1001 Nuits

Amerika

« Dans un pays fort éloigné – l’histoire toutefois ne dit pas lequel – vivait au temps jadis Pedro, un jeune pêcheur très pauvre qui ne savait jamais le soir comment il allait se nourrir le lendemain.

Tous les matins, dès l’aube, que la mer fût belle ou en colère, Pedro sortait son minuscule canot et se dirigeait vers le large. Durant la moitié de ses journées, il jetait puis tirait son filet, parfois sans y voir l’ombre d’une nageoire. Mais Pedro était obstiné, et chaque soir il réussissait à rentrer avec une maigre prise, qu’il vendait à quelque promeneur intéressé ou aux marchands du port, ses familiers depuis toujours. À force de mêler ses pas à ceux des marins au long cours, à force d’écouter leurs histoires, Pedro se laissa enivrer et commença à rêver de pièces d’or et de pierres précieuses, comme d’autres rêveraient de licornes ou de princesses retenues prisonnières par de fabuleux dragons.

Sans cesse tourmenté par son désir de faire fortune, il décida d’embarquer sur un immense galion en partance pour le Nouveau Monde, celui qui se trouve au-delà des mers…

Six mois plus tard, pendant lesquels il partagea les corvées qu’impose aux mousses la vie à bord, Pedro retrouva la terre ferme ; il était dans la capitale bruyante et parfumée du royaume de la Nouvelle-Grenade, Cartagena de Indias.

– Où sont les richesses, où est la fortune, où trouve-t-on des pierres précieuses et où de l’or, demandait Pedro, naïf, à tout un chacun.

Ceux qui l’entendaient parler ainsi souriaient ou haussaient les épaules, le prenant pour un pitre ou pour un simple d’esprit.

Tard le soir, las de sa quête frénétique, Pedro, cédant autant à la fatigue qu’au désespoir, car il avait traversé la ville démesurée dans tous les sens, se hâta de passer le seuil d’une auberge sans âge, qui venait de surgir devant lui comme par magie. L’aubergiste, qui à la fin du repas s’était assis à sa table, écoutait Pedro avec la bienveillance d’un grand-père sans illusions et sans amertume, lui raconter son histoire de pièces et de pierres, et parler de ses craintes : avoir été le jouet des marins, lesquels se seraient amusés à ses dépens.

– Des richesses ? Il y en a tant et plus pour qui sait où chercher.

– Vous avez, vous aussi, choisi de vous moquer de moi, s’attrista Pedro.

– Me moquer de toi ? Attends-moi là et tu vas voir si je me moque de toi.

Le vieil homme disparut, pour revenir, de longues minutes plus tard, un rouleau poussiéreux à la main, qu’il brandissait comme par défi.

– C’est une vieille carte, qui me vient de mon père, qui lui-même la tenait de son père. Personne, à part nous deux, ne la connaît. Quand j’étais jeune comme toi, je n’avais pas envie de la suivre. Je suis trop vieux maintenant, et je n’ai pas d’enfant. Prends-la et tu verras si les trésors existent…

Le lendemain matin, Pedro, touché par le cadeau exorbitant qu’il venait de recevoir, fit des adieux émus. L’aubergiste l’embrassa en silence, les yeux humides et la gorge nouée, à son tour. Puis, comme embarrassé, le regard baissé, il lui tendit une besace, en prononçant d’une voix éteinte : « De quoi tenir quelques jours… ». Pendant près d’une année, Pedro suivit la carte vers le Sud, s’arrêtant seulement pour manger, pour dormir ou demander son chemin.

Depuis plusieurs mois déjà, la forêt tropicale était son seul abri, et c’est là que se trouvait aussi le point ultime de son voyage, tel que l’indiquait sa carte : une croix au milieu d’un cercle aux contours imprécis et dont le double rayon représentait à l’évidence un affluent de l’Amazone. Comme il se sentait tout près du but, Pedro, malgré la fatigue, ne voulait pas s’arrêter : la nuit était tombée depuis longtemps lorsqu’il arriva au village. Pour guider ses pas dans la forêt, il avait suivi une lueur bleuâtre, dont les scintillements lointains et faibles lui rappelaient les étoiles, ou leur reflet laiteux dans l’eau d’un fleuve, ou encore les lumières de son port natal.

