rongé par la rouille. Ils l’avaient découvert dans la forêt et avaient tenté de ramener à la maison. C’est moi qui dut aider mon père à rassembler leurs corps mutilés pour les enterrer au fond du jardin. Dès qu’avec mon père nous eûmes terminé la terrible corvée, je m’enfuis en pleurant, pour ne revenir qu’à la tombée de la nuit, sans un mot…

Longtemps après mon départ, ma mère est venue me rejoindre dans la forêt. Pour calmer mon chagrin, peut-être, ou parce qu’elle ne pouvait plus garder son secret pour elle seule, Anna me raconta qu’elle n’était pas ma mère, même si elle m’avait toujours aimé comme son vrai fils. Elle était enceinte de huit mois lorsque son mari, « mon père », avait dû partir dans un voyage de plusieurs semaines au-delà des montagnes. Il était censé revenir quelques jours avant l’accouchement. Mais, une nuit, des tziganes de passage forcèrent la porte de la maison et, trouvant ma mère seule et sans défense, s’abattirent sur elle comme de méchants oiseaux de proie. Ils étaient sept : cinq hommes et deux femmes, pires à elles seules que tous les hommes réunis. L’ayant souillé de toutes les façons qu’ils purent imaginer, ils se mirent ensuite à boire tout ce qu’ils trouvaient. Puis, ils partirent, la laissant sans connaissance. Anna perdit l’enfant mais survécut. Elle était morte de peur, lorsque, tout à coup, elle entendit de faibles pleurs. Sans réfléchir, elle sortit dans la cour et vit, juste à côté de l’entrée, posé par terre, un petit bébé, un nouveau-né, que les rapaces ivres et satisfaits avaient oublié là, presque sur le seuil de sa maison. Anna comprit qu’elle tenait sa seule chance d’échapper à la honte, à la vengeance de son mari, aussi, et même à la mort, puisque, en fin de compte, elle se serait sans doute tuée. En pleine nuit, elle enterra donc son bébé, mort-né, au fond du jardin, puis entreprit de transformer le bébé tzigane, pour en faire son propre fils. Elle brûla les tissus vieux et sales qui m’enveloppaient. Ensuite, elle me donna un bain et un peu de lait chaud. Elle me changea enfin, car le trousseau de l’enfant qu’elle attendait était prêt depuis longtemps.

Le bébé que j’étais ne devait pas avoir plus de trois semaines et j’étais plutôt maigrichon. Personne ne vint jamais me réclamer et, ma mère put garder son secret.

Petit à petit, je n’étais plus pour elle la trace indélébile de cette horrible nuit, mais, plutôt, et d’une certaine façon, son sauveur et son Prince Charmant. Je n’avais que treize ans lorsque, le jour de l’explosion qui avait déchiqueté deux de mes frères de lait, j’ai appris que je ne connaîtrai jamais ma vraie mère, et que je ne saurai jamais si celle qui m’avait abandonné m’avait aussi donné la vie, ou bien m’avait seulement volé à quelque autre femme, avant de se débarrasser de moi. A compter de ce jour, je me suis toujours senti seul et différent.

CHRONIQUE D’UNE UTOPIE

Elle est retrouvée.

Quoi ? – L’éternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil.

( Arthur RIMBAUD – « Fêtes de la patience : L’éternité »)

– 17 –

En ces derniers jours de décembre 1989, tout à sa joie et à son impatience, K… décida d’attendre la bonne nouvelle près du téléphone. Tant pis pour les journaux ; la radio et la télé feront bien l’affaire durant quelques jours. Quarante-huit heures plus tard, la Télévision d’État, c’était la seule aussi, tombée entre les mains des insurgés transmettait « La Révolution en Direct ! ! ! ».

Le Camarade Secrétaire Général fut fusillé le 25 décembre, après un procès d’une violence inouïe, puisque, sortant de son rôle, l’avocat de la défense y prit à partie son ex-illustre ex-client, l’accusant des pires atrocités devant le Procureur Militaire, un peu déboussolé tout de même par cette véhémence, dont il était pourtant censé avoir l’habitude.

Le 26 décembre 1989, Karoll Fata recevait un courrier lui annonçant officiellement son admission comme membre du Parti.

Le 27, deux jeunes Gardes Patriotiques qui effectuaient une mission de reconnaissance dans le quartier découvrirent son corps sans vie. Mort d’une crise cardiaque ou des suites d’un coma éthylique, chacun des gardes avait son idée.

Lorsque, le lendemain, des employés de la morgue centrale vinrent chercher le corps, qui, en cette période d’abondance pour la Faculté de Médecine, serait sans doute incinéré lors d’une séance de crémation collective, l’on trouva dans un tiroir qui, bien que fermé à clé, céda très facilement, une vingtaine de cahiers d’écolier portant la mention « Journal ». Toutes les années n’y étaient pas, mais l’on voyait, par exemple : 1949, 1951, 1956, 1959, 1968, 1969, 1970, 1971, 1973, 1974, 1975, 1977, 1982… Après avoir feuilleté distraitement quelques-uns des cahiers des premières années, les deux jeunes employés décidèrent que toute cette pile de vieux papiers remplis d’une écriture régulière et recherchée mais lisible partirait au crématoire, en même temps que le corps.

C’est à peu près vers cette époque-là, que notre ami Karoll cessa de demander sa carte du Parti, pour de bon. Telle est la vraie, la fantastique histoire de K…

  • Fin –

Épilogue

Tandis que l’ambulance transportait le corps inanimé de K… vers la morgue centrale, et que dans les rues de la Capitale des manifestants engourdis par le froid arrachaient les décors de l’Ancien Régime, dans les locaux de la Télévision « Libre », mais à l’écart des caméras, des communistes fraîchement reconvertis au néo-libéralisme se partageaient le pouvoir avec les généraux et les ex-dirigeants de la Police Politique, que l’on venait de décréter « illégale ».

Dans la neige et dans le sang, une nouvelle ère commençait en Transmanie, Ex de l’Est…

Versailles & Paris, 1996 / 1998 ; 2000
Juan PROCOPIO-LINARES

L’ADHÉSION

ou

« Karoll Fata (1927-1989) : Sa Vie, Son Oeuvre »

ou encore

« Candeurs et Dépendance d’un Ex-constructiviste Transmanien »

Jean PINTEA

42 bis rue Henri de Regnier

78000 Versailles

(Œuvre 29062000, 8 juillet 2000)

[1] Le « blé de Turquie » est l’ancien nom du « maïs » (Note de l’Auteur)

[2]  Nom d’origine slave donné aux vampires en Europe de l’est

[3]  « marchand »

[4]  En hindi, Vidyasagar signifie « océan de sagesse »

[5]  Ce mot désigne la « Ville Sage

[6]  « Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Puissent les classes dirigeantes trembler à l’idée d’une révolution communiste. Les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. »

[7]  chant nuptial protecteur censé séparer le jeune couple du reste du monde

[8]  roi

[9]  Revenant

[10]  Pantalon ottoman, bouffant, en soie

[11]  trolls

[12]  conte, potentat local, en hongrois

[13]  nom sanskrit pour désigner l’Inde

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