– Ou bien ce sont les feux follets dont on raconte qu’ils dansent tout seuls dans l’air là où se trouvent enterrés les trésors ?

Bientôt, les sons très purs d’une musique cristalline qui lui était totalement inconnue vinrent à sa rencontre, rejoignant ainsi les lumières déjà aperçues, et qui étaient désormais plus précises.

Pedro fut accueilli par les Indiens comme on accueille un messager des dieux ou un monstre. Une stupéfaction muette faite d’admiration et de terreur se peignait sur tous les visages. Lorsque cet être blanc, barbu et vêtu de pied en cap les salua avec des mots incompréhensibles, une agitation extrême s’empara de l’assistance. Hommes, femmes et enfants surexcités tournaient autour de Pedro, le montraient du doigt. Les moins timides eurent vite fait de toucher les vêtements du jeune étranger. Tous lui souriaient… Après avoir passé près de deux ans parmi les Indiens, Pedro était devenu un homme.

Il avait abandonné ses vêtements européens pour le costume sommaire de ses hôtes, avait appris leur langue et leur avait raconté son histoire. Le plus simplement du monde, ses nouveaux amis lui avaient alors proposé de vivre parmi eux, comme l’un des leurs, en oubliant le passé.

– Si dans deux ans tu veux encore partir, tu partiras, lui avait dit Cauzca, le grand chef.

L’échéance approchait et Pedro se faisait chaque jour plus triste et plus rêveur. Alors que la saison des fêtes battait son plein, il restait souvent à l’écart, lui qui aimait tant le rire, lui qui aimait tant courir, parler, chanter.

– Que se passe-t-il, mon frère, lui demanda Cauzca un beau jour. L’un d’entre nous t’a blessé par ses paroles ou ses regards ? Dis-moi ce qui te fait souffrir.

– Non, vous avez tous été très bons avec moi et je vous aime tous, moi aussi. Malgré tout, je vais retourner dans mon monde ; le vôtre n’est pas fait pour moi. Et je suis triste deux fois : triste de vous quitter, et de ne pas avoir trouvé le trésor que je cherchais.

– Même si je dois te perdre, je respecterai ton désir de retourner chez toi, mon frère. Quant au trésor, tu l’auras. Je me souviens fort bien de ton histoire : tu cherchais des sequins, des louis, des talents, des écus et des pierres précieuses, autant de choses que vous utilisez dans votre monde à vous pour commercer.

– Chez nous, nous n’avons ni sequins, ni louis, ni talents, ni écus et j’ai appris ces mots parce qu’ils venaient de toi, sans les comprendre. En revanche, nous avons quantité de pierres, on ne peut plus précieuses. Maintes fois, tu nous as vus aller rendre visite à nos voisins de l’autre rive et revenir avec nos barques chargées. Et, eux aussi, tu les as vus repartir avec les fines tuniques travaillées par nos femmes ou avec les peaux des jaguars chassés par nos guerriers valeureux. Certaines tribus ne font qu’échanger ce dont elles ont besoin.

D’autres encore, qui n’ont aucun ami et ne font confiance à personne, comme ta tribu à toi d’hommes blancs et de barbus, exigent d’être payées sur-le-champ. Ici, chacun peut demander à ceux de l’autre rive ce qui lui faut. Il n’a rien à leur payer, mais nous sommes tous engagés par le don ainsi fait. Et il en est de même pour nos voisins. À chaque pleine lune, notre prêtre se rend en secret auprès de la fontaine des ancêtres, dans laquelle il laisse tomber autant de pierres sacrées que nous avons reçues d’objets pendant le mois passé.

En gage de confiance, leur prêtre fait de même, pendant la lune noire. Lorsqu’un grand chef est mort, une jeune vierge accompagne de nuit notre prêtre à la fontaine des ancêtres. La jeune fille descend dans le puits et remplit de pierres précieuses le carquois du noble défunt. Ensuite elle le referme, et il est cousu trois fois avec la peau d’un serpent : le grand chef n’aura le droit de l’ouvrir que pour payer celui qui lui fera passer le lac sans fin, lui permettant ainsi de rejoindre les anciens.

– Toi, Pedro, tu as su arriver jusqu’à nous : les dieux sont donc de ton côté. Tu as vécu parmi nous et nous avons pu apprécier tes mérites. Tu es pour nous un grand chef, et lorsque tu partiras d’ici ce sera pour toujours. Et puis, tu devras traverser le lac sans fin pour rejoindre les tiens. Ne t’inquiète donc pas. La veille de ton départ, ma jeune sœur ira avec le prêtre jusqu’à la fontaine sacrée, pour remplir ton carquois de pierres précieuses. Mais, jure-moi de ne pas l’ouvrir avant d’avoir atteint la rive du grand lac. Les larmes aux yeux, Pedro lui donna sa parole, et les deux hommes se serrèrent longuement l’un contre l’autre.

Dix jours plus tard, Pedro repartait vers le Nord, emportant avec lui un carquois cousu trois fois avec la peau d’un serpent. Aux confins de Cartagena, à l’endroit où, des années auparavant, s’était décidé son destin, il rechercha longuement l’auberge, mais en vain : aucune trace de la bâtisse fantomatique et, dans les environs, pas le moindre souvenir du sage patron d’antan. Le lendemain matin, il alla jusqu’au port, afin de savoir s’il y avait des bateaux en partance pour l’Europe. Il y en avait un, qui allait lever l’ancre le jour suivant. Ne voulant pas attirer l’attention sur ses richesses cachées, Pedro se dirigea vers une petite crique où il pouvait être seul. Il voulait être à l’abri des regards indiscrets, pour estimer son trésor et mesurer sa richesse avant de rentrer au pays. Avec le ciel comme seul témoin, il défit la peau de serpent, retourna son lourd carquois et le renversa à ses pieds.

Pedro crut qu’il allait défaillir : c’étaient de simples pierres de rivière ; plates et rondes, couleur de sang et de sable. De celles qu’il avait lui-même lancé, enfant, pour faire des rebonds sur l’eau de quelque mare formée après la pluie, l’été. Furieux, comme frappé de folie, il se mit à les jeter à la mer. Longtemps après, il commença à pleurer. Puis, il s’apaisa. Enfin, il réfléchit : sa seule richesse, son vrai trésor, c’étaient ses souvenirs. Et il venait de tous les perdre…

Pendant deux jours et deux nuits sans relâche, Pedro plongea à leur recherche, ne reprenant son souffle que pour remplir patiemment son carquois, pierre après pierre : moins d’un tiers manquaient encore à l’appel. Il plongea à nouveau, plus profond et plus loin, quand, tout à coup, il aperçut un grand coffret en métal, à demi recouvert par le sable. Pedro se lança vers la boîte comme un fou, la dégagea d’un seul geste et l’emporta avec lui en surface. Il arracha sans peine le cadenas rongé par la mer et souleva le couvercle.

L’éclat intense des sequins, des louis, des talents, des écus et autres pièces d’or qui emplissaient le coffret était une torture dont Pedro avait beaucoup de peine à supporter l’indicible douceur ; son regard se posait sans arrêt sur les pierres que laissait entrevoir son précieux carquois, avant de revenir vers l’or, de repartir vers le carquois, de revenir, de repartir…


Dokïa

Paul-André Rousseaux devint docteur ès lettres en 1909, après de brillantes études de linguistique comparée, l’ayant emmené de la Sorbonne à Berlin, de Florence à Prague, puis de Genève à Uppsala. Sa thèse lui avait permis d’avancer trois prémices iconoclastes, diversement appréciées dans le monde fermé de l’étude diachronique des langues, dominée à l’époque par les tenants de l’école allemande. Cependant, la qualité méthodologique de ses recherches n’étant point en cause, il eut droit aux éloges du jury, qui lui accorda la mention suprême Cum laudes. Fondé sur des milliers de comparaisons minutieuses et sur des reconstructions dignes d’un archéologue, son premier postulat posait l’existence d’une langue-mère unique, laquelle allait donner naissance à toutes les grandes familles connues : l’indo-européenne, mais aussi la dravidienne, la finno-ougrienne, l’ouralo-altaïque, celle des langues africaines et des amérindiennes. En deuxième lieu, ayant opéré une fine analyse contrastive entre des toponymes classiques et d’autres termes pour la plupart jamais attestés, le jeune Rousseaux en vint à affirmer que l’on pouvait situer avec précision le paradis biblique au Groenland, au cœur autrefois vert de cette immense île hyperboréenne mesurant 2 175 000 de kilomètres carrés, même si de nos jours c’était un territoire presque entièrement recouvert de glace. Enfin, il termina en suggérant que nos ancêtres pourraient bien être les Atlantes. Grâce à leurs talents de marins, ceux-ci auraient évité une fin cataclysmique, avant de se disperser entre l’Amérique, l’Afrique et l’Europe, d’où certains seraient partis vers l’Oural, d’autres vers l’Inde et les derniers vers les Balkans. Heureusement pour Paul-André, les jurés suédois prirent cette dernière théorie pour une boutade de fin d’études. De retour en France, celui-ci décida, alors qu’il n’avait que 26 ans, de poursuivre en même temps qu’une carrière universitaire désormais toute tracée ce qui allait devenir son chef-d’œuvre, eût-il dû y consacrer le restant de sa vie. Cette œuvre extraordinaire, qui marquerait à jamais le développement des Sciences Humaines, serait le Grand Dictionnaire Etymologique Raisonné des Langues Romaines, que tous un jour appelleraient « le Rousseaux », il en était convaincu.

Cette tâche, proprement encyclopédique, permettrait au jeune linguiste en quête d’idéal de retrouver des racines latines disparues pour leur apparier des mots français, portugais, italiens, roumains et a-roumains, sardes, espagnols et dalmates. Peu avant la guerre, en 1913, un seul obstacle s’opposait encore à son projet : nulle collection privée, nulle bibliothèque publique ne recelait ni ne faisait état d’une quelconque grammaire dalmate, d’un quelconque dictionnaire dalmate, cette langue n’ayant qu’une expression orale. Âgé d’à peine 30 ans, Paul-André aurait pu diriger ses recherches vers d’autres sujets, d’autant que, le Dalmate mis à part, son Grand Rousseaux était prêt. Plus pragmatique que lorsqu’il avait présenté sa thèse, il choisit d’ailleurs de le publier en l’état. Mais il n’abandonna pas. Grâce à l’avance que lui versa son éditeur, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour trouver ne fut-ce qu’un locuteur parlant cette langue qui désormais l’obsédait. Il écrivit à ses collègues allemands, à ses amis italiens, il posa la question aux Suédois comme aux Tchèques. Alors qu’il avait perdu tout espoir, il reçut enfin une missive de Florence. La tante d’un vague ami l’informait que sa jeune bonne, venue paraît-il des bords les plus lointains de la mer Adriatique, entonnait parfois des chansons dans une langue que personne ne pouvait déchiffrer. Cette même bonne, poursuivait la lettre, qui comprenait assez bien l’Italien mais ne le parlait pas, lorsqu’on lui demandait d’où elle était prétendait venir de « Dalmatie », avant d’éclater en sanglots. A l’évidence, si l’on ne l’aidait pas, cette jeune étrangère, pourtant si douce et si docile, allait périr.

Deux autres lettres furent nécessaires pour tout mettre au point. Trois mois plus tard, Dokïa avait retrouvé sa joie juvénile. Et vivait désormais à Paris. Quant à Paul-André, après l’énorme succès de son Dictionnaire, l’Université lui avait accordé un long congé, qu’il comptait bien mettre à profit. Pour plus de commodité, il avait installé Dokïa chez lui, dans la chambre d’amis de son vaste appartement haussmannien. De cette façon, ils pourraient travailler ensemble sans jamais se soucier de l’heure. Petit à petit, une sorte de rituel immuable se mit en place, fait de repas pris en commun, et surtout de longues séances de travail. Paul-André se tenait devant sa machine à écrire, tel un peintre devant son chevalet. Quant à Dokïa, son modèle, celle-ci se pliait de bonne grâce aux rigueurs du protocole scientifique. La rédaction du premier dictionnaire franco-dalmate prit 240 jours, pas un de moins. Chaque jour, Paul-André, commençait par choisir un mot des plus courants, parmi une liste prédéfinie de cinquante termes. Ils avaient commencé par les mots concrets, ceux qui désignent des objets quotidiens, tel que « pain » ou « couteau ». Comme s’il se fut adressé à ses étudiants en phonétique, Paul-André prononçait plusieurs fois de suite le mot choisi, très distinctement, en en séparant nettement les syllabes : Pa – in ; cou – teau. En pédagogue accompli, il commençait toujours par le terme français et il montrait l’objet ainsi désigné à Dokïa. Même lorsqu’elle pouvait lui proposer l’équivalent dalmate sur-le-champ, la jeune fille faisait mine de réfléchir sérieusement avant de répondre à son tour : Pîi – ne ; cu – tsit.

Une telle réponse ne contentait jamais Paul-André. Afin de s’assurer de la qualité des correspondances entre les mots français et ceux d’origine dalmate, celui-ci égrenait la série néo-romane jusqu’au bout : nez, nasus, nes, naris, naso, nas ; croire, créer, crer, creire, credere, crede. Cette méthode porta rapidement ses fruits. Un matin, sans même sans rendre compte, Paul-André et Dokïa eurent une longue conversation en Dalmate. Ils étaient prêts pour rédiger le précis de grammaire. Outre leur forte complicité, née du travail effectué ensemble, un sentiment différent s’empara peu à peu des deux jeunes gens au fil des jours. Un sentiment dont ils surent, alors qu’ils s’embrassaient pour la première fois, qu’il s’appelait amour, amor, amore, dragosté.

En mars 1916, le Dictionnaire franco-dalmate et le Précis de Grammaire dalmate étaient enfin prêts. L’éditeur du Rousseaux remit à Paul-André les épreuves pour que celui-ci puisse apporter les dernières corrections avant le tirage inaugural, prévu le 5 mai. Paul-André fut appelé sous les drapeaux deux semaines plus tard. Lorsque, la veille de son propre départ, il accompagna Dokïa sur le quai de la gare de l’Est, celle-ci était enceinte. Paul-André l’ignorait. Dans sa valise, elle emportait quelques souvenirs de Paris, ainsi que les épreuves de la Grammaire et du Dictionnaire, offertes par Paul-André. A Sarajevo, Dokïa ne put cacher longtemps son état à son entourage. On la maria à l’automne et sa fille naquit en décembre. Dokïa mourut deux mois plus tard d’une fièvre puerpérale. La valise contenant ses seuls biens irait à sa fille. Lorsque celle-ci grandit, on lui raconta que sa maman était morte à cause de deux livres, dans lesquels elle avait mis toute son énergie vitale.


Albina

Albina-Laura, avait beaucoup hésité mais, au terme d’une discussion à trois qui avait duré toute une nuit, avait finalement estimé que l’apprentie poétesse qu’elle était se devait de connaître au moins une fois cette expérience exaltante, si éloignée en tout cas de leur vécu d’étudiants citadins. Ce fut la dernière fois que Albano et Offelia virent leur amie en vie. Lors de l’enterrement, des camarades en larmes leur apprirent ce qui s’était probablement passé. À la fin de la journée de travail, Albina avait voulu rester seule dans le champ de canne à sucre qu’ils étaient en train de récolter, car elle avait envie d’éprouver la qualité acoustique de son dernier poème, en faisant réverbérer ses alexandrins contre les éléments. Tard dans la nuit, Albina s’était aperçue qu’elle était loin du camp. Elle allait paniquer, lorsqu’un bruit de moteur rassurant lui signala une présence humaine. Spontanément, elle accourut au-devant des phares allumés du tracteur chargé de soldats. Au camp, pour lui éviter un blâme, personne n’avait donné l’alerte. Le lendemain matin, on retrouva Albina-Laura à terre, immobile dans le champ de canne à sucre, le corps recouvert de bleus et plusieurs vertèbres cervicales brisées.

Dessoûlé par le drame, l’un des soldats avait tout retracé lors de son interrogatoire, mené par la police militaire dans le secret le plus absolu. Cependant, le colonel en charge de l’enquête était l’oncle de l’un des étudiants présents au camp.

– On avait beaucoup bu, hein. On avait parlé femmes toute la soirée. Nos blagues, plus salaces les unes que les autres, nous avaient amené à évoquer une sorte de défi grotesque, qui nous fit beaucoup rire, d’un rire bien gras, vous voyez ce que c’est, hein ? Nous devions raconter dans le détail ce que nous ferions à la première femme rencontrée, que chacun imaginait dans les postures les plus obscènes. Ainsi, se mirent à défiler devant notre groupe : une veuve en voilette et bas noirs, endormie dans un profond cercueil tendu de satin et recouverte de roses pourpres, une prisonnière aux vêtements déchirés, les mains attachées dans le dos et suppliant à genoux qu’on la délivre, une femme accrochée à une corniche n’osant lâcher prise et n’ayant pas la force de remonter sur le toit d’où elle avait glissé, une collégienne paniquée, surgissant brusquement devant les phares aveuglants de notre tracteur et nous faisant des signes… Plus fanfarons les uns que les autres, nous ne pouvions perdre la face lorsque notre rêve éveillé est devenu réalité.

– …

– Nous freinâmes brusquement le tracteur, laissant les phares allumés. Nous attendîmes que l’inconnue s’approche, pour être sûrs qu’elle ne pourrait pas nous échapper. Lorsqu’elle fut à deux ou trois pas de l’engin, nous sautâmes tous à terre, comme un seul homme. Ou, plutôt, comme un ogre à quatorze pattes. Nous l’encerclâmes. Une main plus prompte que les autres se posa sur sa bouche, pour l’empêcher de crier. Deux d’entre nous lui ceinturèrent les mains derrière le dos et nous tentions avec force de la coucher dans le champ, lorsque nous entendîmes très distinctement un craquement et vîmes la jeune fille perdre connaissance.

– Continue !

– A ce moment-là elle était encore en vie. Je le sais, puisque c’est moi qui ai écouté son cœur. On plaça même un miroir de poche devant ses lèvres ; il se recouvrit aussitôt d’une légère buée. Nous étions effarés, car personne n’avait envisagé un tel dénouement après tous nos fantasmes et nos rires idiots.

– Et donc ?

– Je ne sais plus lequel d’entre nous a dit que, bon, on n’avait qu’à continuer, puisque de toute façon on était foutus.

– Et alors ?

– Alors on a continué. Moi, je ne voulais plus, mais les autres m’ont menacé ; ils m’ont dit que si je ne le faisais pas, je les trahissais. Qu’autant me tuer tout de suite. Je suis passé en dernier. Elle était déjà morte.

– …

– Voilà, maintenant vous savez.

Quelque temps après, l’on apprit que sept soldats avaient perdu la vie lors d’un terrible accident. On les enterra avec les honneurs que l’on réserve aux héros.

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